La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement marocain est un événement historique: pour la première fois, une femme dirigera l’exécutif du pays. Elle mérite analyse, contexte et débat. Pourtant, dès que la nouvelle a été connue, certains commentaires semblaient déjà savoir ce qu’elle signifiait et pourquoi elle avait eu lieu.
Dans un post lié à El Confidencial, la nomination est présentée comme une tentative du roi d’«améliorer l’image» du Maroc après la tragédie de Ceuta. El Independiente parle d’une «opération marketing conçue au palais», évoque des «élections sans électeurs» et décrit l’égalité des femmes comme un mirage. Ces jugements sur les intentions et la légitimité du processus précèdent l’examen du parcours d’El Mansouri, du résultat électoral et du cadre institutionnel.
La critique politique est légitime. Il est tout aussi légitime d’analyser la répartition des pouvoirs au Maroc, la participation électorale ou l’écart entre les textes et la vie quotidienne des femmes. Mais une critique rigoureuse commence par les questions et les preuves; elle ne transforme pas immédiatement une hypothèse sur les motivations du Roi en titre structurant toute l’information.
«Une couverture équilibrée n’exige ni de taire les tensions ni de suspendre le jugement critique. Elle exige de séparer les faits des interprétations, d’identifier les sources et de mesurer chaque conclusion à l’aune des éléments disponibles»
— Lahcen Haddad
Le problème est plus profond encore: lorsqu’un récit existe déjà sur un pays, chaque événement peut devenir une nouvelle preuve destinée à le confirmer. On place d’abord le fait dans le cadre, puis on cherche les arguments. C’est le journalisme préfabriqué: une grille qui décide d’avance du sens des faits. Une élection devient une façade; une femme nommée à la tête du gouvernement, une opération d’image. Des ports ou des projets économiques relèvent de l’expansionnisme; les liens avec l’Afrique, d’une manœuvre contre l’Espagne; les relations avec les États-Unis ou Israël, du réarmement. Même une catastrophe naturelle peut être imputée à la concentration du pouvoir avant l’examen de ses causes et de la réponse des autorités.
Il ne s’agit pas d’affirmer que tous les journalistes espagnols écrivent de cette manière, ni de leur attribuer une coordination. Il ne s’agit pas non plus de réclamer un traitement favorable au Maroc. Il s’agit de relever une habitude visible dans certains commentaires: les faits nouveaux sont intégrés à un récit déjà clos. L’information ne fait pas évoluer le cadre; le cadre absorbe l’information.
Le résultat est une couverture qui confond information et verdict. «Des élections sans électeurs» n’est pas une description neutre: il faut expliquer ce que l’expression signifie, quels éléments l’étayent et quels aspects du processus sont laissés de côté. «Opération marketing» attribue une intention; pour l’établir, il faut des indices, et pas seulement la possibilité que l’événement améliore l’image du pays. Tout gouvernement cherche à tirer de la légitimité de ses décisions. Cette possibilité ne suffit pas à démontrer qu’une décision historique n’est qu’une manœuvre de communication.
Il en va de même pour Ceuta. La crise peut faire partie du contexte diplomatique et mérite un examen sérieux. Mais en faire l’explication automatique de toute décision marocaine revient à transformer un épisode en passe-partout. Quels éléments relient cette crise à la nomination? Quelles autres explications peut-on tirer du parcours d’El Mansouri, de la dynamique des partis ou de la représentation politique des femmes? Sans ces questions, la référence à Ceuta fonctionne comme un soupçon récurrent, pas comme une analyse des causes.
Une couverture équilibrée n’exige ni de taire les tensions ni de suspendre le jugement critique. Elle exige de séparer les faits des interprétations, d’identifier les sources et de mesurer chaque conclusion à l’aune des éléments disponibles. Dans ce cas, il faudrait rendre compte de la portée historique de la nomination, expliquer le processus qui y a conduit et examiner avec précision les pouvoirs de la fonction comme ses limites. Le lecteur pourrait alors juger si ce geste est symbolique, politique, transformateur, ou tout cela à la fois.
Lorsqu’une nouvelle paraît et que le titre semble déjà écrit, il faut se demander si l’on lit une enquête ou l’application d’une grille toute faite. Le journalisme ne consiste pas à confirmer systématiquement le soupçon le plus familier sur un pays. Il consiste à vérifier, contextualiser et admettre que la réalité peut être plus complexe que le récit. Le Maroc mérite cette rigueur; les lecteurs espagnols aussi.




