Les dragons africains

Boualem Sansal à Paris, en novembre 2025. AFP or licensors

ChroniqueLe 28 octobre, je vais enfin pouvoir retrouver le Maroc au naturel. Je vais retrouver mes amis. Je vais retrouver les Marocains. Je vais marcher dans leurs villes, prendre leurs routes, leurs trains, regarder leurs entreprises, leurs universités, leurs ports, leurs campagnes.

Le 08/10/2026 à 12h02

Le mercredi 28 octobre, je viens au Maroc pour une dizaine de jours.

Cette phrase toute simple me procure une émotion intense. Ce voyage est pour moi un pèlerinage. Je ne suis plus venu au Maroc depuis que l’administration de M. Tebboune a rompu les relations diplomatiques avec lui et entrepris méthodiquement, toutes affaires cessantes par ailleurs, de couper tous les liens avec lui. La frontière terrestre était déjà fermée. L’espace aérien le fut à son tour. Puis le gazoduc, le dernier lien physique qui reliait encore les deux pays, fut fermé. Cette opération était clairement un acte de guerre, qui frappait en premier les familles.

Pour les Algériens, tout devint incertain. Ils se posaient des questions: peut-on encore aller au Maroc? Est-ce interdit? Que nous arriverait-il si l’on s’y rendait? La peur s’est installée. Et peu à peu, quelque chose de monstrueux s’est produit.

Le Maroc, ce pays frère, voisin, ami, qui nous avait tant aidés pendant notre guerre de libération contre la France, est devenu un pays étranger, comme s’il se trouvait de l’autre côté de la Terre. L’Algérie officielle tournait le dos à un grand et beau pays que le monde entier aime visiter et où il rêve même de s’installer.

Puis elle en a fait un pays ennemi.

Et quel ennemi!

À en croire la propagande, le Maroc, dépeint comme un pays plongé dans la misère, n’aurait eu qu’un but dans sa vie: détruire l’Algérie, par les armes et par la drogue dont il fait une arme de destruction massive.

Les jeunes Algériens n’ont jamais entendu que ce récit, toute leur vie.

Le 28 octobre, je vais enfin pouvoir retrouver le Maroc au naturel. Je vais retrouver mes amis. Je vais retrouver les Marocains. Je vais marcher dans leurs villes, prendre leurs routes, leurs trains, regarder leurs entreprises, leurs universités, leurs ports, leurs campagnes.

Je veux voir de mes yeux ce qui s’y est passé pendant ces années de séparation. Car le Maroc a changé, le monde entier le dit. Tebboune et son gouvernement savent qu’il a changé et qu’il s’est modernisé et qu’il joue maintenant dans une autre cour des grands. Il a réglé le faux problème du Sahara occidental; il n’a plus à écouter les aboyeurs d’Alger.

Il y a quelques décennies, le monde découvrait avec stupéfaction quatre petites économies asiatiques qui, parties de rien et de loin, se sont imposées sur les marchés mondiaux pourtant hautement gardés: la Corée du Sud, Taïwan, Singapour et Hong Kong.

On les appela les Dragons, ou les Tigres.

«L’Asie a eu ses Dragons et ses Tigres. L’Afrique a maintenant les siens, confirmés par l’ISEME-2026 (l’indice synthétique d’émergence économique): l’Afrique du Sud, le Maroc et l’Égypte. Suivent loin derrière sept pays dits pré-émergents, dont la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie, le Rwanda, le Kenya, le Sénégal et le Gabon. L’Algérie n’est pas dans cette liste»

—  Boualem Sansal

D’autres ont suivi. Le Vietnam avance aujourd’hui à une vitesse impressionnante.

Ils avaient compris qu’on ne devient pas une puissance en proclamant qu’on en est une. On le devient en travaillant, en produisant, en exportant, en éduquant, en construisant, en attirant les capitaux, en innovant, en se confrontant au monde, en faisant constamment appel à l’intelligence.

Le Maroc a choisi cette voie. Le résultat est là: il opère dans la cour des grands, dans l’automobile, l’aéronautique, les phosphates et engrais, les énergies renouvelables, les ports, le tourisme, les infrastructures, les investissements industriels. Dans plusieurs domaines, il est entré dans des chaînes de valeur mondiales dont les pays du Maghreb étaient jusque-là totalement absents.

Bien sûr, je connais les objections.

Il y a le chômage. Il y a les inégalités. Il y a la corruption. Il y a la pauvreté. Il y a l’eau qui manque. Il y a une jeunesse qui s’impatiente. Les ruraux désespèrent quand ils voient le Maroc réussir sans bénéficier eux-mêmes de sa réussite. Cela est vrai et constitue un danger réel pour la cohérence et la stabilité du pays.

C’est une course contre la montre. Les investissements colossaux qui ont été consentis ces trente dernières années ont amorcé la pompe de la croissance soutenue et diversifiée, créatrice d’emplois et de revenus, et aussi de confiance.

L’Asie a eu ses Dragons et ses Tigres. L’Afrique a maintenant les siens, confirmés par l’ISEME-2026 (l’indice synthétique d’émergence économique): l’Afrique du Sud, le Maroc et l’Égypte. Suivent loin derrière sept pays dits pré-émergents, dont la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie, le Rwanda, le Kenya, le Sénégal et le Gabon. L’Algérie n’est pas dans cette liste, malgré sa puissance financière tirée de ses exportations de gaz. Elle est positionnée par l’ISEME parmi les économies dites potentiellement émergentes. Son économie reste une économie de rente, donc très fragile, et n’arrive pas à séduire les grands investisseurs internationaux pour se diversifier et s’installer sur les marchés mondiaux.

Le 28 octobre, je viens au Maroc. Je vais voir cela de mes yeux.

Par Boualem Sansal
Le 08/10/2026 à 12h02