Tout commence à l’automne 2017. Les réserves de change ont fondu, passant de 194 milliards de dollars fin 2013 à une centaine de milliards. Le déficit budgétaire a frôlé 15% du PIB en 2015. Plutôt que de réformer, le gouvernement d’Ahmed Ouyahia choisit la facilité: il amende la loi sur la monnaie et le crédit pour autoriser la Banque d’Algérie à prêter directement au Trésor. C’est l’article 45 bis, baptisé pudiquement «financement non conventionnel». Les Algériens, eux, parlent de planche à billets.
En un peu plus d’un an, la machine tourne à plein régime. Au 31 janvier 2019, la Banque d’Algérie a créé 6.556 milliards de dinars, soit environ un tiers du PIB du pays. Cet argent ne correspond à aucune richesse nouvelle. Il sert à payer les salaires, à combler le déficit, à rembourser les dettes de Sonatrach et de Sonelgaz, à renflouer la Caisse nationale des retraites.
2019: un abandon de façade
En juin 2019, en plein Hirak, le gouvernement annonce l’abandon du financement non conventionnel. Abdelmadjid Tebboune, élu en décembre, s’engage à ne recourir ni à l’endettement extérieur ni à la planche à billets. La promesse ne résistera pas aux comptes publics.
Dès juillet 2021, la Banque d’Algérie lance un «programme spécial de refinancement» de 2.100 milliards de dinars. Le mécanisme est plus discret, mais le résultat est le même. Le Trésor rachète aux banques publiques les crédits accordés aux entreprises publiques en leur remettant des obligations. Les banques déposent ces obligations à la Banque d’Algérie, qui leur fournit des liquidités. Et ces liquidités servent à acheter de nouveaux titres du Trésor. La presse algérienne elle-même parle alors de «planche à billets déguisée».
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Depuis, le circuit s’est institutionnalisé. Les banques publiques absorbent une part croissante de la dette intérieure et se refinancent auprès de la banque centrale, dont le bilan gonfle de titres publics plutôt que de devises. La loi de finances 2026 assouplit encore les plafonds et les durées des avances de la Banque d’Algérie au Trésor, qui pourra désormais intervenir «à titre discrétionnaire». Le déficit prévu pour 2026 atteint 5.000 milliards de dinars, soit environ 12% du PIB. Le ministre des Finances assure qu’il sera «intégralement financé par la dette intérieure» et qu’il «ne présente aucun risque pour la stabilité des prix». En clair: c’est la banque centrale, directement ou par l’intermédiaire des banques publiques, qui tient la caisse.
Le FMI ne s’y trompe pas. En juillet 2026, au terme de sa mission annuelle, il relève que le financement de l’État par la banque centrale «a augmenté» en 2025 et demande à Alger d’y mettre fin. Le déficit a atteint 10,5% du PIB en 2025, un niveau que le Fonds juge «très élevé», et la dette publique 52,1% du PIB.
Les risques: une bombe à retardement
Les autorités brandissent un chiffre pour se rassurer: l’inflation officielle est retombée à 2,2% en septembre 2025. Mais ce chiffre mesure surtout l’efficacité des prix administrés et des subventions, pas la santé de la monnaie. Les risques, eux, sont bien réels.
Le premier est une inflation refoulée. Quand la masse monétaire croît plus vite que la production, l’excès de dinars finit toujours par se loger quelque part. Aujourd’hui, il est contenu par des prix plafonnés et des subventions massives. Mais il suffit de regarder les marchés: entre fin juin et mi-août 2026, le plateau d’œufs a augmenté d’environ 65% et le poulet d’un tiers. Le jour où l’État n’aura plus les moyens de subventionner, les prix rattraperont d’un coup la monnaie imprimée.
Le deuxième est l’effondrement de la confiance dans le dinar. Le 8 octobre, l’euro s’échangeait à 150 dinars à la banque et à 276 dinars sur le marché parallèle, soit un écart de plus de 80%. Ce gouffre dit ce que les Algériens pensent de leur monnaie: ils la fuient. Chaque dinar imprimé sans contrepartie nourrit le marché noir, l’informel et la thésaurisation en devises.
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Le troisième est l’épuisement des réserves de change. Elles sont tombées à 51 milliards de dollars en 2025. Selon les projections du FMI, elles ne seraient plus que de 19,8 milliards en 2031, soit à peine plus de trois mois d’importations. Or l’Algérie importe une grande partie de ce qu’elle mange. Sans réserves, il faudra dévaluer, et une dévaluation dans un pays dépendant des importations, c’est une hausse brutale des prix alimentaires.
Le quatrième est l’enchaînement entre l’État, les banques publiques et la banque centrale. Le Trésor s’endette auprès des banques publiques, qui se refinancent auprès de la Banque d’Algérie, qui accepte en garantie les titres du Trésor. Le circuit est fermé. Il fonctionne tant que personne ne regarde les bilans. Il devient dangereux dès que les entreprises publiques, déjà sous perfusion, cessent de rembourser.
Le cinquième est l’asphyxie du secteur privé. Les banques prêtent à l’État et aux entreprises publiques. Le crédit aux entreprises privées stagne. L’économie qui pourrait créer des emplois et des exportations hors hydrocarbures est privée de financement.
Le sixième, enfin, est la vulnérabilité au prix du pétrole. Toute cette mécanique repose sur la rente des hydrocarbures. Un nouveau retournement durable des cours priverait l’État de recettes, de devises et de marges de manœuvre en même temps. Il ne resterait alors que la planche à billets, cette fois sans filet. Le Venezuela a montré où mène ce chemin.
L’argent facile qui dispense de réformer
Le pire effet de la planche à billets n’est pas économique, il est politique. Elle permet au régime de repousser indéfiniment les réformes: celle des subventions, celle des entreprises publiques, celle de la fiscalité, celle de l’administration. Elle achète du temps et de la paix sociale, en reportant la facture sur l’avenir. Neuf ans après 2017, l’Algérie dépend toujours autant des hydrocarbures, ses déficits sont plus lourds et ses réserves plus maigres.
Le FMI parle d’«urgence». Le gouvernement algérien parle de stabilité. Les jeunes qui prennent la mer et les familles qui changent leurs économies en euros au marché noir ont déjà tranché.




