Archéologie. Pourquoi la carrière casablancaise Thomas I n’a pas encore livré tous ses secrets

Niveau L à Thomas I, 1,3 million d'années

EntretienUne mandibule découverte par un lycéen en 1969, deux sites paléolithiques importants, des dizaines de publications scientifiques... et pourtant, la carrière Thomas I garde encore l’essentiel pour elle. Pour Le360, Abderrahim Mohib, archéologue co-directeur du programme de recherche «Préhistoire de Casablanca», explique pourquoi ce gisement reste une énigme à part entière.

Le 14/04/2026 à 12h00

À 20 mètres sous le sol de Casablanca, la carrière Thomas I veille jalousement sur ses secrets. Depuis plus de quarante ans, les archéologues y fouillent, y tamisent, y datent... et le site continue de les surprendre. Dernier épisode en date: une publication dans la revue Nature en janvier 2026, qui propulse ce gisement du Paléolithique ancien sur le devant de la scène scientifique mondiale. Mais pour Abderrahim Mohib, co-directeur du programme de recherche «Préhistoire de Casablanca», l’essentiel reste encore enfoui, puisque cet espace «conserve encore un potentiel énorme qui contribuera à la résolution de grandes questions relatives non seulement à la Préhistoire de l’Afrique du Nord, mais à celle de tout le continent africain».

Le360: Où se situe précisément la Carrière Thomas I et comment a-t-elle été découverte?

Abderrahim Mohib: Le gisement emblématique de la carrière Thomas I (ThI) se situe au sud-ouest de Casablanca. Et plus exactement sur la route côtière Casablanca-El Jadida (R320/avenue Abdelhadi Boutaleb), à proximité du Morocco Mall, de Sindibad, du parc de préhistoire de Sidi Abderrahmane et de la zone touristique de Aïn Diab. Administrativement, il dépend de la préfecture de Hay Hassani.

Le site est connu depuis les années 50 en tant que carrière d’exploitation des grès calcaires. En 1969, une portion gauche de mandibule humaine a été identifiée dans une collection d’ossements d’animaux fossiles collectés par un lycéen casablancais (Philippe Bériro) dans une grotte marine mise à nu au cours des travaux d’exploitation. Depuis, la carrière Thomas suscite l’intérêt des géologues et des archéologues de l’époque.

Quelle est l’histoire du site?

La période de 1961 à 1980 a été marquée par des récoltes et des ramassages d’artefacts en pierre et de fossiles d’animaux pendant que les machines et les concasseurs exploitaient les roches des grès calcaires dans cette carrière. Et puis, dans le cadre des prospections archéologiques et géologiques entreprises par l’équipe scientifique du programme de recherche maroco-français «Préhistoire de Casablanca», on assiste à la découverte en 1985 d’un premier site connu sous le nom du site ou unité L.

Dans les années 90, les travaux de nettoyage et de déblaiement réalisés au sein de la carrière Thomas I ont permis d’identifier la totalité d’un deuxième site. Il s’agit de la grotte à Hominidés, l’ancienne grotte Thomas I.

Ces travaux de déblaiement, qui ont nécessité un investissement colossal, ont également rendu possible la mise au jour des différentes formations et des strates géologiques préservées dans les parois de la carrière. Entre 1988 et 2012, de multiples campagnes de fouilles ont permis d’ouvrir des surfaces archéologiques importantes dans ces deux sites exceptionnels de la carrière I: l’unité L (1,3 million d’années) et la grotte à Hominidés (773.000 ans).

Pourquoi ce lieu attire-t-il l’attention des scientifiques?

La carrière Thomas I attire les scientifiques en raison de son contexte chronostratigraphique et de son potentiel paléo-environnemental et archéologique exceptionnel. À l’heure actuelle, elle demeure l’unique lieu à livrer deux sites distincts dans la même localité pour connaître les phases anciennes de la Préhistoire en Afrique du Nord. Le premier est l’unité archéologique L, un site fouillé de 1988 à 2008, étendu sur plus de 1.000 m² et daté de 1,3 million d’années. Le second est la grotte à Hominidés, fouillée de 1994 à 2012 sur trois locus et datée de 773.000 ans.

Grâce à ses deux sites, la carrière Thomas I est considérée de nos jours comme le berceau des premiers peuplements marocains sur le littoral atlantique avant l’émergence de notre espèce, l’Homo sapiens. À ce jour, il s’agit de l’unique lieu permettant la caractérisation des activités techniques et des comportements de subsistance des premiers Marocains depuis au moins 1,3 million d’années.

Pour les scientifiques, ce gisement marocain occupe actuellement une position-clé à l’extrémité nord-occidentale de l’Afrique du Nord pour explorer les hypothèses de dispersion humaine au sein du continent africain (Afrique du Nord, Afrique de l’Est, Afrique du Sud et Afrique de l’Ouest) et de franchissements anciens du détroit de Gibraltar afin de questionner le rôle éventuel des humanités fossiles de Casablanca dans les premiers peuplements de l’Europe de l’Ouest.

Quels types de vestiges ont déjà été mis au jour sur le site ?

L’essentiel des vestiges découverts sur les deux sites se compose d’un riche outillage acheuléen taillé sur des quartzites (une roche/matière première très abondante sur les plages anciennes et les affleurements rocheux à Casablanca), mais aussi sur des silex (une roche siliceuse provenant du plateau de Khouribga, acheminée par les fleuves et ramassée sous forme de galets sur les plages de Casablanca). Ces outillages se composent d’une variété d’objets marquant la culture paléolithique acheuléenne et que les scientifiques appellent bifaces, pics, trièdres, hachereaux, tranchoirs unifaces et bifaces, éclats bruts; éclats retouchés en outils, pseudo-lamelles, nucléus, polyèdres, sphéroïdes…

Ces assemblages de pierre taillée se retrouvent associés à une diversité d’animaux herbivores, carnivores et petits mammifères (rongeurs): hippopotames, zèbres, éléphants, gazelles, potamochères, gnous, ours, hyènes, panthères, lions, phoques, singes, crocodiles, oiseaux et poissons… Ces animaux renseignent sur le paléoenvironnement de la carrière Thomas I et en partie sur le régime alimentaire des animaux et des humains.

Le second site de la carrière Thomas I, la grotte à Hominidés, a livré, associée aux outils en pierre et ossements d’animaux, une collection exceptionnelle de fossiles humains (Homo erectus évolué), considérés aujourd’hui comme les plus vieux au Maroc mis au jour dans un contexte de grande fiabilité chronologique.

Ils sont composés de trois mandibules (deux d’adulte et une d’enfant d’un an et demi), d’un fémur, de dents isolées et de vertèbres cervicales et thoraciques. Ces fossiles humains combinent des traits archaïques de type Homo erectus et des traits dérivés plutôt apparentés à Homo sapiens. Cette combinaison de caractères fait leur originalité. Leur âge de 773.000 ans se rapproche de la période de divergence séparant la lignée africaine menant à Homo sapiens et les lignées eurasiennes à l’origine des Néandertaliens et des Dénisoviens. Les fossiles de Casablanca offrent ainsi une image de cette population ancestrale située à la base de ces deux lignées.

Quelle période préhistorique est principalement représentée à Thomas I?

Comme vous le savez, en préhistoire, nous avons des étapes que les préhistoriens appellent le Paléolithique inférieur ou ancien, le Paléolithique moyen, le Paléolithique supérieur, le Néolithique et enfin les époques protohistoriques.

Dans les carrières Thomas I, de Sidi Abderrahmane et d’Oulad Hamida 1, la période représentée est le paléolithique ancien ou inférieur. Cette période est caractérisée par deux cultures matérielles: l’Oldowayen absent à Thomas I (et dont les témoignages les plus anciens remontent à 2,6 millions d’années en Ethiopie) et l’Acheuléen représenté dans la carrière Thomas I à partir d’1,3 million d’années. Mais les outillages acheuléens les plus anciens remontent à environ 1,9 million d’années en Afrique de l’Est. Ces périodes anciennes illustrent les premiers stades de la technologie de la pierre taillée ainsi que les différents comportements de subsistance de notre humanité avant l’apparition et l’évolution de notre espèce, l’Homo sapiens.

En quoi ce site se distingue-t-il des autres gisements archéologiques au Maroc?

Tous les gisements archéologiques sont utiles aux yeux des archéologues car ils contribuent d’une manière ou d’une autre à l’exploration de nos histoires, culturelle, biologique et physique. Cependant, c’est la nature des évidences matérielles mises au jour et les périodes chronologiques couvertes par ces sites qui les distinguent les uns des autres. Bien évidemment, la qualité des résultats scientifiques joue un rôle dans cette distinction.

Grâce à ses deux sites (unité L et grotte à Hominidés), la carrière Thomas I documente une phase de l’histoire des premiers peuplements en Afrique du Nord dans un contexte chronologique irréprochable au cours du Paléolithique ancien.

Riches et diversifiés, ces vestiges offrent des indices clés sur les modes de vie de nos premiers ancêtres marocains. La carrière Thomas I constitue un véritable joyau scientifique et patrimonial. Elle permet de combler les lacunes de l’histoire humaine à des époques reculées, là où de tels sites se raréfient face à l’urbanisation galopante qui transforme nos paysages. À cet égard, la carrière Thomas I se distingue par la particularité d’être l’un des rares sites encore accessibles dans le sous-sol de la ville de Casablanca, à une profondeur d’environ 20 mètres.

Depuis la dernière publication le 7 janvier 2026 sur la fameuse revue Nature, ce site s’impose comme un carrefour essentiel pour répondre à des questions relatives à nos origines et celles d’autres humanités eurasiennes. Grâce au site de la grotte à Hominidés, la carrière Thomas I livre des fossiles humains issus d’une période charnière. Ces vestiges témoignent du moment où notre ancêtre commun a divergé vers plusieurs lignées, celle d’Homo sapiens en Afrique, celle des Néandertaliens en Europe et celle des Denisoviens en Asie. Les données paléoanthropologiques fiables manquent pour cette période, d’où l’intérêt de ces fossiles marocains.

Pourquoi le site n’a-t-il pas encore livré tous ses secrets?

La recherche archéologique est un exercice complexe qui peut s’étaler sur toute une vie. Il est impossible de dire si un site a livré ou non tous ses secrets. En revanche, au regard des découvertes actuelles, celui-ci a déjà révélé des pans essentiels d’une période clé de notre histoire, là où subsiste d’ordinaire un fossé énorme faute de gisements aussi fiables sur les plans chronologique et archéologique. Et là je reviens à la question des secrets, lorsqu’on fouille, on peut évaluer d’après les premiers indices l’importance du site, mais on ne peut jamais se prononcer sur tous les secrets à venir et la nature des vestiges: un crâne, une mandibule, un biface, un fémur d’hippopotame…

Les fouilles révèlent au fur et à mesure des surprises et des témoignages susceptibles d’élucider nos questionnements. Par ailleurs, sur un site, on doit toujours préserver un témoin archéologique ou une trace de ce que nous avons fouillé.

La carrière Thomas I est une mine qui cache encore des surprises et qui nécessitera un investissement sans relâche de la part des scientifiques pour explorer toutes les énigmes encore ensevelies sous les strates formant le site.

Pourquoi, malgré les découvertes déjà réalisées, le site demeure-t-il encore peu exploité sur le plan scientifique?

En fait, le site n’est pas peu exploité scientifiquement. Les recherches et les études se poursuivent de manière régulière depuis la découverte des deux sites de la carrière Thomas I. D’ailleurs, la rigueur scientifique et la cadence régulière des travaux maintenue depuis 1978 par l’équipe scientifique de Casablanca sont à l’origine des résultats hautement significatifs réalisés jusqu’à aujourd’hui.

Cependant, en dépit des efforts déployés par l’ensemble des partenaires (le département de la Culture et les autorités locales), la dynamique de protection et de mise en valeur du site doit être renforcée: classement dans la liste du patrimoine culturel national, renforcement du gardiennage, assainissement de l’assiette foncière, achèvement de la clôture, branchement aux réseaux d’eau et d’électricité, entre autres.

D’après des informations auprès de la conservation régionale du Patrimoine de la région de Casablanca-Settat, un projet d’étude est en cours pour une proposition de sécurisation et de valorisation du site.

Son statut privé constitue-t-il un frein aux recherches?

La carrière Thomas I est un terrain privé, mais vu l’ampleur des découvertes scientifiques et le caractère patrimonial exceptionnel du site, les efforts de sa protection et sa préservation totale ont fini par payer. Depuis quelques années, une convention a été signée entre le département de la Culture et le propriétaire du site afin d’affecter la parcelle au département de la Culture. Cela permettra la poursuite des recherches et la réalisation d’un projet de valorisation (musée de site et structure adaptée aux besoins des recherches).

Il faut reconnaître à cet égard l’implication des autorités locales et des différentes instances du ministère de la Culture, notamment la direction du patrimoine culturel, l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (Insap), la direction régionale de la culture et la Conservation régionale du patrimoine de la région Casablanca-Settat.

Par ailleurs, le devenir de ce haut lieu de l’histoire marocaine aurait pris une autre destinée, malgré l’insistance et la présence de la mission scientifique, sans l’acceptation du propriétaire, Ahmed Jamaï, d’adhérer à cette action originale de protection et de mécénat culturel. Outre les scientifiques, tous les Marocains saluent la protection d’autres sites aussi importants, la grotte des rhinocéros datée de plus de 700.000 ans et la carrière Oulad Hamida 1 ayant livré des fossiles humains en 1972, au sud-ouest de Casablanca, sur le territoire de la préfecture de Hay Hassani.

La convention avec le ministère de la Culture va-t-elle faciliter les démarches, notamment en matière d’accès à l’eau et à l’électricité?

Moi, je préfère rester sur le volet scientifique. Mais je pense que l’objectif principal de la convention était d’affecter le terrain au département de la culture. Reste maintenant à réaliser les autres clauses qui concernent la mise en place d’un projet de sécurisation et de mise en valeur. Dans cette deuxième partie, j’imagine une connexion automatique au réseau d’eau et d’électricité. Mais en attendant, notre équipe scientifique, composée de nombreux chercheurs marocains et étrangers qui effectuent au moins deux missions de terrain par an, fonctionne encore de façon artisanale, sans électricité et sans eau alors qu’on est en pleine ville et que le réseau est au-dessus de nos têtes.

Un branchement provisoire est obligatoire pour garantir le bon déroulement des recherches et le bien-être des gardiens qui assurent jour et nuit la surveillance de ce patrimoine. Il s’agit quand même du plus vieux site marocain illustrant les premières phases de l’occupation du territoire par des groupes humains il y a 1,3 million d’années.

Quelles zones demeurent encore inexplorées aujourd’hui?

Dans l’unité L, le premier site de la carrière Thomas I, les travaux menés depuis 20 ans nous ont permis de dégager une surface de plus de 1.000 mètres carrés qui offre un potentiel exceptionnel à fouiller et à étudier. Ce niveau archéologique daté à 1,3 million d’années en 2021 s’étend sous des formations géologiques en direction de la carrière Oulad Hamida 1, à proximité de la carrière Thomas I. Des sondages ont confirmé la présence d’outils en pierre remontant au même âge. Ce qui atteste d’une occupation très importante sur la côte casablancaise à cette époque.

Les sédiments qui remplissent la grotte à Hominidés, le deuxième site de la carrière Thomas I, daté dernièrement par la magnétostratigraphie à 773.000 ans, offrent des zones à explorer dans le cadre des futures recherches.

Il faut préciser que notre objectif, dans le cadre du programme «Préhistoire de Casablanca», n’est pas d’épuiser tout le potentiel du site. Nous cherchons plutôt à diversifier les techniques et à mobiliser de nouvelles disciplines scientifiques. Cette approche doit nous permettre de répondre aux hypothèses liées aux premiers groupes humains du littoral atlantique marocain: leur émergence, leur évolution et leurs mouvements, que ce soit en espaces ouverts, comme l’unité L, ou fermés, comme la grotte à Hominidés.

De toute façon, à mon avis, le travail pourrait perdurer des décennies. En effet, le processus d’exploration archéologique est complexe. Il ne se limite pas seulement au creusement mais exige ensuite d’entretenir le mobilier archéologique découvert (nettoyage, restauration, étiquetage, stockage,…), de l’étudier, de le dater, de le publier…

Notre principe est de préserver des témoins archéologiques pour d’éventuelles recherches futures.

Les méthodes actuelles suffisent-elles à explorer l’ensemble du site? Le manque de moyens ou de coordination scientifique joue-t-il un rôle?

Dans le cadre de notre équipe scientifique, et grâce à l’implication de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine et le partenariat exemplaire avec tous nos partenaires étrangers, les moyens n’ont jamais représenté un obstacle. Je ne dirai pas que les moyens ne sont pas nécessaires, au contraire ils sont indispensables pour aboutir à une recherche scientifique.

Et là heureusement pour Casablanca, outre la logistique fournie par l’Insap, la contribution de nos partenaires était primordiale. Cela repose bien sûr et fondamentalement sur la coordination scientifique exemplaire assurée par la direction scientifique actuelle du programme de recherche de Casablanca (Abderrahim Mohib, Camille Daujeard et Rosalia Gallotti), en coordination avec notre très dévoué collègue David Lefèvre (université Montpellier), l’ancien co-directeur français de ce programme.

Le site pourrait-il encore livrer des découvertes majeures sur la préhistoire en Afrique du Nord?

Comme évoqué précédemment, le site de la carrière Thomas I n’a pas livré tous ses secrets et conserve encore un potentiel énorme qui contribuera à la résolution de grandes questions relatives non seulement à la Préhistoire de l’Afrique du Nord, mais à celle de tout le continent africain.

Il importe de préciser que cette contribution ne repose pas uniquement sur les découvertes de terrain, mais aussi sur les différentes analyses et études en cours au sein des laboratoires marocains et étrangers. Ces nouveaux horizons touchent à des aspects liés au régime alimentaire des animaux et des humains, à la paléoécologie, à la pétrographie des ressources minérales, ainsi qu’aux capacités cognitives et aux productions technologiques.

Par Hajar Kharroubi
Le 14/04/2026 à 12h00