Près de 180 cimetières et sanctuaires juifs restaurés depuis 2010, une deuxième campagne attendue

Le cimetière juif de l'ancien Mellah de Meknès lors de la célébration de la Hilloula des Tsadikim, le 4 mai 2026. (K.Sabbar/Le360)

Après avoir réhabilité et restauré 180 cimetières et sanctuaires juifs entre 2010 et 2016, le Maroc prépare une seconde campagne. Serge Berdugo, secrétaire général du Conseil des communautés israélites du Maroc (CCIM), annonce un lancement «dans moins de deux mois».

Le 21/10/2026 à 12h58

Une deuxième campagne de réhabilitation des cimetières juifs du Maroc va démarrer. Selon Serge Berdugo, secrétaire général du Conseil des communautés israélites du Maroc (CCIM), elle vise d’abord à entretenir ce qui a été restauré depuis 2010. Elle doit aussi corriger les insuffisances de la première phase.

«Nous avons fait une première campagne qui a duré de 2010 à 2016 et qui a permis de faire, comme vous le savez, la rénovation et la réhabilitation d’à peu près 180 cimetières», indique-t-il dans une déclaration pour Le360.

Le travail préparatoire est lancé. «Depuis quelques jours, nous procédons à un nouvel inventaire, d’abord pour assurer la maintenance de tout ce qui a été réalisé, puis pour combler les éventuelles insuffisances», explique Serge Berdugo.

Un ordre royal, avec le ministère de l’Intérieur

Le responsable inscrit cette nouvelle phase dans le prolongement de la décision royale de 2010. «C’est un ordre de Sa Majesté et nous sommes en train de le concrétiser avec le ministère de l’Intérieur», affirme-t-il. Il reste prudent sur les délais. «Je pense qu’elle sera lancée dans moins de deux mois et qu’elle va durer à peu près deux ans», souligne-t-il.

Le ministère de l’Intérieur occupait déjà une place centrale dans la première campagne. Une lettre du ministre, datée du 19 avril 2010, en avait fixé le cadre et marqué le lancement. Elle rappelait que le roi avait donné ses instructions au ministre de l’Intérieur, au secrétaire général du CCIM et au Grand Rabbin du Maroc. Il s’agissait d’accompagner la préservation et la réhabilitation des cimetières et des mausolées juifs, à l’instar des cimetières musulmans. Le ministère s’engageait de son côté à prendre les dispositions pour garantir la protection de ces sites «chargés de mémoire et de spiritualité».

Serge Berdugo présente cette action comme une mission de sauvegarde sans équivalent. Selon lui, la préservation et la réhabilitation du patrimoine religieux et funéraire juif constituent «l’opération la plus extraordinaire de cette mission de sauvegarde». Elle a permis, ajoute-t-il, «de rendre leur dignité à près de 180 cimetières et sanctuaires juifs du Maroc et d’ouvrir à la recherche de véritables archives à ciel ouvert».

L’ouvrage «Les Maisons de la Vie», consacré à la réhabilitation des cimetières juifs du Maroc, détaille cette première campagne. Il recense plus de 160 sites répartis dans 40 provinces et 14 régions. Les chantiers ont couvert les zones les plus centrales, au cœur des villes, comme les plus isolées, au milieu des montagnes.

Sur les 167 sites rénovés, 119 se trouvent dans trois zones, selon les dénominations de l’ouvrage. Souss-Massa-Drâa en compte 64, Marrakech-Tensift-Al Haouz 37 et Meknès-Tafilalet 18. Certaines provinces concentrent l’essentiel des cimetières. C’est le cas d’Errachidia et de Midelt pour le Tafilalet, d’Al Haouz pour Marrakech-Tensift, d’Ouarzazate et de Zagora pour Souss-Massa-Drâa. Dans la seule province d’Ouarzazate, plus de 20 ksours amazighs avaient leur propre cimetière juif. Zagora en compte une quinzaine.

Les sites diffèrent aussi par leur taille. Le nombre de sépultures varie d’une centaine à quelques milliers selon les cas. Les cimetières urbains, côtiers comme intérieurs, sont moins nombreux mais plus denses. Certains dépassent 10.000 sépultures.

Les travaux en chiffres

Au total, 76 entreprises ont pris part à l’opération. Elles ont construit 42.000 mètres linéaires de murs de clôture, soit près de 42 kilomètres, et démoli 9.900 mètres de murs anciens. Elles ont posé 159 portes neuves et réhabilité celles qui avaient été conservées. Le désherbage et le nettoyage ont porté sur 198.000 m². La peinture, l’étanchéité et les revêtements divers ont couvert 42.000 m². Les équipes ont réalisé 59 relevés topographiques et réparé 12.600 tombes endommagées.

Ces chiffres recouvrent des interventions très variées. Les entreprises ont évacué les ordures entassées au fil du temps dans les cimetières abandonnés. Elles ont dégagé des pierres tombales profondément enfouies dans le sol et recomposé des pierres cassées. Elles ont aussi posé des revêtements pour recréer des allées pavées, puis stabilisé et bétonné les espaces entre les tombes pour empêcher la repousse des herbes folles.

À l’issue des travaux, tous les cimetières concernés sont entourés de murs qui délimitent la nécropole. L’ouvrage affirme que ces murs leur donnent «un statut d’inviolabilité». Les «Maisons de la Vie», écrit-il, «recouvraient leur aspect, leur dignité et leur identité».

Dans l’Atlas, le Tafilalet, le Souss et le Draâ, de nombreux cimetières se logent au cœur de sites isolés. Ils sont parfois connus des seuls habitants de la région. Leurs tombes sont souvent signalées par de simples amas de pierres, qui ont résisté au temps et aux vents.

L’ouvrage invite à mesurer la difficulté d’accès à ces lieux, hier comme aujourd’hui. Les entreprises ont dû y élever des murs pour mettre à l’abri des dizaines de cimetières que le temps et le voisinage avaient préservés. Dans ces régions, les mausolées réhabilités témoignent de la présence de saints et d’érudits venus chercher des paysages propices à la retraite.

La première campagne a suivi une procédure précise. Les services du ministère de l’Intérieur ont d’abord établi un inventaire des sites juifs et l’ont transmis au secrétaire général du CCIM. Cette liste a été comparée à celle du Conseil. Elle a donné un inventaire croisé qui «apparaissait alors comme définitif», selon l’ouvrage. La seconde campagne montre que cette liste devra être revue.

Des missions de terrain dépêchées par le CCIM ont ensuite défini les travaux à engager, site par site. Pour chacun, une liste de travaux a précisé la nature et l’étendue des prestations. Un mode opératoire et une fiche technique ont été communiqués aux autorités concernées. Un bureau d’études a par ailleurs établi un détail estimatif des prix unitaires.

Pour chaque site, des consultations ont été ouvertes avec l’assistance des services techniques de l’administration. Elles ont abouti à la présélection de trois entreprises. Dans la majorité des cas, les devis respectaient le cahier des procédures spéciales, le détail estimatif et la fiche technique. Le CCIM retenait alors l’offre la moins disante et passait directement une lettre de commande.

Lorsque les devis étaient excessifs ou «hors normes», des réajustements ont été négociés sur la base de devis estimatifs types. Ces «négociations, parfois ardues» ont permis d’obtenir de fortes baisses de prix. Seuls quelques cas particuliers ont donné lieu à des litiges, finalement réglés à l’amiable.

Les services techniques des provinces ont suivi la réalisation des travaux. Ils ont établi les attestations des situations provisoires et vérifié les décomptes servant de base aux factures adressées au CCIM. Ils ont aussi contrôlé les réceptions provisoires et définitives.

Le CCIM a autorisé le lancement des chantiers et réévalué certains travaux contestés. Il a assuré le suivi administratif, comptable et financier à partir d’un tableau de bord informatique transmis régulièrement au ministère de l’Intérieur. Il a réglé les situations provisoires ou définitives, ainsi que les retenues de garantie.

Pour chaque site, un dossier réunit les devis, les factures, les règlements et des albums photos pris avant et après travaux. Le Conseil a également établi un fichier statistique, lancé une opération de numérisation pour mettre les données en ligne et programmé des actions complémentaires. Ces dossiers serviront de base à la maintenance annoncée.

Ce que contenaient les chantiers

Les enceintes ont été édifiées dans la quasi-totalité des cas. Des portes ont été posées ou restaurées. Les équipes ont débroussaillé, désherbé et élagué les arbres pour dégager les tombes. Les mausolées ont été réhabilités le cas échéant. Des tombes en marbre ont été réparées et des tombes en pierre ou en maçonnerie reconstruites, «dans la stricte observation des prescriptions religieuses».

Les espaces entre les tombes ont été dallés ou pavés, ce qui réduit les problèmes d’entretien et de nettoyage. À l’entrée de certains cimetières, de petites salles ont été construites ou aménagées pour accueillir les pèlerins. Une galerie photographique retraçant l’histoire du lieu est prévue dans le futur, notamment à Tanger, Meknès et El Jadida. Les logements des gardiens ont été réaménagés et les installations sanitaires publiques mises aux normes.

Dans quelques cas, des cimetières ou des parties de cimetières sans tombes visibles ont été clôturés. L’objectif était de préserver des espaces que les habitants des environs identifiaient comme des cimetières juifs.

Des superficies non négligeables, dépourvues de tombes, n’ont pas été clôturées. Elles sont restées exposées aux convoitises de riverains sans droit ni titre. L’ouvrage précise que ces situations «ne sont pas irréversibles». Certains travaux ont par ailleurs été lancés avant l’agrément du CCIM. D’autres rénovations importantes ne correspondaient pas aux priorités retenues et ont été réalisées sans son avis préalable. Il en est résulté quelques litiges, des surcoûts et des pertes «potentielles» de propriété limitrophe.

L’ouvrage ajoute que des témoignages du voisinage, recueillis pendant l’opération, laissent penser que quelques cimetières existent encore dans certaines régions sans avoir été répertoriés. Le nouvel inventaire annoncé par Serge Berdugo pourrait précisément servir à les identifier.

Des voisins musulmans gardiens de la mémoire

Dans l’avant-propos, Serge Berdugo souligne l’accueil réservé aux équipes. Partout où la communauté juive a entrepris des travaux, elle a rencontré «le meilleur accueil» auprès de ses concitoyens musulmans. Ces derniers avaient gardé une connaissance précise de l’identité des lieux. «La mémoire du voisinage s’est manifestée souvent avec émotion», écrit-il. Il s’agit de «l’illustration renouvelée de l’exception marocaine» et la preuve du climat de tolérance qui prévaut dans le Royaume.

Il ajoute que la réalisation du projet répond aux vœux de tous les Juifs marocains, quel que soit leur lieu de résidence. Préserver les sépultures de leurs défunts dans la terre qui les a portés est, selon lui, «un gage de fidélité à leur passé». Une «Teudah», placée en tête de l’ouvrage, est portée par 27 grands rabbins juifs marocains de dix pays. Elle exprime leur reconnaissance et appelle la bénédiction sur le roi Mohammed VI.

Ces cimetières, que la tradition juive appelle «Beth Ha Hayim», la Maison de la Vie, racontent une présence juive au Maroc attestée depuis plus de 20 siècles. Les plus anciennes sépultures identifiées par des épigraphies en hébreu, à Sala et à Volubilis, remontent à la période romaine. La stèle de David Ben Massoud, issue de Sala, est conservée au Musée archéologique de Rabat. Les cimetières reflètent aussi les origines du peuplement, d’abord les Toshavim, les autochtones, puis les Juifs séfarades, les Megorashim, après leur expulsion d’Espagne.

La datation des cimetières permet de remonter à plus de 500 ans, et des vestiges attestent d’une ancienneté plus grande. L’ouvrage précise que seules des études appropriées pourront établir des résultats fiables. Il décrit les cimetières urbains comme de véritables archives à ciel ouvert, qui permettent de remonter le temps de quatre à cinq siècles. On y retrouve l’histoire de familles, de lignées de rabbins et de leurs déplacements, ainsi que les traces d’épidémies, de mortalité infantile ou de tremblements de terre. Seuls les cimetières de Tanger, Tétouan, Essaouira et Fès ont fait l’objet d’études approfondies.

Les styles varient selon les régions. En montagne, les sépultures sont de simples amas ou blocs de pierres, parfois de grandes dalles de terre dépassant à peine du sol. Dans les villes de l’intérieur comme Fès, Meknès et Marrakech, les pierres tombales sont semi-cylindriques, blanchies à la chaux et souvent gravées de noms et de dates. À Meknès, des sépultures épigraphiques sont incrustées dans les remparts du vieux cimetière.

Sur le littoral, on trouve des tombes anthropomorphiques, malgré l’interdiction de la représentation humaine dans la tradition juive. À Tétouan, les pierres tombales sont couvertes de dessins géométriques. À Essaouira, la forme humaine est nette. À Salé, les tombes portent une ogive décorative. L’ouvrage rattache l’origine de ces formes à la vallée du Douro, au Portugal, et à l’Aragon, en Espagne. Elles ne sont plus utilisées nulle part depuis 1915.

Saints, arbres et pèlerinages

Les lieux saints occupent une place à part. Une recherche citée par l’ouvrage recense 652 saints judéo-musulmans au Maroc, dont 25 femmes. La vénération des saints est, selon l’ouvrage, très répandue chez les Juifs comme chez les Musulmans. Les pèlerinages sur leurs tombes réaniment aujourd’hui la vie des communautés et ravivent des coutumes ancrées dans les traditions locales.

Les arbres jouent un rôle de repère. Rabbi Yossef, fils de Rabbi Yeshaya Bahtit, mort en 1771 à Meknès, est appelé «Moul l’Karma», le maître du figuier. Rabbi David Halevy Draâ est surnommé «Moul Ennakhla», le maître du palmier, à Demnate. À Ouezzane, le pèlerinage de Rabbi Amran Ben Diwane voit encore des brasiers de bougies allumées au pied d’un arbre monument qui rappelle l’olivier. Les pèlerins y laissent des messages et des vœux, et conservent des feuilles comme talismans.

L’introduction de l’ouvrage affirme que l’étape de réhabilitation de la grande majorité des cimetières juifs du Maroc «est achevée». Elle ajoute que «tout ce qui pouvait être fait ici et maintenant, a été fait». Elle précise aussi qu’il reste toujours à faire pour les hommes de bonne volonté, et appelle à de nouveaux projets pour préserver et transmettre ce patrimoine funéraire.

La seconde campagne annoncée par Serge Berdugo répond à cet appel. Elle commencera par un état des lieux, passera par la maintenance des sites rénovés et s’étendra, si l’inventaire le confirme, à des cimetières encore non répertoriés.

Par Hajar Kharroubi
Le 21/10/2026 à 12h58