Accident de train: des voix de droite instrumentalisent la tragédie de manière immorale et désignent le Maroc comme bouc émissaire

Lahcen Haddad.

Lahcen Haddad

ChroniqueUne tragédie humaine devrait imposer un moment de recueillement, de solidarité avec les victimes et de recherche rigoureuse des responsabilités. Elle ne devrait pas servir de prétexte pour désigner un pays étranger comme coupable, ni pour transformer un débat complexe sur les infrastructures en accusation contre le Maroc.

Le 30/10/2026 à 13h30

C’est pourtant le raccourci auquel recourent des voix de la droite et de l’extrême droite espagnoles. À peine le drame survenu, le financement accordé au Maroc pour l’achat de trains est brandi comme une preuve supposée de la soumission de Pedro Sánchez à Rabat. Le procédé est politiquement commode: il détourne l’attention des questions urgentes sur l’entretien et la sécurité du réseau espagnol, et lui substitue un récit accusatoire dont le Maroc devient le personnage central.

La réalité économique mérite pourtant mieux qu’un slogan. Les 754,3 millions d’euros évoqués correspondent à un crédit FIEM destiné à financer l’acquisition de trains pour l’ONCF. La presse espagnole elle-même décrit ce financement comme un prêt remboursable à des conditions préférentielles, et précise que les trains doivent être fournis par des entreprises espagnoles. CAF a ensuite remporté un contrat d’environ 600 millions d’euros pour 30 trains, avec une option pour dix autres. Il s’agit donc d’un financement lié à une commande, et non d’un don sans contrepartie au Maroc.

Cela ne signifie pas que les contribuables marocains reçoivent une somme qu’ils pourraient dépenser librement. Le crédit finance un projet ferroviaire et le Maroc devra le rembourser. Dans le même temps, une entreprise espagnole obtient un contrat, ses exportations progressent et son activité industrielle peut soutenir l’emploi en Espagne. Le ministère espagnol de l’Économie présentait d’ailleurs ce crédit comme destiné à financer jusqu’à 40 trains fournis par des entreprises espagnoles.

Chacun est libre de discuter des priorités budgétaires du gouvernement espagnol. Les investissements dans ADIF, la maintenance du réseau et les conditions du crédit à l’exportation méritent un examen public. Mais cette discussion exige de comparer des budgets, des objectifs et des instruments financiers distincts. Présenter un prêt remboursable comme un cadeau au Maroc ne clarifie rien: cela déforme les faits et nourrit un procès politique.

«Le crédit accordé au Maroc doit être décrit pour ce qu’il est: un financement remboursable lié à une commande commerciale.»

—  Lahcen Haddad

La question morale est tout aussi importante. Les victimes d’une tragédie ne sont pas des accessoires de communication. Le respect qui leur est dû commande de ne pas détourner leur souffrance pour attiser la suspicion envers un pays voisin. On peut exiger des réponses, demander des comptes et critiquer les choix d’un gouvernement. Encore faut-il le faire à partir de faits vérifiés, sans suggérer une culpabilité étrangère là où aucune preuve ne l’établit.

Il y a aussi, dans cette mécanique, une vieille tentation politique: celle du bouc émissaire. Face à un problème complexe, on désigne un responsable extérieur, facile à nommer et à charger de toutes les frustrations. Le débat se déplace alors des décisions, des contrôles et des politiques publiques vers une accusation identitaire. La formule est efficace pour mobiliser la colère; elle l’est beaucoup moins pour prévenir les accidents ou améliorer le rail.

Critiquer cette instrumentalisation ne revient pas à exonérer le gouvernement espagnol de ses responsabilités, ni à interdire tout débat sur le Maroc. Cela revient à demander que chaque sujet soit traité pour ce qu’il est. La sécurité ferroviaire espagnole doit être examinée à partir des faits et des responsabilités propres au réseau espagnol. Le crédit accordé au Maroc doit être décrit pour ce qu’il est: un financement remboursable lié à une commande commerciale.

En période de deuil, la décence politique consiste à ne pas transformer les victimes en arguments et à ne pas fabriquer un coupable pour éviter les questions difficiles. La solidarité envers les victimes et l’exigence de vérité doivent passer avant le calcul partisan.

Par Lahcen Haddad
Le 30/10/2026 à 13h30