Le verdict est tombé jeudi 15 octobre au tribunal de Dar El Beïda, à Alger: quatre ans de prison ferme et une amende. Djelloul Slama, économiste et universitaire, était poursuivi pour «diffusion de fausses informations» susceptibles de porter atteinte à l’ordre public, et pour entrave à l’investissement. Arrêté le 24 janvier, il a passé près de neuf mois en détention provisoire avant d’être jugé.
Ce qu’on lui reproche tient en quelques minutes d’antenne. En janvier, invité d’une émission économique sur une chaîne privée, il s’était interrogé sur la qualité du minerai, sur le coût de son extraction et de son transport, et sur la viabilité économique d’un projet présenté comme le fleuron de la «nouvelle Algérie». Sa conclusion était prudente: la rentabilité, disait-il, «n’est pas assurée». C’est pour ce doute, formulé en économiste, qu’il dormira en prison.
Des doutes vieux de soixante-dix ans
Ces doutes n’ont rien d’une lubie. Ils sont aussi anciens que la mine elle-même. Le gisement a été découvert en 1952 par le géologue français Pierre Gevin. Il est immense: plusieurs milliards de tonnes de minerai. Mais s’il est resté inexploité pendant soixante-dix ans, ce n’est pas faute d’avoir été convoité. C’est parce que son minerai est chargé en phosphore, ce qui impose une déphosphoration coûteuse et complexe avant toute utilisation en sidérurgie. Jusqu’en 2015, les laboratoires algériens en étaient encore à tester des procédés. En 2017, Alger signait avec le chinois Sinosteel un simple protocole pour des études de faisabilité.
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À cela s’ajoutent les contraintes que n’importe quel ingénieur des mines connaît par cœur. Le gisement se trouve au cœur du désert, près de Tindouf, à 950 kilomètres de Béchar par le rail, et bien plus loin encore des ports et des aciéries du Nord. Le traitement du minerai exige de l’eau et de l’énergie en abondance, deux ressources rares dans la région. Chaque tonne transportée sur ces distances pèse sur un prix de revient qui doit pourtant rester compétitif face aux géants australiens et brésiliens du fer.
Poser ces questions, ce n’est pas diffuser de fausses informations. C’est rappeler les termes d’un débat technique que les géologues, les ingénieurs et les économistes posent depuis des décennies. Le régime, lui, a choisi la voie des geôles.
Un coût que le régime lui-même révèle
Le contexte rend la condamnation plus absurde encore. Le 12 octobre, trois jours avant le verdict, le ministre des Finances présentait aux députés le projet de loi de finances 2027. Selon ses propres chiffres, le coût de la mine de Gara Djebilet atteint 963 milliards de dinars, soit environ 7,35 milliards de dollars. Les objectifs officiels, eux, restent spectaculaires: 40 à 50 millions de tonnes par an dès 2026, et un retour sur investissement espéré à la fin de la décennie. Dans n’importe quel pays, de tels montants et de telles promesses appelleraient un débat public. En Algérie, ils appellent le silence.
Une fosse au milieu du désert
Le 1er février 2026, Abdelmadjid Tebboune et le général Saïd Chengriha inauguraient en grande pompe la ligne ferroviaire Gara Djebilet–Tindouf–Béchar et le lancement de l’exploitation de la mine. «C’est le réveil d’un géant!», s’exclamait le président. La télévision publique montrait un convoi de minerai avec… des wagons destinés au transport de céréales.
Quatre mois plus tard, le motard et influenceur qatari Khalid Al-Jaber a parcouru à moto, du 29 mai au 5 juin, l’axe Oran–Béchar–Tindouf jusqu’à Gara Djebilet. Le voyage devait servir la promotion du projet. Il a produit l’effet inverse. Comme Le360 l’a rapporté le 9 juin, ses images montraient un immense cratère au milieu de nulle part: pas d’infrastructures minières, pas d’engins, pas de campement, pas d’ouvriers. Une fosse nue, entourée de poteaux et de chaînes.
Sur la voie ferrée de 950 kilomètres, aucune nouvelle du train. Pas de vidéos promotionnelles du «projet du siècle» diffusées sur les chaînes publiques. Pas de déclarations de voyageurs enchantés par ce moyen de transport qui a transformé leur vie. Rien! À croire que la télévision publique cache précieusement un secret défense, alors qu’il s’agit d’un train de voyageurs.
Ce que Djelloul Slama avait formulé comme une hypothèse, un motard étranger l’a montré en quelques secondes de vidéo. Le premier est en prison. Le second, on ne pouvait pas l’arrêter.
En emprisonnant l’économiste, le régime rend le plus mauvais service au projet lui-même. Une mine rentable n’a pas besoin d’emprisonner ceux qui en doutent. Il lui suffit de produire. À Gara Djebilet, on attend toujours le minerai, mais on a déjà le prisonnier.


