Amis lecteurs du 360,
Ce jeudi, je ne vous écris pas, je vous donne à lire une lettre que m’a adressée une jeune fille. À vous de voir ce que vous en ferez. Moi, elle m’a profondément touché. Je lui trouve une résonance politique extraordinaire.
«Monsieur Sansal,
Je m’appelle Nedjma. J’ai dix-huit ans. Je viens de quitter ma petite ville et ma famille pour entrer à l’université Mohammed V à Rabat, dans le département de Physique. Au lycée, j’étais une très bonne élève. J’espère le rester ici. J’ai de grandes ambitions: je rêve d’être la première Marocaine astronaute et d’égaler Claudie Haigneré, mon idole. Il paraît que je lui ressemble un peu, sauf que moi je porte un voile qui me donne l’impression d’être invisible, ce qui complique la ressemblance. Je veux tellement aller dans l’espace que je compte un jour écrire à Sidna pour obtenir son appui et, pourquoi pas, une bourse pour entrer à l’ESA, l’Agence spatiale européenne. Je ne suis pas une kilimini: je n’ai que ma modeste bourse et ce que je gagnerai en donnant des cours de maths à des collégiens en difficulté. Un jour, j’espère lui faire un coucou depuis la Station Spatiale Internationale quand elle passera au-dessus du Maroc.
Me voici à Rabat depuis la rentrée. Quel choc! Une ville immense, une vie rapide et dense, des professeurs prestigieux, des têtes carrées comme on dit entre nous en rigolant, et une liberté tellement organisée qu’on ne la voit presque jamais. Je me suis fait deux copines venues de la province, qui comme moi sont habitées par le même désir de réussir.
«Ce soir, je me prends à rêver qu’une petite fille de mon village regardera un jour la télévision et trouvera naturel de voir une femme à la tête du pays, et de dire simplement: “Quand je serai grande, je serai chef du gouvernement”»
— Nedjma, étudiante marocaine
Chez nous, dans nos familles traditionnelles, on n’étale pas ses états d’âme. La pudeur et la retenue font partie de notre éducation. On tombe parfois dans une forme de fatalisme dont nous voulons justement sortir. Dieu nous a donné la vie pour l’améliorer et Le réjouir, n’est-ce pas, pas pour la défigurer et Le fâcher.
Puis, l’autre soir au foyer des étudiantes, au journal télévisé, nous avons vu ce que nous n’aurions jamais cru voir de toute notre vie: Sidna avait nommé une femme à la tête du gouvernement, Fatima Ezzahra El Mansouri.
Une femme! C’était une porte céleste qui s’ouvrait. Une femme jeune, élégante, moderne. C’était plus qu’une nomination, une révolution, un Big Bang, une accélération de l’Histoire qui fera du Maroc un modèle d’ouverture, de justice et de courage.
J’en pleurais en pensant à ma mère, à mes tantes, à toutes ces femmes de nos villages qui portent leur famille en silence. J’ai compris que l’avenir s’ouvrait enfin pour nous, que nous sommes enfin des citoyennes à part entière.
J’ai voulu écrire à Sidna, puis à notre Cheffe du Gouvernement. Puis j’ai abandonné l’idée: ils ont trop à faire. Et là, j’ai pensé à vous, Monsieur Sansal. Je vous lis chaque semaine dans Le360. Vous êtes cette voix d’ailleurs mais aussi d’ici par vos origines et votre amour pour le Maroc, qui parle d’un pays lumineux, qui n’a peur de rien parce qu’il est fort d’une longue histoire et capable de se bâtir un avenir à la même mesure.
Vous le savez, vous l’avez écrit: notre pays change à vue d’œil. Mais pour les jeunes filles, tout n’est pas gagné. Nous oscillons entre une tradition qui nous paralyse et une modernité qui nous bouscule et nous tient à distance. Cet étau fabrique à la marge des laissées-pour-compte et une sous-culture qui affaiblit et déconsidère notre pays dans un monde qui ne fait aucune place aux faibles.
Je ne demande pas la pitié pour les filles, ni des droits spéciaux en cadeau. Je veux qu’on les aide à devenir ce qu’elles peuvent et veulent être: des femmes fières d’elles, de leurs origines et de leur pays. Et je dis aux garçons que notre émancipation n’est pas une menace, mais une chance.
Mais ce soir, je pense surtout à vous, Madame la Cheffe du Gouvernement. Votre nomination miracle ouvre une percée à des millions de femmes. À votre poste, vous portez les orientations de notre roi, mais aussi le devoir de donner corps aux espoirs de toutes ces jeunes filles de l’ombre.
J’aimerais, pour vous aider, que les filles du Maroc prennent toutes un carnet et écrivent. Pour elles-mêmes et pour vous, non pour se plaindre, mais pour dire: nous sommes là avec vous, ne nous oubliez pas. Soyez la grande sœur qui nous servira de guide.
Ce soir, je me prends à rêver qu’une petite fille de mon village regardera un jour la télévision et trouvera naturel de voir une femme à la tête du pays, et de dire simplement: “Quand je serai grande, je serai chef du gouvernement.”
J’espère, Monsieur Sansal, que Le360 vous permettra de publier ma lettre. Et que Madame la Cheffe du gouvernement la lira. Et je voudrais que tous les lecteurs et les lectrices du 360, regardent leurs filles comme de merveilleuses promesses.»
Nedjma




