Le Maroc, le régime algérien, la prison: Sansal ou la redoutable force de la clarté contre la folie

Boualem Sansal lors de la rencontre «Le Grand Témoin», organisée par Le360, le jeudi 29 octobre 2026 à l’hôtel Hyatt Regency de Casablanca. (A.Gadrouz/Le360)

Le 30/10/2026 à 15h30

VidéoInvité du cycle de conférences «Le Grand Témoin» organisé par Le360, l’écrivain et académicien Boualem Sansal a livré, jeudi 29 octobre à Casablanca, une analyse incisive de son parcours de dissident, de son combat pour la liberté de penser face à la barbarie et des tensions en cours dans la région. Hommage appuyé à la maturité stratégique du Maroc, critique féroce de l’impasse militariste algérienne, l’auteur d’un parcours hors du commun signe un plaidoyer vibrant pour la clarté et la vérité.

Jeudi 29 octobre 2026, Casablanca a vibré au rythme d’une rencontre intellectuelle de haute volée. Dans le cadre du cycle de conférences «Le Grand Témoin», initié par Le360, la capitale économique a offert une tribune d’exception à l’écrivain Boualem Sansal, tout juste élu à l’Académie française en janvier 2026.

Accueilli par un public venu en nombre, l’auteur a signé des retrouvailles poignantes avec le Royaume, dont les frontières fermées et les tensions géopolitiques l’avaient tenu éloigné pendant plus d’une décennie. «Vous ne vous rendez pas compte de l’émotion que j’ai ressentie en arrivant au Maroc. Je suis un peu d’origine marocaine. Ça faisait longtemps que je rêvais de venir au Maroc», a-t-il témoigné d’emblée.

Rien ne semblait prédestiner cet esprit rigoureux, formé aux mathématiques supérieures et à l’informatique, docteur en économie et ancien haut fonctionnaire ayant collaboré avec la NASA sur les lanceurs de fusées, à devenir l’une des consciences les plus aiguës de la littérature contemporaine.

Habitué à un monde cartésien, Boualem Sansal s’est heurté brutalement à la folie de son pays natal: «C’est très difficile de vivre avec des dirigeants fous. Soit vous rentrez dans son jeu en tant que fou, soit vous vous cabrez et vous devenez dangereux». Le déclic salvateur survient avec la tragédie de la décennie noire des années 1990, un cataclysme de violence inouïe qui fauche plus de 300.000 vies et jette des centaines de milliers d’Algériens sur les routes de l’exil.

«Une guerre civile est une guerre avec soi-même, quitte à sacrifier ses enfants, sa famille, ses valeurs. Elle se passe d’abord dans les familles», note Sansal. Face à l’effondrement moral et physique du pays, les grilles de lecture traditionnelles volent en éclats. Avec un groupe d’intellectuels et d’écrivains algériens, menacé à la fois par les islamistes radicaux et par le pouvoir, il tente de redéfinir les mots face à l’horreur.

«Nous nous sommes retrouvés devant la plus vieille question du monde: que signifient les mots? Qu’est-ce que c’est que la paix? Qu’est-ce que c’est que la guerre? Qu’est-ce que l’autre? Qu’est-ce que la justice? Tant qu’on n’arrive pas à répondre à ces questions, on subit les événements», se rappelle l’auteur.

S’inspirant de ses lectures fondatrices (L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne et l’héritage d’Albert Camus, dont il fut le voisin de quartier à Belcourt et dont la mère était soignée par la sienne), il comprend que la clé de la survie réside dans l’affranchissement de la peur.

La tyrannie du mensonge officiel

Poussé par ce refus de la peur, Boualem Sansal publie en 1999 son premier roman, Le Sermon des Barbares. Loin de céder aux facilités de l’allégorisation, il choisit la confrontation directe avec le système en place, fidèle aux enseignements de Camus: mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. «Il faut nommer les choses. Dans mon premier roman, j’ai tenu à le faire et je nommais le président de son nom, et tel général. La clarté fait que les choses se décantent très naturellement. C’est très efficace contre la bêtise», a ironisé l’académicien.

Il se rappelle d’ailleurs avec amusement la réaction de son éditeur, Antoine Gallimard, qui, craignant pour sa sécurité, lui suggéra de prendre un pseudonyme: «tout s’est décidé dans cette conversation de cinq minutes. C’est là que ma personnalité s’est fixée définitivement: j’ai décidé de rester moi-même».

Cette intransigeance face au récit national falsifié, qu’il qualifie de «gisement de violence» alimenté par le ressentiment, lui vaudra une mise au ban, la perte de son poste de haut fonctionnaire et, plus récemment, une confrontation directe avec la justice et l’emprisonnement en Algérie. Mais pour l’écrivain, le compromis n’est jamais une option.

La vérité historique comme délit

Au-delà de son œuvre littéraire, le parcours de Boualem Sansal est désormais marqué par l’épreuve de la détention et de la persécution par le régime algérien. Loin d’être le fruit du hasard, cet emprisonnement fait suite à ses prises de position frontales et sans équivoque, notamment ses déclarations sur la marocanité de territoires historiques situés dans l’ouest algérien, des vérités taboues que le pouvoir en place refuse catégoriquement d’affronter.

S’attaquer au récit officiel et aux mythes fondateurs de la caste a valu à l’écrivain les foudres de la censure et de la répression judiciaire. Interrogé sur le prix fort payé pour cette liberté de ton, l’académicien assume chaque mot avec une fermeté inébranlable, fidèle à son refus viscéral de la compromission. «Quand on choisit la clarté et qu’on nomme les choses telles qu’elles sont, on sait à quoi s’attendre face à un régime qui n’a pour seul langage que la force et la censure. Je ne regrette rien. Céder à la peur ou au silence, c’est déjà abdiquer son humanité», a-t-il insisté.

«Faire la guerre… sans la faire»

Abordant la question des relations bilatérales et de l’agressivité récurrente d’Alger, Boualem Sansal érige le Maroc en modèle absolu de maturité géopolitique. «Le comportement du Maroc face à cette agression algérienne indique une façon de résoudre les problèmes entre États à venir. Il y a une pensée, il y a une école», a-t-il salué.

Opposant la force brute à l’intelligence stratégique, il dresse un parallèle saisissant: «L’Algérie a usé des méthodes habituelles de la puissance: on désigne l’ennemi et on dit ce qu’on va faire. C’est très violent, et ça ne mène qu’à la guerre, beaucoup de morts, et puis plus rien. À côté, le Maroc a inventé une nouvelle façon de faire la guerre sans la faire. C’est le judo, l’agilité, la projection. Le Maroc est un adversaire qu’on ne peut pas saisir».

Il salue également la capacité du Royaume à déjouer les pièges politiques par la démocratie et la vitalité institutionnelle. «Le Maroc a finalement fait trébucher l’islamisme en lui mettant la démocratie sous les pieds. Les islamistes ont gagné le pouvoir par les élections et ils l’ont perdus par les élections. C’est formidable», a commenté l’écrivain.

Sans concessions envers le système, l’académicien analyse la crise profonde qui paralyse l’Algérie, engluée dans une logique militaire obsolète. «Le régime algérien est parti dans une aventure guerrière contre le Maroc. Il cherche à entrer en guerre. Il en a besoin pour des tas de raisons: guerre d’indépendance qui n’est pas finie, règlements de comptes, tentative de légitimation... Il est pris dans cette mystique qui donne à penser qu’un État ne peut se réaliser que par la violence», a expliqué Sansal. Évoquant la structure du pouvoir, il résume l’impasse institutionnelle par une formule cinglante à l’égard de la façade civile et de la réalité castrense. Dans tout cela, «Abdelmadjid Tebboune n’est qu’une marionnette».

Et que l’on se rassure: les provocations du régime d’Alger envers le Maroc ne sont pas près de s’éteindre. Pour Boualem Sansal, l’escalade algérienne ne fait aucun doute tant que les tenants du statu quo tiendront les rênes du pouvoir à Alger. L’avenir d’une entente fraternelle entre les deux peuples voisins est donc suspendu à une transition historique. «Un changement des relations entre les deux pays passe fatalement par un changement de régime en Algérie. Tant que ce système nourri par le mythe de la violence gouvernera, la tension sera permanente. Mais la vérité et la liberté finissent toujours par triompher des ténèbres».

Par Tarik Qattab
Le 30/10/2026 à 15h30