On croyait avoir tout vu de la créativité du régime d’Alger. On avait tort. Le samedi 17 octobre, la télévision publique a diffusé «Dévoiler les complots de la trahison… et les fils de la collaboration», une «enquête» de 22 minutes. Le producteur n’est ni une chaîne privée en mal d’audience ni un influenceur en quête de clics: c’est le ministère de la Défense nationale. L’institution qui absorbe le premier budget de l’Etat, censée garder les frontières, se découvre une vocation de studio de cinéma. Hollywood a ses blockbusters; Alger a désormais ses «blockbrûleurs».
La thèse tient en une ligne. Les incendies qui ont ravagé plusieurs wilayas fin août ont fait au moins 400 morts. Ils n’étaient, nous dit-on, ni accidentels, ni climatiques, ni le fruit d’un quelconque manque de moyens. Ils auraient été commandités depuis la France par Amir Boukhors, dit Amir DZ, célèbre youtubeur opposant qui n’a pas remis les pieds en Algérie depuis plus d’une décennie. Fin août, Tebboune avait diagnostiqué une «main criminelle». Il fallait lui trouver un propriétaire: l’armée s’en est chargée.
L’arme du crime? Des notes vocales. Le documentaire en diffuse quelques-unes, attribuées à Amir DZ, d’une durée de quatre à cinq secondes. C’est le temps qu’il faut, selon les stratèges du MDN, pour ordonner l’incendie de forêts entières à Guelma et à Constantine. La guerre de quatrième génération tient désormais dans un message plus court qu’un «allô, tu m’entends?». Aucune conversation longue, aucun échange écrit vérifiable, aucune trace bancaire. Le journaliste en exil Abdou Semmar, qui a décortiqué le film, relève que la voix a un accent de l’Est, alors que l’intéressé, qui a vécu à Oran, parle avec celui de l’Ouest. Il soupçonne une fabrication par intelligence artificielle. Amir DZ dément connaître les accusés et met les autorités au défi de produire leurs échanges. Le défi court toujours.
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Le casting mérite qu’on s’y arrête. Les «aveux» ne viennent pas de chômeurs désœuvrés mais de cadres salariés d’entreprises publiques. On ignore qui les a arrêtés, s’ils ont été jugés et où ils se trouvent. Pour les droits de la défense, on repassera; pour l’audimat, en revanche, tout est en ordre. L’un d’eux, présenté comme incendiaire, aurait ensuite rejoint un convoi d’aide aux sinistrés de Jijel pour «brouiller les pistes». Le pyromane qui distribue des couvertures aux victimes: un scénariste paresseux aurait refusé l’idée. Un autre, coiffeur, serait le banquier du réseau, avec dix appartements, deux terrains et cinq salons en région parisienne. Le crime organisé algérien passe donc par la coupe, dégradé.
Le mobile, ensuite. Les recrues auraient été appâtées par un visa pour la France et un mariage blanc. Amir DZ, opposant le jour, tiendrait donc une agence matrimoniale la nuit. Le contrat n’a pas été honoré: l’«incendiaire» n’est jamais parti. Il affirme pourtant avoir été mis en relation avec un haut responsable du ministère français de l’Intérieur. Ce haut fonctionnaire lui aurait parlé en anglais, faute de français commun. Beauvau recruterait donc ses agents en version originale sous-titrée. Et l’aurait chargé de fonder un parti communiste pour déstabiliser l’Algérie, contre un appartement à Annaba, une voiture et une prise en charge complète en France.
Un parti communiste. En 2026. Dans un pays dont les déstabilisations récentes ont eu bien d’autres visages que celui de Marx. On imagine la place Beauvau, entre deux dossiers d’expulsion, partir à la chasse aux léninistes de Guelma et les rémunérer en deux-pièces à Annaba. Le Grand Soir, version agence immobilière.
La presse aux ordres a suivi au garde-à-vous. Dès la diffusion de la bande-annonce, le 14 octobre, les titres se sont alignés comme un défilé du 5 juillet. Certains ont qualifié Amir DZ de «mercenaire du Makhzen» et décrit une «guerre non conventionnelle» menée depuis Rabat. Le Maroc n’apparaît pourtant nulle part dans les extraits diffusés par le ministère. Peu importe: dans l’éditorial algérien, le Maroc n’est pas un sujet, c’est une ponctuation. On le place en fin de phrase, comme un point final.
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Le choix de la cible n’a rien d’un hasard. Amir DZ est le même homme qu’un commando a enlevé et séquestré en région parisienne en avril 2024. Dans ce dossier, la justice française a mis en examen plusieurs personnes, dont un agent consulaire algérien, et émis un mandat d’arrêt contre un responsable algérien. Alger l’a inscrit sur sa liste de «terroristes» sans obtenir son extradition. A défaut de l’enlever, on l’accuse. A défaut de le juger, on le filme. Le régime a simplement troqué la camionnette contre la caméra.
Le procédé a d’ailleurs déjà servi. En août 2021, après les incendies de Kabylie, le pouvoir avait désigné le MAK et le Maroc, avant de rompre ses relations diplomatiques avec Rabat. Les questions gênantes s’étaient envolées avec la fumée: moyens aériens insuffisants, forêts mal entretenues, Etat mal préparé. Cette fois encore, le bilan humain détaillé et les défaillances de la protection civile pèsent moins lourd que quatre secondes d’audio. Il est plus facile de produire un documentaire que d’acheter des bombardiers d’eau. Et c’est surtout moins cher.
Le film s’achève sur la «guerre douce» que mèneraient contre l’Algérie l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux et les «traîtres de l’intérieur». C’est sans doute la seule phrase juste du film. L’intelligence artificielle est bien utilisée contre les Algériens. Reste à savoir dans quel bureau.
En 2021, c’était le Maroc. En 2026, un youtubeur. L’armée algérienne cherche toujours ses pyromanes; jamais ses Canadair. L’armée algérienne n’a pas éteint les feux. Elle a allumé la caméra.




