Christophe Gleizes n’est ni un espion ni un agitateur. C’est un journaliste sportif, collaborateur de So Foot. En mai 2024, il se rend en Kabylie pour un reportage sur la Jeunesse sportive de Kabylie, l’un des clubs les plus populaires d’Algérie. Il est arrêté. En juin 2025, la justice algérienne le condamne à sept ans de prison ferme pour «apologie du terrorisme», au motif de contacts supposés avec le Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK), un mouvement pacifique que le régime a classé comme organisation terroriste. La peine est confirmée en appel en décembre. Depuis, il est en prison. Pour avoir voulu raconter l’histoire d’un club de football.
Le troc, désormais assumé
Longtemps, Alger a juré que la justice suivait son cours et que la politique n’avait rien à y voir. Le masque tombe. Ces derniers jours, des médias réputés proches de l’appareil militaro-politique expliquent sans détour que la France détiendrait de son côté «un agent consulaire algérien», utilisé selon eux comme «monnaie d’échange diplomatique». La famille de Gleizes, qui demande une grâce présidentielle, est priée de s’adresser à Paris plutôt qu’à Alger. Le message est limpide: si la France veut récupérer son journaliste, qu’elle rende d’abord l’homme d’Alger.
Cet homme, c’est Smaïl R., agent consulaire algérien présenté par l’AFP comme un agent du contre-espionnage. Il a été mis en examen en avril 2025 à Paris dans l’enquête sur l’enlèvement du célèbre youtubeur Amir Boukhors, dit Amir DZ, opposant algérien réfugié en France, enlevé en 2024 par des hommes se faisant passer pour des policiers et séquestré pendant vingt-sept heures.
En juillet dernier, la cour d’appel de Paris a confirmé son maintien en détention, invoquant notamment le risque de pressions sur les témoins et de concertation avec d’autres protagonistes. L’avocat d’Amir DZ, Me Eric Plouvier, avait alerté dès juin sur un possible «marchandage visant à échanger Christophe Gleizes», qui donnerait, disait-il, «un blanc-seing aux barbouzes de tous les États voyous».
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Mettre en balance un journaliste condamné pour un reportage et un agent soupçonné d’avoir participé à l’enlèvement d’un opposant sur le sol d’un autre pays: voilà la conception algérienne de la diplomatie. Ce n’est plus de la justice. C’est une prise d’otage, avec le Code pénal pour habillage.
Un chantage qui doit révolter
Céder à ce chantage serait une faute. Ce serait admettre qu’un régime peut arrêter un journaliste étranger pour s’en servir comme d’un jeton, et que l’enlèvement d’un opposant à l’étranger peut se négocier. Ce serait aussi exposer tous les journalistes qui travailleront demain en Algérie, et tous les opposants algériens réfugiés en Europe. La seule issue acceptable est la libération de Christophe Gleizes, sans condition.
Cette exigence ne doit pas rester l’affaire de quelques diplomates et de quelques ONG. Elle doit devenir celle de toutes les forces vives: rédactions, syndicats de journalistes, parlementaires, intellectuels. Et d’abord celle du monde du football.
Le monde du football ne peut plus se taire
Car c’est bien le football qui a conduit Christophe Gleizes en Algérie. C’est en racontant un club, ses supporters et son histoire qu’il s’est retrouvé derrière les barreaux. Le football lui doit au moins sa voix. En juillet, Zinédine Zidane a publiquement exprimé son soutien et dit espérer son retour. Selon sa famille, ce geste a fait de lui un «héros» parmi ses codétenus. Mais Zidane est resté bien seul. La famille a dit sa déception face au silence des autres grandes figures du ballon rond.
L’instance mondiale du football, elle, avait pourtant montré la voie. À la veille du Mondial 2026, à l’initiative de Reporters sans frontières, la FIFA a accrédité Christophe Gleizes pour couvrir toute la compétition pour So Foot. Le 10 juin, à Mexico, Gianni Infantino ouvrait sa conférence de presse par ces mots: «Il y a une chaise vide, c’est celle du journaliste français Christophe Gleizes.» Il disait espérer que, «dans un grand acte d’humanité», une grâce présidentielle lui serait accordée, et invitait ses parents au match France-Sénégal. Un geste tout à l’honneur de la FIFA. Mais le Mondial s’est achevé le 19 juillet, la chaise est restée vide, et l’élan est retombé avec les projecteurs. Depuis, plus un mot.
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Le silence de l’UEFA est plus assourdissant encore. Chaque soir de match, la Ligue des champions réunit des dizaines de millions de téléspectateurs à travers le monde. Aucune vitrine n’est plus puissante. Un message sur les écrans géants, un brassard, quelques secondes avant le coup d’envoi d’un match de Ligue des champions suffiraient à faire du sort de Christophe Gleizes une affaire mondiale. L’UEFA, si prompte à afficher ses campagnes contre le racisme ou pour le respect, n’a rien dit pour un journaliste emprisonné parce qu’il racontait le football. Ce silence n’est pas de la neutralité. C’est une complicité passive avec ceux qui misent sur l’oubli.
Où sont les joueurs, les entraîneurs, les clubs, les ligues, les fédérations? Où sont les instances internationales qui ne manquent jamais une occasion de célébrer les valeurs universelles du sport? Un brassard, un message avant un match, un communiqué de fédération, une minute d’applaudissements dans les stades: les moyens ne manquent pas. Reporters sans frontières prépare un match de soutien. Il en faudrait cent.
Le silence du football serait un aveu. Il signifierait qu’on peut emprisonner un journaliste sportif pour un reportage sur un club sans que le sport mondial s’en émeuve. Le régime algérien compte sur cette indifférence pour faire monter les enchères. Il revient au monde du football de la lui refuser.
Christophe Gleizes n’est pas une monnaie d’échange. C’est un journaliste. Il doit être libéré.




