Rouleaux de la Torah, ketoubas, Keswa el-Kbira... quand le Musée de la culture juive de Fès raconte plus de 2.500 ans d’histoire

Une porte du Mellah, en bois, en métal et en fer forgé, datée du 19ème siècle, exposée au Musée de la culture juive marocaine. (Y.Jaoual/Le360)

Le 13/10/2026 à 11h10

VidéoComment raconter 2.500 ans d’histoire autrement que par les dates? Le Musée de la culture juive marocaine, inauguré hier, lundi 12 octobre à Fès, répond par les objets et par les visages. Chaises de circoncision, ketoubas encadrées, rouleaux de la Torah et bijoux en argent y tiennent lieu de repères. Une frise chronologique complète le parcours. Elle retrace plus de 25 siècles de présence juive au Maroc, des plus anciens témoignages historiques à l’époque contemporaine. Les images.

Ils étaient nombreux à voir un message de paix et de coexistence, lundi 12 octobre à Fès, lors de l’inauguration du Musée de la culture juive marocaine. Installé dans le Mellah, l’établissement couvre pas moins de 1.700 m² et retrace plus de 2.500 ans de présence juive au Maroc. Pour la Fondation nationale des musées, «c’est la première fois, dans l’histoire, qu’un pays arabo-musulman consacre des fonds publics pour la création d’un établissement muséal entièrement dédié à la culture hébraïque, partie intégrante du patrimoine marocain».

Zellige, plâtre sculpté, bois peint et fontaine de marbre... Le bâtiment suit l’architecture de la médina. Il se dresse sur un terrain offert par la communauté juive de Fès, dans le Mellah, fondé en 1438. C’est l’un des plus anciens quartiers juifs organisés du Maroc. L’Agence pour le développement et la réhabilitation de la médina de Fès (ADER-Fès) a assuré la maîtrise d’ouvrage. Les travaux se sont terminés en mars 2023 et le musée se caractérise par pas moins de 1.200 m² d’espaces d’exposition.

Les conservateurs Zhor Rehihil et Abdelaziz El Idrissi ont suivi le chantier avec la Fondation nationale des musées. Le comité du musée réunit Alae Fechtali, Abir El Ouafi et Yassir Salmi. Quant à la scénographie, elle est signée Isabelle Timsit.

Avril 2019, deux chantiers lancés le même jour

Tout commence en avril 2019. Le roi Mohammed VI visite Fès et lance la construction du musée, dans le cadre du programme de réhabilitation de l’ancienne médina. Il lance aussi la restauration du Palais Al-Batha, devenu Musée des arts de l’islam et ouvert au public en 2025.

Les deux musées sont voisins. «À quelque 300 mètres du musée des arts de l’islam, à vol d’oiseau, vous allez trouver le musée de la culture juive marocaine», déclare Mehdi Qotbi, président de la Fondation nationale des musées.

Alae Fechtali, conservateur du musée, évoque «un projet scientifique, patrimonial et humain d’une portée profonde». Il le rattache à la vision du Roi sur la préservation et la transmission aux générations futures des composantes de la mémoire marocaine. Il souligne que les deux chantiers sont partis ensemble. «Cette concomitance revêt une importance particulière car elle traduit une vision intégrée du patrimoine marocain fondée sur la pluralité de ses affluents et la complémentarité de ses composants», note-t-il.

La Fondation nationale des musées a supervisé les deux projets. Elle en a tiré une exposition sur les arts de l’islam à Al-Batha et ce musée de la culture juive, «selon une scénographie à haute tenue», précise Alae Fechtali. Il y voit la volonté de la Fondation «d’élever la qualité du parcours scientifique et muséographique dans l’ensemble des musées du Royaume».

Mehdi Qotbi: «Une page de notre histoire commune»

Pour Mehdi Qotbi, un musée «représente l’aboutissement d’une idée, d’un parcours que nous voulions de qualité pour attirer le visiteur et pouvoir le guider». Le visiteur est conduit «dans une page de notre histoire commune, juive et musulmane». «Aujourd’hui, il est important de voir que dans le monde que nous vivons, où il y a des guerres, il y a un message de paix, de fraternité et d’amour qui est envoyé du Maroc», estime-t-il.

Il revient sur le fonds du musée. «Presque les trois quarts de la collection qui est exposée appartiennent à la Fondation nationale des musées», indique-t-il. La Fondation a acheté beaucoup d’objets. Des donateurs en ont offert d’autres.

Mehdi Qotbi en tire une conclusion: «aujourd’hui, la Fondation nationale des musées dispose d’un capital de confiance extraordinaire», se réjouit-il. Il cite d’abord «le nombre incroyable de visiteurs dans nos musées» et se dit «très, très heureux». Il cite ensuite les donateurs, qui font aujourd’hui des dons à ces musées.

Serge Berdugo: «un lieu de mémoire nationale»

Pour Serge Berdugo, secrétaire général du Conseil des communautés israélites du Maroc et président-fondateur de la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain, cette journée touche d’abord à l’intime.

Il s’agit, d’après lui, d’«un moment important pour la communauté juive marocaine», mais aussi pour le Maroc. «Ce musée n’est pas seulement consacré à la mémoire d’une communauté. Il est un lieu de mémoire nationale, un espace de connaissance, de transmission et de dialogue. Il témoigne d’une histoire profondément enracinée dans le Royaume et d’une civilisation marocaine construite dans la diversité de ses composantes», note-t-il.

Serge Berdugo rappelle que le Roi a placé la culture au cœur de son projet de société dès son accession au Trône. Le Souverain, convaincu que celle-ci cimente l’identité nationale et favorise la cohésion, a encouragé la préservation du patrimoine, sa modernisation et sa transmission.

Cette vision, poursuit-il, reconnaît l’identité plurielle du Maroc. Celle-ci comprend les composantes arabo-islamique, amazighe, saharo-hassanie, africaine, andalouse, hébraïque et méditerranéenne. Le Roi a consacré l’identité amazighe comme «patrimoine commun à tous les Marocains sans exception». Le Souverain a aussi placé la culture judéo-marocaine au centre de cette vision.

Lors de la même cérémonie de 2019, dit-il, «chargée de symboles», le Roi a lancé deux espaces muséaux, le Musée Batha des arts islamiques et le Musée de la culture juive marocaine. L’ouverture de ce musée «s’inscrit donc dans une politique culturelle qui incarne une vision moderne, inclusive et profondément enracinée dans l’histoire du Royaume».

Le rez-de-chaussée, une frise de 2.500 ans

Le parcours occupe deux niveaux et suit sept thèmes. Ce sont «Maroc, terre de rencontre», «Repères chronologiques», «Les institutions communautaires», «Les personnalités illustres», «Le cycle de vie», «Le cycle de l’année» et «Les métiers traditionnels». Le musée, d’après la FNM, raconte une histoire sociale, culturelle, économique et spirituelle. Il documente ainsi les échanges entre juifs et musulmans dans les différentes régions du Royaume et s’appuie sur des pièces archéologiques, ethnographiques et artistiques, et sur des livres et manuscrits rares.

Au rez-de-chaussée, une grande frise chronologique accueille le visiteur. «C’est une timeline où on a présenté la présence juive au Maroc depuis 2.500 ans. Et après, on a parlé aussi du Mellah de Fès, qui a été fondé en 1438», explique Alae Fechtali.

La frise part des plus anciens témoignages historiques et passe par l’histoire de Fès. Elle marque la fondation du Mellah en 1438 et l’arrivée des juifs expulsés d’Andalousie en 1492. Elle suit ensuite la vie scientifique, commerciale et sociale des communautés jusqu’à l’époque contemporaine. Documents historiques et supports audiovisuels l’accompagnent. Le communiqué de la FNM souligne qu’elle met en évidence la contribution des communautés juives à la construction de la société marocaine.

Plus loin, des rabbins et des figures de la tradition rabbinique marocaine sont présentés. Ils rappellent le rôle des autorités religieuses dans la transmission du savoir, des pratiques et de la mémoire communautaire. À cet endroit, des fenêtres ouvrent directement sur le cimetière juif. Elles relient la salle à l’espace réel de la mémoire, ce qui donne à cette partie du parcours, selon le communiqué, une forte dimension symbolique.

Une section suit sur les institutions communautaires et la vie dans le Mellah. Elle traite de la synagogue, de l’école hébraïque, du tribunal rabbinique et du quotidien. Documents, manuscrits, objets de culte et pièces ethnographiques font passer le visiteur d’une histoire générale à une histoire vécue.

Un espace présente les objets liturgiques, avec des sacs à taleth (châle de prière), des rimonim (ornements en argent ou en or qui coiffent le sommet des rouleaux de la Torah) et un rouleau de la Torah. Un dispositif audiovisuel l’accompagne. Des lampes suspendues évoquent les luminaires des synagogues. Des stèles et plaques funéraires en pierre sculptée, gravées en hébreu, sont exposées sur un socle.

Près de 180 cimetières réhabilités

Serge Berdugo rattache ce travail de mémoire à l’appel lancé par le Roi en 2013. «Nous appelons à la restauration de tous les temples juifs dans les différentes villes du Royaume, de sorte qu’ils ne soient plus seulement des lieux de culte, mais également un espace de dialogue culturel et de renouveau des valeurs fondatrices de la civilisation marocaine», avait déclaré le Souverain.

L’appel a donné lieu à plusieurs réalisations. À Tanger, la synagogue Assayag abrite le musée juif Beth Yehouda. À Casablanca, la synagogue Ettedgui reçoit le musée juif de l’ancienne médina. À Essaouira, la synagogue Attia abrite Bayt Dakira. À Meknès, la synagogue Rabbi Baruch accueille l’espace muséal juif de la ville. À Fès, les synagogues Ibn Danan et Slat El Fassiyine sont ouvertes au public. D’autres projets sont en cours à El Jadida, Errachidia, Gourrama et Meknès.

Selon Serge Berdugo, l’opération la plus importante reste la réhabilitation du patrimoine religieux et funéraire juif, menée à l’initiative et sous le haut patronage du Roi. Elle a rendu leur dignité à près de 180 cimetières et sanctuaires juifs du Maroc. Elle a aussi ouvert à la recherche, dit-il, «de véritables archives à ciel ouvert».

Serge Berdugo a demandé, par la suite, «deux minutes» pour évoquer un patrimoine vieux de plus de deux mille ans. En près de 2.500 ans, la communauté juive marocaine a bâti «un patrimoine culturel authentique et singulier, représentant l’une des facettes de la civilisation marocaine». Cette culture s’est exprimée en arabe, en hébreu, en amazigh et en haketia, un dialecte arabo-espagnol et hébreu. Elle s’est aussi exprimée dans les rites, les traditions, la gastronomie, les costumes, la musique et l’artisanat.

Il reprend une phrase du ministre Ahmed Taoufiq, prononcée à New York: «Le patrimoine immatériel du judaïsme marocain est considérable, tant en matière de culture savante, juridique et théologique, poétique, musicale et mystique que dans la culture profane, littéraire et linguistique.»

Il admet que la prise de conscience a tardé. «Nous avons pris tardivement une pleine conscience de notre responsabilité morale de préserver notre patrimoine afin de renforcer son ancrage dans la terre de nos ancêtres et de porter le témoignage de cette civilisation d’exception qu’est la civilisation marocaine», déplore-t-il.

Deux institutions ont été créées, il y a plusieurs décennies, pour sauvegarder les sites religieux. La première est la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain, reconnue d’utilité publique en 2001. Elle s’occupe de préservation, de valorisation et de transmission. Elle a restauré plus de 20 sites religieux (cimetières, synagogues, sanctuaires) dans plusieurs villes et villages.

Elle a aussi créé des musées et espaces muséaux à Casablanca, Tanger et Meknès. La seconde est le Musée juif de Casablanca, ouvert en 1997. Il était jusqu’ici le seul musée juif du monde arabo-musulman. Il propose depuis près de 30 ans des expositions, des conférences et des événements festifs et pédagogiques. Le public y découvre l’apport du judaïsme marocain à la civilisation du Royaume.

À l’étage, la vie et l’année

L’étage est consacré au cycle de vie. «On a présenté le cycle de la vie à l’étage», indique Alae Fechtali. La section suit un juif marocain de la naissance au décès. Elle traite de la circoncision, de la bar-mitsva qui marque le passage à l’âge adulte, du mariage et des rites funéraires. Elle montre comment les pratiques religieuses se sont intégrées au quotidien et adaptées aux régions du Maroc.

Une chaise de circoncision, posée sur une estrade, marque l’entrée. Une première vitrine lui est dédiée, sur fond de murs jaunes. Plus loin, une vitrine porte sur le mariage et la vie religieuse. Elle montre des taleth, des ketoubas encadrées, un costume de mariée (keswa el-kbira) et un rideau d’arche sainte. Les collections comptent aussi des bijoux, des sacs de taleth, des objets de culte et des manuscrits. Des akhnifs, ces capes que portaient les hommes, sont présentés près de costumes du Tafilalt.

Le second cycle suit l’année et les fêtes du calendrier hébraïque telles qu’on les célébrait au Maroc. Objets liturgiques et domestiques montrent leur place dans la vie familiale et communautaire. La section met aussi en avant le patrimoine immatériel lié à ces objets. Il comprend les traditions, les pratiques religieuses, les savoir-faire, la musique, la cuisine, la transmission familiale et la mémoire collective. Des manteaux de la Torah (meïlim), des sacs à taleth et des rimonim sont exposés à côté d’un rouleau de la Torah déployé.

L’atelier du bijoutier

Le musée consacre une large place aux métiers des artisans juifs marocains, en particulier à la bijouterie, activité longtemps importante dans cette communauté. Un atelier de bijoutier a été reconstitué. Des mannequins d’artisans y travaillent entourés de leurs outils. Des vitrines montrent colliers, fibules et pendentifs en argent, ainsi que des pièces achevées.

Le parcours expose aussi des objets de l’artisanat textile et du tissage. Des costumes et parures régionaux illustrent la diversité des traditions vestimentaires judéo-marocaines. Ils marquent l’identité sociale, régionale et communautaire. On y voit des gilets brodés, des ceintures tissées, des tuniques, des capes et des coiffes. La collection ethnographique comprend aussi des éléments d’architecture domestique et des objets de culte.

La dernière salle a des murs bordeaux. Des plateaux de cuivre, un shofar et des instruments de musique entourent un mannequin en caftan de cérémonie. Ces instruments servaient aux fêtes et aux rassemblements de la communauté.

Le musée répond aux normes actuelles de conservation, de sécurité, de gestion des collections et de médiation. Des espaces sont prévus pour la conservation préventive et le suivi des œuvres, dans des conditions adaptées au patrimoine.

La visite s’appuie sur des outils de médiation et sur le numérique. Le communiqué annonce une expérience immersive, interactive et accessible à tous. Le musée prévoit aussi des espaces pour des activités pédagogiques et des ateliers destinés aux enfants et aux groupes scolaires. La scénographie respecte les normes internationales les plus récentes.

Pourquoi Fès?

«Le choix de la ville de Fès pour la création du Musée de la culture juive marocaine n’est pas le fruit du hasard», affirme Serge Berdugo. Il rappelle que Fès est une «ville de savoir, de spiritualité et de culture». Elle fut pendant des siècles «un centre majeur de pensée, d’échange et de création où la présence juive est ancienne et profondément enracinée».

Il évoque ensuite un absent. «À cet instant, je voudrais avoir une pensée toute particulière pour mon ami, le docteur Armand Guigui, ancien président de la communauté juive de Fès. Armand fut l’un de ceux qui ont porté avec conviction le projet de ce musée», regrette-t-il. Très attaché à Fès, à son histoire et à son patrimoine, le docteur Guigui voulait donner à la mémoire juive de la ville un lieu où elle serait racontée, étudiée et transmise.

Il a suivi le projet avec passion jusqu’à son décès à l’âge de 85 ans, le 1er décembre 2019, il y a bientôt sept ans. «Il n’a malheureusement pas eu la possibilité de voir ce musée achevé. Aujourd’hui, alors que les portes de ce musée s’ouvrent, son absence est particulièrement présente. Nous lui devions cet hommage, Zikhono Li Brakha. Que son souvenir soit béni», poursuit-il.

Serge Berdugo revient ensuite sur l’objectif du musée. «Nous partageons l’ambition de rendre accessible cette histoire et de montrer la place qu’ont occupée les Juifs à Fès et plus généralement au Maroc dans la vie économique, culturelle, intellectuelle et sociale du Royaume», relève-t-il.

Il parle d’une histoire de traditions et de créations, de fêtes et de rites, de savoir-faire, mais aussi de proximité et de coexistence entre musulmans et juifs. «Aujourd’hui, le Musée de la culture juive marocaine est une réalité appelée à devenir une vitrine vivante de la civilisation marocaine dans sa pluralité, un pôle culturel de partage et de transmission, un lieu de dialogue et d’ouverture, enraciné dans l’histoire partagée des Juifs et des Musulmans au Maroc», fait-il savoir.

Ahmed Taoufiq, la coexistence «y compris dans les périodes d’incertitude»

Le ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Taoufiq, voit dans cette inauguration une preuve de «l’attachement du Maroc aux valeurs de coexistence et au respect des valeurs communes, y compris dans les périodes d’incertitude».

«Cette initiative, ancrée dans l’histoire, s’inscrit dans une perspective d’avenir et porte un message en faveur de la vie et du rapprochement entre les cultures», déclare-t-il. Elle a aussi, ajoute-t-il, «une dimension symbolique, en contribuant à une meilleure compréhension entre les communautés et en mettant en lumière la diversité de la culture juive marocaine, notamment dans ses expressions linguistiques».

«La portée de ce projet réside dans la reconnaissance de la différence humaine et la capacité à vivre ensemble dans le respect des valeurs communes, conformément au référentiel spirituel du Royaume», conclut-il.

Par Hajar Kharroubi et Youssra Jaoual
Le 13/10/2026 à 11h10