Un programme gouvernemental se juge à la fois à ce qu’il promet et à la manière dont il entend tenir ses promesses. Celui présenté pour la période 2026–2031 a le mérite de placer au premier plan des préoccupations très concrètes: le pouvoir d’achat, l’emploi des jeunes, la qualité de l’école et de l’hôpital, le logement et les inégalités territoriales. Il reconnaît aussi un fait essentiel: les avancées réalisées par le Maroc n’ont pas encore produit les mêmes effets pour toutes les catégories sociales et toutes les régions.
Cette lucidité donne au programme un fil directeur pertinent: passer de l’extension des dispositifs à leur impact réel. La question n’est donc plus seulement de savoir combien de programmes seront lancés ou combien de dirhams seront investis, mais ce qui changera concrètement dans la vie des citoyens.
Plusieurs engagements donnent une consistance mesurable à cette ambition. Le gouvernement prévoit de porter les transferts financiers aux régions à au moins 12 milliards de dirhams à partir de 2027, et de réserver 30% des marchés publics aux petites et moyennes entreprises marocaines. Il propose également un fonds de 2 milliards de dirhams pour renforcer la place de la langue amazighe dans l’enseignement, l’administration, la justice et les médias. Ces mesures peuvent contribuer à une meilleure répartition des ressources et des opportunités, à condition que leurs règles d’application soient transparentes et leurs résultats publiés.
L’agenda social est lui aussi substantiel. Le programme prévoit une aide automatique pour les ménages éligibles dont la facture d’électricité du logement principal ne dépasse pas 100 dirhams. Il annonce une hausse progressive de l’aide sociale, de 500 à 1 000 dirhams à la fin de la législature, ainsi que le relèvement graduel de la pension principale minimale à 3 000 dirhams par mois. La pension de la veuve passerait de 50% à 100% de la pension principale à laquelle son conjoint avait droit. Ce sont des engagements importants pour les ménages modestes et les retraités; leur portée dépendra cependant des critères d’éligibilité, du calendrier et de la soutenabilité financière du dispositif.
Le logement rural illustre également la volonté de répondre à des besoins identifiables: le gouvernement vise la réhabilitation ou la construction de 100 000 logements durant la législature, avec une aide directe de 40 000 dirhams aux ménages éligibles et un accompagnement technique gratuit. Pour que cette ambition devienne une amélioration durable, il faudra veiller à la qualité des constructions, à l’accès à l’eau et aux services, et à la proximité des possibilités d’emploi. Un logement ne se résume pas à une unité bâtie: il doit permettre de vivre dignement et de participer à la vie économique locale.
La jeunesse constitue l’un des tests les plus urgents. Le programme rappelle qu’environ 2,9 millions de jeunes de 15 à 29 ans sont hors de l’éducation, de la formation et de l’emploi; que le chômage atteint 29,2% chez les 15–24 ans; et qu’environ 300.000 élèves quittent chaque année l’école sans qualification. À partir de 2027, le gouvernement promet de former 100.000 jeunes par an selon les besoins des entreprises, d’offrir à près de 100.000 autres une première expérience professionnelle annuelle et de porter les bénéficiaires de l’apprentissage à 150.000–200.000 par an.
L’échelle est notable, mais le nombre de participants ne suffira pas à mesurer la réussite. Il faudra suivre combien obtiennent un emploi déclaré, combien le conservent après six ou douze mois et si les formations répondent vraiment aux besoins des entreprises. Un suivi fiable devra aussi éviter les doubles comptes lorsqu’un jeune passe d’un dispositif à un autre. Le programme prévoit par ailleurs d’accompagner 60 000 entreprises: cet effort pourrait créer des emplois plus durables si les petites structures accèdent effectivement au financement, aux marchés et aux garanties annoncés.
Dans les politiques publiques, la qualité de l’exécution compte autant que l’ambition des objectifs. Le programme fixe, par exemple, la cible d’au moins 80% d’élèves maîtrisant les apprentissages fondamentaux d’ici 2031 et celle du «zéro décrochage» scolaire à l’horizon 2030. Ces objectifs sont utiles parce qu’ils invitent à mesurer les progrès. Ils devront toutefois s’appuyer sur des évaluations régulières et comparables, publiées par région et par niveau social, afin que la moyenne nationale ne masque pas les écarts persistants. Dans la santé, la promesse de réduire les disparités territoriales doit elle aussi se traduire par des indicateurs visibles: délais d’attente, disponibilité des professionnels, accès aux urgences et présence des services dans les zones éloignées.
Le programme assume aussi une vision de la souveraineté fondée sur la maîtrise des ressources et des infrastructures. Il vise une part des énergies renouvelables supérieure à 52% du mix énergétique en 2030, la mobilisation de 1,8 milliard de mètres cubes d’eau grâce au dessalement d’ici 2031, et le passage de 20% à 50% pour la part des semences nationales. Ce sont des chantiers stratégiques, particulièrement dans un contexte de stress hydrique et de dépendance aux importations. Leur évaluation devra intégrer non seulement les volumes annoncés, mais aussi le coût, l’accès des territoires, l’impact environnemental et, pour l’énergie, la capacité des réseaux à intégrer la production renouvelable.
Enfin, le gouvernement présente une trajectoire économique ambitieuse: 26 millions de touristes en 2030, une contribution du secteur privé équivalente au tiers de l’investissement national et une croissance moyenne de 5% par an entre 2027 et 2031. Il vise parallèlement une inflation autour de 2%, un déficit budgétaire limité à 3% et une dette publique proche de 62% du PIB en 2031. Ces objectifs doivent être présentés ensemble: la croissance attendue, les recettes publiques et l’investissement devront permettre de financer les priorités sociales tout en respectant les équilibres budgétaires. Le programme gagnerait à rendre publiques les hypothèses qui fondent cette trajectoire et les arbitrages prévus si la croissance ou les recettes sont inférieures aux prévisions.
La réussite ne se mesurera donc pas au nombre de chiffres inscrits dans un discours, mais à leur traduction en résultats équitablement répartis. Le gouvernement a fixé un cap et formulé des engagements qui peuvent nourrir un débat public exigeant. Il lui reste à préciser, pour chacun, le budget, le calendrier annuel, l’institution responsable et les critères d’évaluation.
Un tableau de bord annuel, soumis au Parlement et accessible à tous, permettrait de comparer les promesses aux dépenses et aux résultats, région par région. C’est à cette condition que le programme pourra devenir un véritable contrat de résultats avec les citoyens: une ambition nationale dont chacun peut suivre les progrès, comprendre les retards et demander des comptes.




