Entre impératif de croissance, pression climatique et dépendance énergétique, le Maroc évolue sur une ligne de crête. Dans un entretien accordé au magazine Finances News, Sabrine Emran, économiste senior au Policy Center for the New South, analyse les transformations du secteur énergétique marocain, les obstacles à la transition verte ainsi que les réformes nécessaires pour préserver la compétitivité du Royaume.
Le secteur énergétique marocain a connu une profonde mutation depuis les années 1990. «Nous sommes passés par différentes phases, mais une dépendance aux énergies fossiles a persisté jusqu’en 2008», rappelle Emran. À partir de 2009, le Maroc a engagé une stratégie d’intégration des énergies renouvelables dans son mix énergétique. Aujourd’hui, environ 45% de la capacité électrique installée provient de sources renouvelables. «Pourtant, les énergies fossiles, notamment le charbon, représentent encore 67% du mix énergétique national», note le magazine.
La dépendance aux importations demeure un handicap majeur. Près de 90% des besoins énergétiques du pays sont couverts par des importations. Cette vulnérabilité s’explique par l’absence de ressources fossiles locales et l’instabilité des marchés internationaux. «Le marché pétrolier reste aussi imprévisible qu’auparavant, ce qui nous rend vulnérables», explique Emran.
Malgré ces défis, le Maroc a réalisé des progrès notables, notamment grâce à l’électrification quasi totale du territoire. Le taux d’électrification atteint près de 100%. Toutefois, la transition énergétique doit désormais s’accélérer afin de répondre aux exigences climatiques et économiques.
L’enjeu principal réside dans la gestion de l’intermittence des énergies renouvelables, écrit Finances News. «Les pertes estimées entre 15 et 20% dans le solaire et l’éolien illustrent les limites actuelles», indique l’économiste senior. Pour y remédier, le stockage par batteries apparaît comme une solution essentielle. Le défi consiste à éviter la perte d’énergie solaire entre le jour et la nuit.
La transition énergétique représente également une opportunité économique. Le Maroc ne contribue qu’à hauteur de 0,2% aux émissions mondiales de gaz à effet de serre. Contrairement à d’autres pays, le Royaume peut concilier croissance industrielle et réduction des émissions. «L’industrialisation verte peut renforcer la compétitivité de l’industrie marocaine», estime Emran.
Pour réussir cette transition, des réformes structurelles s’imposent. «L’Agence nationale de régulation de l’électricité (ANRE), créée en 2016, n’a été opérationnelle qu’en 2020», déplore l’experte. Son périmètre a été élargi à l’hydrogène vert et à la chaîne gazière seulement en 2024. «Nous perdons un temps précieux entre l’adoption des réformes et leur mise en œuvre», regrette-t-elle.
La réforme tarifaire et la structuration du marché figurent parmi les priorités. «La loi 13.09 autorise les industriels à produire leur propre électricité renouvelable, mais le dispositif reste limité à 300 mégawatts», rappelle Finances News. Ce plafond exclut une grande partie des PME, qui représentent plus de 90% du tissu économique. «Leur accès au réseau dépend de l’opérationnalisation effective de cette loi», souligne l’experte.
Les investissements nécessaires à la transition sont colossaux. La Banque mondiale estime que 78 milliards de dollars seront nécessaires d’ici 2050. Cette transition peut constituer un levier d’opportunités, tant sur le plan environnemental qu’économique.
Enfin, le Maroc doit faire face à de nouveaux défis, comme le mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières (CBAM). «Les industriels marocains devront intégrer les contraintes climatiques pour rester compétitifs», prévient Emran. Les PME, en particulier, risquent d’être pénalisées par cette exigence.
La concentration des activités de production et de transport peut freiner l’engagement du secteur privé, analyse-t-elle. Une gouvernance clarifiée et un cadre réglementaire opérationnel sont indispensables pour transformer ces obstacles en opportunités. La transition énergétique ne sera possible qu’à travers des réformes ambitieuses et une implication accrue du secteur privé.




