Le Maroc au cœur d’un règlement de comptes entre Sánchez et les services secrets espagnols

Le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez (au centre), et le ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska (à droite). (Jorge Guerrero/AFP). AFP or licensors

La fuite concernant une supposée incursion d’une frégate marocaine dans les eaux de Sebta cacherait un règlement de comptes au sommet de l’État espagnol. Selon The Objective, des agents du renseignement auraient orchestré cette fuite pour se venger de Pedro Sánchez. Le quotidien évoque également la possibilité de nouvelles révélations embarrassantes pour le gouvernement à l’approche des élections.

Le 19/10/2026 à 15h05

Une frégate marocaine, des informations transmises à la presse et des agents du renseignement espagnol décidés, semble-t-il, à faire payer à Pedro Sánchez sa gestion de la crise migratoire. Derrière la polémique provoquée le 12 octobre par la fuite d’informations d’une supposée incursion de navires marocains dans les eaux de Sebta se dessinerait un tout autre affrontement, cette fois au sein même de l’appareil d’État espagnol.

C’est du moins ce que rapporte le quotidien espagnol The Objective, qui affirme que des agents du Centre national du renseignement (CNI), l’équivalent espagnol des services de renseignement extérieurs, auraient délibérément fait fuiter cette information pour «se venger» du président du gouvernement.

L’information issue de cette fuite, révélée le 12 octobre par Miguel González dans El País, portait sur la présence présumée d’une frégate marocaine dans les eaux de Sebta. Pedro Sánchez avait alors relativisé l’incident, évoquant un «fait ponctuel». Selon The Objective, cette publication aurait pourtant pris de court plusieurs membres du gouvernement, réunis à Madrid pour les célébrations de la fête nationale, dont la ministre de la Défense, Margarita Robles.

Mais l’enjeu dépasse largement la question des mouvements de navires. D’après le quotidien, cette fuite serait le symptôme d’une rupture de confiance entre le gouvernement Sánchez et une partie du renseignement espagnol. Et le Maroc se retrouverait, une fois encore, mêlé à une querelle politique qui se joue avant tout à Madrid.

Une guerre de versions autour des alertes du renseignement

Pour comprendre les raisons de ce mécontentement, il faut revenir à la crise migratoire de l’été dernier à Sebta et aux controverses qui ont suivi sur ce que les autorités espagnoles savaient, ou auraient dû savoir, avant les arrivées massives.

Selon le journal, le CNI aurait alerté sa hiérarchie politique du risque d’une entrée de «80.000 à 100.000 migrants». Or les agents estimeraient aujourd’hui que leurs avertissements ont été minimisés, voire discrédités, par le gouvernement.

La tension se serait encore accentuée après la déclassification, par la Moncloa, de 40 documents relatifs à la crise. Présentée comme une démarche de transparence, cette initiative est vivement contestée par les sources du renseignement citées par le quotidien, qui accusent l’exécutif d’avoir procédé à une divulgation sélective des informations.

Ces agents dénoncent une «manipulation politique» et qualifient les pièces rendues publiques de documents «grossiers et sélectifs», destinés, selon eux, à protéger le gouvernement et le ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska. Ce dernier avait notamment affirmé que personne n’aurait pu anticiper la crise.

Le différend aurait également pris une dimension judiciaire. Dans le cadre de l’enquête menée par la juge María Tardón, de l’Audience nationale, le CNI aurait récemment transmis un document attestant qu’il avait fait remonter ses alertes «avec la plus grande urgence» à sa hiérarchie politique.

Toujours d’après le quotidien, le gouvernement refuserait toutefois de déclassifier l’ensemble des pièces demandées par la justice, celles-ci étant susceptibles de mettre en cause plusieurs responsables de la chaîne de commandement, du délégué du gouvernement à Sebta jusqu’au chef de l’exécutif.

De nouvelles fuites redoutées avant les élections

Selon les sources consultées par The Objective, «d’autres fuites préjudiciables» au gouvernement ne seraient pas à exclure avant les prochaines élections générales espagnoles.

Les agents cités évoquent un sentiment de «trahison» de la part de celui qu’ils considèrent comme leur plus haut responsable politique. Ils estiment avoir été exposés à l’«humiliation» et au «discrédit international», malgré les marques de solidarité qu’ils affirment avoir reçues de services de renseignement alliés et d’autres forces de sécurité espagnoles.

À quelques semaines des élections espagnoles, l’éventualité de nouvelles divulgations ajoute une dimension politique à cet affrontement. Quant au Maroc, il se retrouve une nouvelle fois au centre d’une controverse espagnole dont les ressorts, à en croire les révélations du journal, seraient avant tout internes.

Par Faiza Rhoul
Le 19/10/2026 à 15h05