Il y a des textes qu’on aimerait croire parodiques. Celui-là a été publié le 20 octobre, à 7h49, à la une d’«Algérie Patriotique». Son titre: «Feux criminels de Jijel commandités depuis Paris: la vengeance de la jeunesse franco-algérienne». Sa thèse: les violences qui ont frappé plusieurs villes françaises le 17 octobre ne seraient pas des débordements, mais une «opération de représailles». Une «frange de la jeunesse» issue de l’immigration algérienne aurait «délibérément ciblé les symboles les plus sacrés de la République» pour «faire payer à la France les drames de l’Algérie».
Le raisonnement mérite d’être suivi jusqu’au bout. Les incendies de fin août dans l’Est algérien auraient été commandités depuis Paris. C’est la thèse du documentaire diffusé le 17 octobre par le ministère algérien de la Défense nationale, qui en attribue la paternité à l’opposant et youtubeur exilé Amir DZ et à de mystérieux contacts au ministère français de l’Intérieur. «Algérie Patriotique» en tire la conclusion logique: si la France a brûlé les forêts de Jijel, il est juste que de jeunes Franco-Algériens brûlent les mairies françaises. Le site appelle cela «la loi du talion». Dans un pays normal, cela s’appelle une apologie du terrorisme.
Lire aussi : L’armée algérienne présente: «Amir DZ, l’homme qui brûlait les forêts par WhatsApp»
Le procédé est double. D’un côté, il blanchit les casseurs en les transformant en vengeurs. De l’autre, il désigne à la vindicte une population entière, celle des binationaux, en lui attribuant une violence qu’aucune enquête ne lui impute. Pour des jeunes qu’il dit «constamment harcelés et stigmatisés», l’auteur fait difficilement mieux: il leur offre, à leur insu, le rôle exact que leur prête l’extrême droite française.
Le pedigree du support éclaire le propos. «Algérie Patriotique» a été fondé et dirigé par Lotfi Nezzar, fils du général Khaled Nezzar, ancien ministre de la Défense et homme fort de la décennie noire. En août 2023, le Ministère public de la Confédération suisse l’avait renvoyé devant le Tribunal pénal fédéral pour violations du droit international humanitaire, dont des crimes de guerre, crimes contre l’humanité et pour la persécution systématique de civils entre 1992 et 1994. Sa mort, le 29 décembre 2023, a éteint la procédure avant le procès. Le site qui porte son héritage n’a jamais rompu avec la ligne de l’appareil sécuritaire, dont il relaie la parole sans filtre.
Ce n’est pas la première intrusion d’Alger dans les fractures françaises. Le 29 juin 2023, trois jours après la mort de Nahel, tué par un policier à Nanterre, le ministère algérien des Affaires étrangères publiait un communiqué officiel. Il y exprimait sa «stupéfaction et consternation» face aux «circonstances troublantes» du drame, rappelait la double nationalité du jeune homme et disait faire confiance au gouvernement français pour «assumer pleinement son devoir de protection». Alger, qui ne tolère aucune remarque sur la manière dont il traite ses propres citoyens, s’arrogeait ainsi un droit de regard sur la police française, en pleine nuit d’émeutes.
Dix-huit mois plus tard, ce ne sont plus des communiqués mais des vidéos. En janvier 2025, au plus fort de la crise entre Paris et Alger, plusieurs influenceurs algériens installés en France, qui relayaient sur TikTok la ligne du pouvoir algérien, sont interpellés. À Brest, «Zazou Youssef», suivi par 400.000 abonnés, appelle en arabe à «utiliser les armes le 1er janvier». Le tribunal le condamne le 24 février 2025 à dix-huit mois de prison ferme pour provocation directe à un acte de terrorisme, assortis de dix ans d’interdiction du territoire. À Lyon, l’influenceuse Sofia Benlemmane, qui s’en prenait aux opposants au régime, lance en direct à l’une d’elles: «J’espère qu’ils vont te tuer». Neuf mois avec sursis.
Lire aussi : Influenceurs de la haine en France: Doualemn et Zazou Youssef comparaissent devant la justice ce lundi 24 février
Le cas de «Doualemn» dit tout. Cet Algérien de Montpellier publie une vidéo appelant à la violence. Expulsé le 9 janvier 2025, il est refusé à sa descente d’avion à Alger et renvoyé en France. Le régime refusait de reprendre son propre ressortissant. Le ministre français de l’Intérieur, Bruno Retailleau, en avait tiré la conclusion: «l’Algérie cherche à humilier la France».
Les opposants, eux, savent ce que coûte la parole. En avril 2024, l’un d’eux, Amir DZ, a été enlevé et séquestré en région parisienne. La justice française a mis en examen plusieurs personnes, dont un agent consulaire algérien. C’est le même homme que l’armée algérienne accuse aujourd’hui d’avoir incendié Jijel.
Aujourd’hui, le régime laisse parler sa presse. Le schéma est le même: chaque crise française devient une affaire algérienne, et chaque jeune d’origine algérienne une pièce sur l’échiquier d’Alger. Les binationaux ne sont pas traités comme des citoyens français, mais comme une diaspora mobilisable, utile pour menacer Paris quand les relations se tendent.
Ce cynisme a un coût, et ce ne sont pas les signataires d’«Algérie Patriotique» qui le paieront. Ce sont les Franco-Algériens qui, le 17 octobre, étaient au travail, chez eux, ou dans le défilé pacifique de Paris, et qui se voient attribuer collectivement l’incendie de Limoges par un site algérien.
Le régime qui accuse un youtubeur d’avoir brûlé ses forêts par WhatsApp applaudit ceux qui brûlent les mairies d’en face. On ne sait plus très bien qui, dans cette histoire, joue avec le feu.




