Le marché mondial de la tomate traverse une phase de recomposition profonde, marquée par une instabilité croissante des équilibres traditionnels entre production, prix et circuits d’approvisionnement. Sous l’effet combiné des aléas climatiques extrêmes, de la hausse des coûts énergétiques, de la pression phytosanitaire et des perturbations logistiques, la hiérarchie des pays producteurs se reconfigure progressivement, redessinant les flux vers les grands marchés européens.
«Dans ce contexte mouvant, le Maroc confirme une trajectoire ascendante et consolide sa place parmi les principaux fournisseurs du marché européen», indique le quotidien L’Economiste dans son édition du mercredi 13 mai. Cette montée en puissance ne repose plus uniquement sur l’augmentation des volumes exportés, mais de plus en plus sur une stratégie de spécialisation axée sur les produits à forte valeur ajoutée. La campagne 2024/2025 a permis au Royaume d’atteindre environ 745.000 tonnes exportées, soit une progression significative sur la dernière décennie, faisant du pays le troisième fournisseur de l’Union européenne derrière l’Espagne et les Pays-Bas.
Cette évolution intervient alors que les principaux bassins de production européens ont été fortement perturbés. En Espagne, notamment dans la région d’Almería, les fortes pluies hivernales ont favorisé la propagation de maladies fongiques dans les serres, entraînant une baisse marquée des rendements et des tensions sur les disponibilités. Certaines variétés ont vu leurs volumes chuter de plus de moitié au printemps, provoquant une flambée temporaire des prix. En Italie, les niveaux de prix ont atteint des sommets avant de refluer progressivement avec le retour de la production sicilienne.
Aux Pays-Bas et en Belgique, la contrainte énergétique s’impose désormais comme un facteur structurel de compétitivité. La dépendance aux serres chauffées rend les producteurs particulièrement vulnérables à la volatilité des coûts de l’énergie, dans un contexte où celle-ci représente une part croissante des charges d’exploitation. Aux Pays-Bas, certaines exploitations tirent même une part significative de leurs revenus de la vente d’électricité, illustrant la transformation du modèle économique du serriste européen.
Face à ces tensions, le Maroc bénéficie d’un positionnement géographique et climatique favorable, mais surtout d’une montée en gamme progressive de son offre. La région du Souss-Massa s’impose comme le cœur névralgique de cette dynamique. Les producteurs y ont massivement investi dans des variétés segmentées, orientées vers les exigences de la grande distribution européenne. «Les tomates cerises, mini-prunes et autres produits de spécialité représentent désormais près de 59 % des exportations marocaines, traduisant une rupture nette avec un modèle historiquement fondé sur les tomates standardisées», explique L’Economiste.
Cette spécialisation permet au Maroc de s’insérer dans des circuits de distribution plus stables et mieux valorisés. Les volumes de tomates segmentées dépassent désormais 400.000 tonnes, avec une croissance soutenue sur les dernières années. Cette montée en gamme intervient alors que plusieurs concurrents européens font face à des contraintes structurelles persistantes, notamment liées aux coûts énergétiques et aux exigences environnementales de plus en plus strictes.
Cette dynamique est également soutenue par une adaptation du calendrier de production marocain aux périodes de tension sur le marché européen. Lors des épisodes de baisse de l’offre en Espagne ou en Italie, le Maroc occupe une position stratégique, assurant un relais d’approvisionnement pour les distributeurs européens. Cette capacité de réponse rapide renforce son rôle dans l’approvisionnement hivernal, période durant laquelle la production européenne est structurellement insuffisante.
Le basculement vers les tomates segmentées constitue également un levier de stabilisation économique pour les producteurs marocains. Dans un contexte de volatilité des prix des produits standardisés, les variétés premium permettent de sécuriser davantage les marges et de contractualiser les débouchés avec la grande distribution. Cette évolution s’inscrit dans une transformation plus large des modes de consommation européens, marquée par une hausse de la demande en produits différenciés, notamment les tomates cocktail et cerises.
Cependant, cette montée en puissance intervient dans un environnement de plus en plus contraint. La campagne 2025/2026 laisse entrevoir un léger recul des exportations marocaines, après une année record, en raison de conditions climatiques défavorables et d’une pression phytosanitaire accrue dans certaines zones de production. Les épisodes de froid et de fortes précipitations ont affecté les rendements, tandis que certaines maladies émergentes continuent de fragiliser les cultures sous serre.




