Sahara occidental: ce que l’appel à la patience de l’International Crisis Group passe sous silence

Lahcen Haddad.

Lahcen Haddad.

ChroniqueDans son article intitulé «The U.S. and UN Will Need More Patience to Resolve Western Sahara Conflict», publié le 9 octobre 2026, Riccardo Fabiani soutient que les récentes discussions ont achoppé parce que les médiateurs ont voulu avancer trop rapidement vers des négociations centrées sur la proposition marocaine d’autonomie.

Le 14/10/2026 à 11h00

Riccardo Fabiani préconise un processus plus lent, axé sur le rétablissement de la confiance et le maintien d’un cadre de négociation ouvert.

La nécessité de rétablir la confiance mérite d’être sérieusement prise en considération. Mais la patience, à elle seule, ne saurait résoudre le différend. Un processus ouvert doit également tenir compte du cadre défini par le Conseil de sécurité: des négociations prenant pour base la proposition marocaine d’autonomie, tout en accueillant favorablement les propositions constructives et en recherchant une solution mutuellement acceptable permettant l’exercice du droit à l’autodétermination.

La question centrale est donc de savoir comment traduire ce cadre en un engagement substantiel de toutes les parties, sans que les appels à la patience ne deviennent une justification à un report indéfini du règlement.

Un déséquilibre fondamental

Fabiani affirme que le Polisario doit être associé aux négociations, mais son argumentation lui confère quelque chose qui s’apparente à un droit de veto sur la question de savoir qui peut parler au nom des Sahraouis. Il avertit qu’un élargissement de la table des négociations pourrait «contourner» le Front et estime qu’un règlement impliquant d’autres groupes sahraouis manquerait de légitimité populaire. Pourtant, son article accorde beaucoup moins d’importance à la légitimité des représentants sahraouis élus dans les provinces du Sud du Maroc, qui disposent de mandats électifs et participent aux institutions locales et nationales.

Le Polisario est une partie au conflit et peut, à ce titre, participer aux négociations. Cela ne signifie pas qu’il doive être considéré comme la seule voix sahraouie crédible, ni que l’inclusion d’autres acteurs compromette le processus. Les représentants élus, le MSP, les acteurs de la société civile pourraient tous y contribuer. Une table de négociation élargie rendrait plus difficile pour le Polisario de prétendre qu’il parle, à lui seul, au nom de l’ensemble des Sahraouis.

Fabiani propose un dispositif consultatif parallèle pour les autres Sahraouis, tout en maintenant les négociations principales centrées sur le Maroc et le Polisario. Une telle configuration risque de préserver précisément le monopole politique qu’il affirme ne pas considérer comme formellement exclusif. L’inclusion ne devrait pas être perçue comme une menace pour les négociations; elle peut, au contraire, permettre de mettre à l’épreuve et d’élargir la représentativité du processus.

La patience peut aussi servir le statu quo

Fabiani présente le ralentissement du processus comme un remède à la méfiance. Mais la lenteur n’est pas neutre lorsqu’une partie a intérêt à retarder une décision. Une interprétation plausible serait que le Polisario — et éventuellement l’Algérie — puisse considérer les discussions exploratoires comme un moyen d’éviter des négociations de fond, tout en attendant une évolution du paysage politique américain.

Il s’agit là d’une interprétation des intérêts en présence, et non d’une preuve d’intention. Il n’en demeure pas moins que l’article accorde trop peu d’attention au risque qu’un «surcroît de patience» ne fasse que prolonger l’impasse.

L’ouverture diplomatique actuelle n’est pas apparue spontanément. La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine, le nombre croissant de pays soutenant le plan d’autonomie ainsi que l’ouverture de consulats à Laâyoune et à Dakhla ont contribué à modifier le contexte politique.

Fabiani reconnaît une partie de cette dynamique, mais il la considère essentiellement comme une pression à gérer, plutôt que comme une occasion à saisir pour réaliser des avancées. Si les parties continuent à relancer des exercices de rétablissement de la confiance sans progresser vers un règlement, cette ouverture pourrait finir par disparaître.

L’autonomie est l’offre du Maroc, et non une simple position de départ

Fabiani décrit le plan marocain comme la base des négociations et exhorte Rabat à ne pas chercher à en accélérer l’adoption. Mais, du point de vue marocain, l’autonomie sous souveraineté marocaine ne constitue pas simplement une position initiale de négociation derrière laquelle se trouverait une longue liste de concessions supplémentaires.

Elle représente le compromis maximal que le Maroc est disposé à consentir. L’article sous-estime cette contrainte de politique intérieure: il existe un large consensus national marocain sur la question du Sahara, et toute solution perçue comme une remise en cause de la souveraineté serait politiquement inacceptable pour de nombreux Marocains.

«C’est cette asymétrie qui permet de critiquer l’article comme étant, dans ses effets, aligné sur les préférences de négociation de l’Algérie et du Polisario, sans pour autant prétendre que Fabiani agirait pour leur compte.»

—  Lahcen Haddad

Cela ne signifie pas que les négociations ne puissent pas porter sur les institutions prévues par le plan, leurs compétences, les garanties offertes ou les modalités de mise en œuvre. Cela signifie, en revanche, que demander à Rabat de considérer la souveraineté comme une monnaie d’échange encore négociable revient à méconnaître ce que représente l’autonomie dans la vie politique marocaine.

La véritable question pratique est de savoir comment rendre un règlement crédible et viable dans ce cadre, et non comment pousser le Maroc à consentir des concessions allant au-delà de celui-ci.

Le plan Baker n’est pas une passerelle toute faite vers un compromis

Fabiani suggère que le Polisario pourrait remettre sur la table le plan Baker de 2003 comme contre-proposition flexible: une période d’autonomie suivie d’un référendum sur le statut définitif du territoire.

Mais ce plan prévoyait l’indépendance parmi les issues possibles. Le Maroc l’a rejeté, et les documents des Nations unies présentent la question du référendum — notamment la possibilité de l’indépendance — comme l’une des principales objections marocaines.

Présenter ainsi le plan Baker II comme une voie évidente de retour au compromis ne résout donc pas le désaccord fondamental. Cela revient à rouvrir précisément la question que le Maroc a refusé de considérer comme une condition du règlement.

L’article devrait expliquer pourquoi Rabat accepterait aujourd’hui un tel cadre, ou reconnaître que cette proposition a peu de chances de rapprocher les parties.

Gdeim Izik: le rétablissement de la confiance ne saurait effacer la dimension judiciaire

La suggestion de libérer les détenus de Gdeim Izik est présentée comme une mesure de confiance. Mais l’article n’explique pas suffisamment la distinction entre des condamnations pour des actes de violence et des emprisonnements motivés par des opinions politiques.

Les accusés ont été condamnés dans le cadre d’affrontements au cours desquels onze membres non armés des forces de l’ordre ont été tués; les juridictions marocaines les ont reconnus responsables de ces décès.

Fabiani propose des libérations ou des transferts comme s’il s’agissait de concessions diplomatiques relativement simples, sans véritablement prendre en compte ni la gravité des condamnations ni les préoccupations relatives au respect des garanties d’un procès équitable.

Toute mesure devrait reposer sur un réexamen judiciaire transparent, et non être utilisée pour laisser entendre que ces détenus auraient été emprisonnés simplement en raison de leurs convictions politiques.

Ce que l’article passe sous silence

L’article demande à plusieurs reprises au Maroc de faire preuve de retenue, de consentir des concessions et d’accepter un processus de longue durée. Il invite le Polisario à faire preuve de souplesse, tout en préservant son statut d’interlocuteur indispensable et en lui offrant une voie de retour vers une proposition fondée sur un référendum.

Il appelle l’Algérie à maintenir ses canaux de communication avec Washington, mais ne définit ni coûts politiques comparables ni obligations concrètes pour Alger.

C’est cette asymétrie qui permet de critiquer l’article comme étant, dans ses effets, aligné sur les préférences de négociation de l’Algérie et du Polisario, sans pour autant prétendre que Fabiani agirait pour leur compte.

Le résultat préconisé — ralentir le processus, maintenir le Polisario au centre des négociations, s’opposer à l’émergence d’autres interlocuteurs sahraouis et préserver la possibilité d’un référendum — correspond étroitement à des positions qui contribuent au maintien de l’impasse actuelle.

En conclusion, Fabiani appelle à la patience, mais une patience dépourvue de destination clairement définie risque de perpétuer le statu quo. Son article reconnaît la nécessité pour le Polisario de faire preuve de souplesse, tout en considérant sa place au centre du processus comme indispensable. Il accorde trop peu d’importance aux représentants sahraouis élus, sous-estime la ligne rouge que constitue la souveraineté dans la politique intérieure marocaine et remet en avant le plan Baker sans expliquer comment le Maroc pourrait accepter un référendum incluant l’option de l’indépendance.

Il en résulte une analyse qui peut être présentée comme relevant d’une diplomatie équilibrée, mais dont les recommandations pratiques penchent en faveur des préférences de négociation de l’Algérie et du Polisario.

Par Lahcen Haddad
Le 14/10/2026 à 11h00