Les prévisions macroéconomiques pour cette année 2026 affichent une santé insolente. Portée par un rebond agricole salvateur après plusieurs cycles de sécheresse et des recettes fiscales record, la croissance nationale flirte fièrement avec la barre des 5%. Dans les salons ministériels, les directions d’études et les rapports des institutions financières internationales, l’heure est aux félicitations mutuelles. Le Maroc des grands équilibres tient bon, encaisse les chocs exogènes, résiste et performe. C’est le triomphe des agrégats, la consécration des trajectoires budgétaires maîtrisées et le témoignage d’un pilotage technique de haute volée.
Pourtant, à l’autre bout de la chaîne, un autre Maroc observe ces chiffres avec une perplexité grandissante, parfois teintée d’amertume. C’est le Maroc des ménages, des petits commerçants de quartier, des fonctionnaires de la classe moyenne inférieure et des salariés du secteur privé. Pour cette écrasante majorité, la réalité économique ne se mesure pas en points de produit intérieur brut (PIB) ni en courbes de soutenabilité de la dette. Elle se calcule, jour après jour, au centime près, au prix du panier de la ménagère, à la facture d’électricité, aux frais de scolarité des enfants et au coût du transport.
Ce décalage entre une macroéconomie triomphante et une microéconomie souffrante met en lumière le principal angle mort des politiques publiques: la mécanique de transmission de la richesse. À quoi sert une croissance à 5% si elle reste confinée dans les hautes sphères de l’appareil productif, captée par des secteurs ultracapitalistiques, sans jamais ruisseler de manière fluide vers l’économie réelle des Marocains? L’inflation, bien que techniquement contenue par la politique monétaire rigoureuse de Bank Al-Maghrib, a laissé des cicatrices structurelles et profondes sur le pouvoir d’achat. Les quelques données que j’ai pu consulter montrent que les prix n’ont pas baissé; ils se sont simplement stabilisés à un niveau historiquement haut, alors que la dynamique des salaires réels reste désespérément atone, voire en recul pour certaines catégories.
Ce phénomène engendre ce que les sociologues appellent une crise de perception, mais qui est en vérité une crise de subsistance. La classe moyenne marocaine, traditionnellement considérée comme le stabilisateur politique et le moteur de la consommation interne, est en train de s’effriter. Prise en étau entre des services publics (santé, éducation) dont la mise à niveau tarde à se faire ressentir et un secteur privé de plus en plus coûteux pour elle, elle ne profite pas des fruits de la modernité industrielle du pays. Le sentiment d’exclusion économique se nourrit de cette déconnexion: plus le Maroc officiel affiche sa prospérité dans les médias, plus le Maroc réel mesure l’étendue de son déclassement. Il faut rapprocher ces deux lignes plutôt que de se laisser un jour imposer des rattrapages super onéreux.
«Tant que le citoyen lambda ne ressentira pas de manière concrète, mesurable et immédiate les retombées de la croissance dans son portefeuille et dans la qualité des services de base, les performances économiques nationales souffriront d’un déficit chronique de légitimité»
— Boualem Sansal
Pour que la croissance redevienne un projet d’adhésion nationale et un ciment social, elle doit cesser d’être une abstraction statistique réservée aux initiés. L’urgence des autorités n’est plus seulement de produire de la richesse à tout prix, mais de veiller à sa distribution inclusive. La croissance ne peut plus être une fin en soi; elle doit être un moyen au service du bien-être collectif. Cela impose de repenser radicalement nos leviers d’action.
En premier lieu, une réévaluation audacieuse de la fiscalité sur les produits de grande consommation s’impose. La pression fiscale directe et indirecte qui pèse sur les classes moyennes et populaires devrait être allégée pour redonner de l’oxygène à la consommation. En second lieu, il importe de rompre avec l’attentisme en matière de politique salariale, notamment dans le secteur privé, en liant les gains de productivité des entreprises à des revalorisations obligatoires et indexées. Enfin, la lutte contre l’informel et les circuits de distribution parasitaires doit cesser d’être un slogan pour devenir une traque quotidienne. Ce sont ces intermédiaires spéculatifs qui confisquent la valeur ajoutée aux producteurs et la facturent au prix fort aux consommateurs.
Tant que le citoyen lambda ne ressentira pas de manière concrète, mesurable et immédiate les retombées de la croissance dans son portefeuille et dans la qualité des services de base, les performances économiques nationales souffriront d’un déficit chronique de légitimité. Une économie forte qui produit des citoyens fragiles est un colosse aux pieds d’argile. Il est temps de réconcilier les chiffres de l’État avec la vie des gens.




