De Mandela à Arusha: la mémoire des solidarités africaines dans la diplomatie parlementaire

Lahcen Haddad.

Lahcen Haddad

ChroniqueÀ Arusha, au détour d’une rencontre bilatérale, le président de l’Assemblée nationale tanzanienne, Mussa Azzan Zungu, a évoqué devant Mohamed Ould Errachid, président de la Chambre des conseillers du Maroc, un épisode de l’histoire africaine: le soutien apporté par le Royaume aux mouvements de libération dans leur lutte contre le colonialisme et l’apartheid. La scène n’avait rien d’une séance d’histoire. Elle a pourtant rappelé qu’en diplomatie, le passé n’est jamais tout à fait derrière nous.

Le 06/10/2026 à 10h10

Ce qui mérite attention n’est pas seulement le contenu de cette évocation, mais le fait qu’elle ait été formulée par un interlocuteur tanzanien, dans un échange entre responsables parlementaires. La mémoire d’une solidarité ancienne apparaissait ainsi dans le langage ordinaire de la relation politique contemporaine. Elle ne constituait ni un communiqué ni une déclaration solennelle. Sa portée tenait précisément à cette simplicité: une histoire commune était reconnue, puis inscrite dans une conversation sur le présent.

Les relations internationales se racontent souvent à travers les accords, les visites officielles et les positions adoptées dans les enceintes multilatérales. Ces éléments sont essentiels, mais ils ne disent pas tout. Il existe aussi une diplomatie de la reconnaissance, faite de références, de gestes et de souvenirs partagés. Quand un responsable rappelle l’aide reçue ou observée à un moment décisif, il ne récite pas seulement le passé: il indique ce qui, dans ce passé, continue de compter pour la relation d’aujourd’hui.

Le parcours de Nelson Mandela offre un exemple de cette mémoire. Lors de sa mission clandestine en 1962, il se rendit au Maroc afin de mobiliser des soutiens à la lutte contre l’apartheid. Il y reçut une formation militaire dans la région d’Oujda; des membres de l’African National Congress bénéficièrent également d’un appui et d’une formation sur le sol marocain. En 1994, devenu président de l’Afrique du Sud, Mandela revint au Maroc et fut reçu par le roi Hassan II. Ces repères historiques prennent une signification particulière lorsqu’ils sont rappelés par des responsables africains eux-mêmes.

Il serait toutefois réducteur de ramener les relations entre le Maroc et les pays africains à un seul épisode, aussi marquant soit-il. Une histoire partagée ne garantit pas, à elle seule, une convergence sur toutes les questions actuelles. Elle fournit plutôt un langage commun et un point de référence. Elle peut faciliter le dialogue, sans le remplacer, et nourrir une relation qui doit se construire aussi autour des intérêts, des choix et des défis contemporains.

«La scène d’Arusha suggère une observation plus mesurée: les relations entre pays se construisent aussi grâce à la manière dont leur histoire est racontée et reconnue par leurs partenaires. La diplomatie parlementaire peut offrir à cette mémoire un espace d’échange, sans la figer dans la nostalgie ni l’instrumentaliser»

—  Lahcen Haddad

C’est là que la diplomatie parlementaire trouve une fonction particulière. Elle agit dans un espace distinct de celui des exécutifs, sans s’y substituer. Les parlementaires représentent des sociétés, débattent des politiques publiques et entretiennent des relations entre institutions. Leurs échanges permettent de faire circuler des expériences, d’écouter les perceptions nationales et de maintenir des canaux de dialogue, y compris lorsque les relations internationales sont traversées par des désaccords. Leur apport est souvent moins spectaculaire que celui d’un sommet, mais il peut contribuer à la continuité.

La rencontre d’Arusha s’inscrivait dans le cadre de la 153ᵉ Assemblée de l’Union interparlementaire, une enceinte où les élus débattent de sujets aussi divers que la gouvernance, la paix, les droits humains et la coopération. Dans ce contexte, les rencontres bilatérales ne sont pas de simples parenthèses. Elles donnent un visage concret à la coopération entre parlements et permettent aux relations institutionnelles de se prolonger au-delà des séances formelles. Une référence historique peut alors ouvrir sur des échanges plus larges: comment les institutions peuvent-elles soutenir la paix, accompagner le développement ou renforcer la confiance entre les peuples?

La Chambre des conseillers est l’un des cadres institutionnels dans lesquels s’inscrivent les échanges avec d’autres parlements. À Arusha, Mohamed Ould Errachid participait en sa qualité de président de cette institution. L’intérêt de la rencontre tient moins à la fonction de chacun qu’à la manière dont un rappel historique a trouvé sa place dans le dialogue parlementaire actuel.

Il n’est pas nécessaire de transformer une rencontre bilatérale en démonstration d’influence pour en saisir l’intérêt. La scène d’Arusha suggère une observation plus mesurée: les relations entre pays se construisent aussi grâce à la manière dont leur histoire est racontée et reconnue par leurs partenaires. La diplomatie parlementaire peut offrir à cette mémoire un espace d’échange, sans la figer dans la nostalgie ni l’instrumentaliser.

La mémoire n’agit pas à la place de la politique. Elle peut cependant lui donner de la profondeur. Lorsqu’elle est évoquée avec naturel, elle rappelle que les relations entre États ne commencent pas avec la réunion du jour. Elles sont faites de choix antérieurs, de solidarités, mais aussi de conversations à poursuivre. À Arusha, c’est peut-être cette continuité, discrètement remise en circulation entre deux responsables parlementaires, qui donne à l’échange sa portée.

Par Lahcen Haddad
Le 06/10/2026 à 10h10