Le chiffre a été présenté par le ministre des Finances, Mohamed Lamine Lebbou, devant la commission des finances de l’Assemblée populaire nationale, lors de l’examen du projet de loi de finances 2027. Comme le rapporte Algérie Eco, le coût de la ligne ferroviaire reliant Alger à Tamanrasset est «estimé à 1.910 milliards de dinars». C’est le plus gros des grands projets inscrits au budget. Qui va payer? La réponse est venue du ministère des Travaux publics lui-même.
Dans un communiqué publié le 22 octobre, le ministère a détaillé le montage. La ligne Laghouat-Tamanrasset est découpée en deux tronçons. Le premier, Laghouat-Ghardaïa-El Ménéa, long de 495 kilomètres, est financé par la Banque africaine de développement (BAD) et par la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB). Le second, El Ménéa-In Salah-Tamanrasset, long de 1.080 kilomètres, est financé par le budget de l’État. Le ministère précise même que les discussions se poursuivent avec la BAD pour d’autres tronçons ferroviaires.
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Les montants sont publics, puisque ces banques les publient. En décembre 2025, la BAD a approuvé un prêt de 747,3 millions d’euros pour la première phase. En juillet 2026, elle a approuvé 878 millions de dollars supplémentaires pour la section Ghardaïa-El Ménéa, longue de 230 kilomètres. L’AIIB, de son côté, a inscrit sur son site un projet de prêt de 700 millions de dollars. Elle le qualifie de «souverain». L’emprunteur désigné est «la République algérienne démocratique et populaire», et l’entité emprunteuse, le ministère des Finances. Au total, environ 2,5 milliards de dollars de dette extérieure, pour 495 kilomètres de rail.
Le mot «prêt» est banal partout ailleurs. En Algérie, il est tabou. En octobre 2021, devant les responsables des médias nationaux, Abdelmadjid Tebboune avait été catégorique: «Nous n’irons pas à l’endettement, c’est impossible. Je ne mènerai pas mon pays au suicide politique.»
Il a fait de ce refus une promesse de campagne pour son second mandat. Il est allé plus loin en mai 2024, devant des officiers supérieurs, en qualifiant le recours à la dette extérieure de «trahison». En avril 2025 encore, à Béchar, il liait ce refus à la défense des causes palestinienne et sahraouie: un pays endetté ne peut plus soutenir personne. «Je ne peux pas tout faire, sinon j’entre dans l’endettement. Et le jour où tu entres dans l’endettement, c’est le silence: il ne reste plus ni parole, ni Palestine, ni rien, ni Sahara occidental, ni quoi que ce soit. Tu te mets au garde-à-vous et tu te tais. C’est pour cela que nous n’entrons pas dans l’endettement», a martelé Tebboune.
Il faut croire que le désert justifie toutes les trahisons. Ce n’est d’ailleurs pas la première entorse. En mai 2025, rappelait Le360, le président de la Banque islamique de développement avait annoncé à Alger un accord de 3 milliards de dollars destiné à ce même train. Devant l’embarras, le «prêt» était aussitôt devenu une «mise à disposition», et l’endettement un «partenariat stratégique». Le régime ne s’endette pas. Il se fait mettre des fonds à disposition, avec des intérêts.
Tebboune n’en est pas à un engagement près. En 2021, l’endettement extérieur était «impossible». En 2024, il devenait une «trahison». En avril 2025, à Béchar, c’était le «silence» et le «garde-à-vous». Un mois plus tard, la Banque islamique de développement annonçait ses 3 milliards de dollars. En décembre 2025, la BAD prêtait 747 millions d’euros. En juillet 2026, elle ajoutait 878 millions de dollars, pendant que l’AIIB préparait ses 700 millions. Chaque serment a été suivi d’une signature. Le président proclame à la tribune ce que son ministre des Finances dément au guichet des bailleurs. Ses engagements durent le temps d’un discours, et ses électeurs comme ses créanciers savent désormais ce qu’ils valent.
Pour le reste, l’État paiera seul: les 1.080 kilomètres entre El Ménéa et Tamanrasset, le tronçon le plus long et le plus difficile, sont à la charge d’un budget qui prévoit déjà, pour 2027, près de deux dinars de dépenses pour chaque dinar de recettes. Le président a fixé l’échéance. Lors du Conseil des ministres qui a approuvé l’accord de financement avec la BAD, il a ordonné le lancement immédiat des travaux et exigé la livraison complète du projet d’ici fin 2028. Il reste donc à peine plus de deux ans pour poser plus de 1.500 kilomètres de voie à travers le Sahara. Dans un pays où des chantiers urbains de quelques dizaines de kilomètres ont pris des années de retard, l’échéance tient davantage du calendrier politique que du génie ferroviaire.
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Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le train de Tamanrasset est moins un projet de transport qu’un projet de communication. Il permet au président d’inaugurer des chantiers, de dérouler des cartes et de promettre la «nouvelle Algérie» jusqu’au fin fond du Hoggar. Combien de voyageurs, combien de tonnes de marchandises justifient une ligne de 2.000 kilomètres vers une ville du Grand Sud? Aucune étude de rentabilité n’a été rendue publique en Algérie.
Le scénario est connu: c’est celui de Gara Djebilet. Pendant des années, le régime a présenté ce gisement de fer proche de Tindouf comme le grand tournant de l’après-pétrole. Le 1er février 2026, Tebboune inaugurait la ligne de 950 kilomètres qui le relie à Béchar, et un premier convoi de minerai était annoncé en route vers la région d’Oran. Le pouvoir promettait 40 à 50 millions de tonnes par an. Neuf mois plus tard, aucun bilan chiffré de la production ni du fret acheminé vers Oran n’a été rendu public. La mine existe surtout dans les communiqués, et le train minéralier dans les images d’inauguration. Le seul à avoir publiquement douté de la rentabilité du projet, l’économiste Djelloul Slama, a été condamné le 15 octobre à quatre ans de prison ferme pour «diffusion de fausses informations» et «entrave à l’investissement», a rapporté Le360. Le train de Tamanrasset reprend la même méthode: une inauguration, une promesse, puis le silence. Avec une différence: cette fois, la facture est libellée en devises.
Pendant ce temps, à Alger, Oran ou Constantine, les Algériens font la queue pour le lait subventionné, paient le poulet 40% plus cher en un mois et voient le dinar s’effondrer au marché noir. Les jeunes prennent la mer vers les Baléares, et l’État emprunte pour un train dans le désert. Les priorités du régime ne sont pas celles du pays. Elles sont celles de son image.
Le régime a longtemps fait de l’absence de dette extérieure un trophée. Il la brandissait face au Maroc, à la Tunisie et à l’Égypte, comme la preuve d’une souveraineté que les autres auraient vendue aux bailleurs de fonds. Il découvre à son tour que la rente ne suffit pas, même avec un pétrole cher.
À Béchar, Tebboune assurait que le jour où l’Algérie s’endetterait, elle se mettrait au garde-à-vous et se tairait. Elle s’est endettée. Il ne lui reste plus qu’à se taire.




