À une dizaine de kilomètres au sud de Boulemane, les coteaux de marnes à gypse du Moyen Atlas cachent ce que les géologues appellent la Formation El Mers III. Des ossements de dinosaures ont été mis au jour ici ces dernières années. Le 21 mai 2026, une équipe internationale a publié dans la revue Geoheritage une étude sur la protection de ce site et les pistes de valorisation envisageables.
Signée par Kawtar Ech-charay, Khadija Boumir, Susannah Maidment, Ahmed Oussou, Richard Butler, Mustapha Ouaskou, Abdessalam El Khanchoufi et Driss Ouarhache, cette étude est portée conjointement par le département de la géologie, de la Faculté des sciences Dhar El Mahraz (FSDM), le Natural History Museum de Londres et l’Université de Birmingham. Elle identifie les mécanismes du commerce illicite de fossiles au Maroc, les responsabilités partagées entre acteurs locaux et internationaux, mais surtout les leviers disponibles pour y faire face.
Avant 2018, la région de Boulemane n’apparaissait quasiment pas dans la littérature paléontologique consacrée aux vertébrés. Les seules mentions scientifiques de fossiles dans ces terrains remontent aux années 1920 et 1950, signées par des géologues français. Ces travaux n’avaient pourtant jamais été suivis d’une exploration systématique. C’est l’équipe menée par Susannah Maidment, du Natural History Museum de Londres, en collaboration avec des chercheurs du département de géologie de la FSDM de l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah (USMBA), qui a ouvert cette région à la paléontologie mondiale. Les prospections engagées à partir de 2018 ont rapidement révélé un potentiel que personne n’avait anticipé.
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En 2020, les chercheurs ont décrit dans Gondwana Research le stégosaure Adratiklit boulahfa, l’un des plus anciens représentants connus de ce groupe et le premier jamais signalé en Afrique du Nord. La découverte a conduit à revoir les reconstructions alors admises de la faune du Jurassique moyen sur le continent africain. Un an plus tard, un article publié dans Nature Ecology and Evolution a décrit Spicomellus afer, un ankylosaure dont l’armure dermique d’épines caractéristiques constitue une première en Afrique et dont l’ancienneté en fait le représentant le plus ancien de ce groupe jamais répertorié à l’échelle mondiale. En 2025, une nouvelle publication dans Nature a apporté des données inédites sur ce même animal, révélant des structures encore inconnues chez les ankylosaures.
La reconstitution de Spicomellus afer. (Crédit: Matthew Dempsey)
La région a également livré le plus ancien cératopode connu à ce jour, ainsi que des matériaux attribués aux turiasaures, ces gigantesques sauropodes du Jurassique déjà signalés en Europe et dans la péninsule ibérique. La Formation El Mers III figure désormais parmi les sites de vertébrés terrestres du Jurassique moyen les plus importants au monde, aux côtés de gisements nord-américains, chinois et portugais qui font depuis des décennies l’objet de programmes de recherche et de protection rigoureux.
Un fragment de fémur appartenant au plus ancien cérapode, une branche éteinte de dinosaure, connu à ce jour.
Un patrimoine convoité, des communautés fragilisées
La notoriété de Boulemane dans les milieux scientifiques a aussi attiré l’attention des collectionneurs et négociants de fossiles, entraînant une hausse des extractions non autorisées. Ces pratiques concernent souvent des habitants en situation de précarité, agriculteurs ou journaliers dont les revenus ont été fragilisés par les épisodes de sécheresse répétés qui affectent le Moyen Atlas depuis le début des années 2010. Face à des saisons agricoles de plus en plus difficiles, certains ont vu dans les fossiles une ressource accessible et rapidement monnayable.
La réalité économique de ces habitants reste pourtant très éloignée des prix pratiqués sur les marchés internationaux. On apprend ainsi qu’un spécimen acquis localement pour quelques dizaines de dirhams peut se retrouver sur des plateformes de vente étrangères à des prix dépassant parfois 30.000 dollars. Des spécimens de Spicomellus afer issus de la région ont ainsi été identifiés sur des sites spécialisés au Royaume-Uni, proposés à des collectionneurs privés du monde entier. Le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable a d’ailleurs qualifié certains négociants étrangers impliqués dans ces circuits de contrebandiers internationaux.
Outre le manque à gagner économique pour le pays, le préjudice est avant tout scientifique. La position d’un os dans la séquence stratigraphique, son orientation dans le sédiment, son association avec d’autres restes anatomiques permettent de dater un spécimen, de reconstituer son environnement et de comprendre les conditions de sa préservation. Ces informations disparaissent dès lors que l’extraction n’est pas encadrée et ne peuvent jamais être récupérées après coup.
L’étude relate à ce titre un épisode important à citer. En avril 2023, lors d’une mission dans la région d’Almou, à 7 kilomètres au sud-ouest de Boulemane, l’équipe a mis au jour plusieurs os de sauropodes. Plutôt que de les extraire immédiatement, les chercheurs ont choisi de les protéger sur place en les recouvrant de chapes de plâtre soigneusement enfouies, dans la perspective d’en faire le noyau d’un futur circuit géotouristique. De retour sur le site en mai 2024, ils ont constaté que les fossiles avaient disparu. Les protections avaient été brisées et les ossements prélevés par des fouilleurs qui avaient manifestement été informés de leur présence.
Ce qui a été fait
Afin de faire face à ces tentatives de pillage, le Maroc a engagé depuis une décennie un effort législatif important pour encadrer cette activité. Avant 2015, la réglementation sur l’exportation du patrimoine géologique relevait essentiellement du droit minier général, sans dispositions spécifiques aux fossiles. La loi 33-13, entrée en vigueur en 2016, a soumis pour la première fois explicitement la recherche, l’extraction et la commercialisation des fossiles à un régime d’autorisation administrative obligatoire.
Un décret d’application publié au Bulletin officiel n° 6807 en août 2019, entré en vigueur en février 2020, en a précisé les modalités pratiques. Toute fouille requiert désormais une autorisation préalable du ministère de la Transition énergétique et du Développement durable. Toute exportation, même temporaire à des fins de recherche, est soumise à une évaluation technique du département de géologie. L’État dispose par ailleurs d’un droit de préemption sur tout spécimen destiné à l’exportation, lui permettant de s’opposer à la sortie de pièces jugées irremplaçables pour le patrimoine national.
Ce dispositif a été complété en juin 2025 par la loi 33-22, adoptée à l’unanimité par la Chambre des représentants en février 2025, promulguée par dahir le 6 juin 2025 et publiée au Bulletin officiel n° 7415 le 23 juin 2025. Ce texte intègre explicitement le patrimoine naturel et fossile dans la définition légale du patrimoine national, prévoit la création d’une base de données numérique nationale pour inventorier les biens culturels et naturels connus et renforce les mécanismes juridiques permettant d’engager des procédures de restitution internationale.
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L’application de ce cadre se heurte néanmoins à des contraintes concrètes. Les sites fossilifères sont dispersés sur des dizaines de kilomètres carrés de zones montagneuses reculées, accessibles uniquement par des pistes non goudronnées. Aux frontières et dans les aéroports, les agents de contrôle ne disposent pas toujours de la formation nécessaire pour identifier un fossile de vertébré scientifiquement significatif. L’étude recommande à ce titre un programme de formation continue pour les personnels présents aux points de passage frontaliers et préconise de confier aux services de cyber-police un mandat de surveillance des plateformes de vente en ligne et des réseaux sociaux, où une part croissante du commerce s’organise sans intervention des autorités concernées.
Parallèlement, les efforts du Maroc ont permis le retour de plusieurs spécimens importants exportés illégalement, parfois bien avant l’entrée en vigueur des lois actuelles. Le cas de Zarafasaura oceanis est le plus emblématique. Les restes de ce plésiosaure maastrichtien, découverts dans les phosphates de Khouribga, avaient été exportés clandestinement.
Présenté en 2017 au Musée des Confluences de Lyon dans l’exposition «Land of Dragons», ce spécimen a alimenté un débat sur la protection du patrimoine géologique national et les responsabilités des institutions muséales étrangères dans l’acquisition de fossiles d’origine douteuse. Grâce à la mobilisation de l’Association pour la Protection du Patrimoine Géologique du Maroc et à des négociations avec les autorités françaises, il a finalement été restitué au Maroc et est aujourd’hui exposé au Musée de la Géologie, des Mines et de l’Énergie à Rabat.
D’autres restitutions ont suivi. En 2022, un crâne de crocodylomorphe fossilisé a été remis au Maroc par les États-Unis dans le cadre d’un accord de coopération bilatérale signé avec l’ambassade américaine à Rabat. L’année suivante, trois autres spécimens ont été rapatriés depuis les États-Unis lors d’une cérémonie consacrée à la lutte contre le trafic illicite de biens culturels, comprenant un crâne de mosasaure, une mâchoire de basilosauridé et une vertèbre de cétacé, aujourd’hui conservés à l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine de Rabat.
La publication des travaux sur Spicomellus a par ailleurs suscité une démarche inattendue. Un collectionneur américain ayant acquis un spécimen en bonne foi a pris contact avec l’équipe de recherche pour le restituer volontairement, sans y avoir été contraint. La pièce est aujourd’hui accessible aux chercheurs à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah à Fès.
Des spécimens du même animal exposés dans un musée suisse ont de leur côté alimenté un débat international sur les pratiques d’acquisition de certaines institutions muséales européennes, accentuant la pression sur ces établissements pour qu’ils procèdent à des vérifications systématiques de la provenance des fossiles qu’ils acquièrent ou exposent. Le gouvernement a annoncé son intention de poursuivre activement ces démarches, en invitant les détenteurs de fossiles marocains exportés illégalement à contacter la direction de la géologie au sein du ministère de la Transition énergétique, ou le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication.
Vers un géoparc dans le Moyen Atlas
Sur le terrain, les choses bougent. La Faculté des sciences Dhar El Mahraz de Fès et la province de Boulemane ont organisé, le 18 mai dernier, la deuxième rencontre scientifique dédiée à la création du Géoparc du Moyen Atlas oriental, apprend Le360 auprès des chercheurs.

Élus, autorités territoriales, représentants du ministère de la Transition énergétique et du Développement durable et délégation régionale du tourisme avaient fait le déplacement, à la demande du gouverneur de la province. La rencontre a été suivie d’une visite sur le site de fouilles.

Les échanges ont porté sur le potentiel géotouristique de la région et sur les défis que pose la protection du patrimoine paléobiologique. Le gouverneur de la province a indiqué que des dispositions immédiates ont été prises pour interdire toute activité suspecte dans le secteur. L’affectation de gardiens permanents sur les sites est également prévue.
Du côté des chercheurs, les pistes de valorisation sont déjà sur la table. Ils préconisent d’ailleurs dans leur étude l’organisation de visites guidées de sites accessibles au public, la création de musées de proximité en plein air ou en salle, l’élaboration de circuits pédagogiques pour les scolaires et les amateurs de sciences naturelles, ainsi que la formation de guides locaux spécialisés en paléontologie et en géologie régionale.
Ces activités permettraient aux communautés rurales de tirer des revenus durables de ce patrimoine sans le compromettre. Le modèle visé est celui du Géoparc UNESCO de M’Goun, seul label de ce type reconnu à ce jour au Maroc. Sur le plan technologique, la mise en place d’un dispositif de surveillance par drones équipés de caméras haute résolution pour les sites les plus exposés est également envisagée, ainsi que la création de bases de données numériques répertoriant les spécimens déjà documentés, afin de mieux tracer l’origine des pièces circulant sur le marché.
La création d’une association regroupant universitaires, élus locaux, acteurs associatifs et représentants des communautés est également préconisée pour porter ces projets dans la durée. L’exemple de la région d’Ait Bazza, où l’implication des habitants dans la surveillance et la valorisation des sites a considérablement réduit les extractions non autorisées, est cité comme une référence. C’est, concluent les auteurs, la condition première d’une stratégie de conservation efficace, bien avant les seuls instruments législatifs ou technologiques.











