Troupes à l’étranger, mobilisation générale, état de guerre: la tentation de l’exception à Alger

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune.

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune.

Le Parlement algérien a été convoqué en urgence, par SMS, pour autoriser l’envoi d’unités de l’armée hors des frontières. L’opposition en exil y voit la première marche d’un scénario plus inquiétant: celui d’un pouvoir qui disposerait, avec la guerre, du seul moyen constitutionnel de suspendre la Constitution et de prolonger le mandat présidentiel. Les textes existent. Le climat aussi.

Le 25/10/2026 à 11h11

Le dimanche 25 octobre, les deux chambres du Parlement algérien se réunissent en session extraordinaire, l’Assemblée populaire nationale le matin, le Conseil de la nation l’après-midi. Les élus ont été convoqués par de brefs SMS, sans communiqué officiel ni ordre du jour publié. Les interventions des groupes étaient limitées à vingt minutes. Selon les sources du journal «El Khabar», porte-voix de la présidence algérienne, il s’agissait d’approuver la mise en œuvre de l’article 91 de la Constitution, qui permet au président d’envoyer des unités de l’Armée nationale populaire à l’étranger avec l’accord des deux tiers de chaque chambre. Le parti El Bina a appelé ses élus à être «présents, mobilisés» et à «voter».

El Khabar, porte-voix habituel du régime, a préparé le terrain dès le 24 octobre. Sous le titre «Indices sur la délimitation et l’encadrement d’une activité militaire hors des frontières», le quotidien évoque la nécessité de «justifier toute forme d’activité militaire hors des frontières». Il rappelle les accords conclus entre l’état-major et Niamey, la mission des Su-30 envoyés fin août à la demande du Niger, le don de quatre hélicoptères, et la signature d’un protocole de coopération militaire lors de la seconde visite, en quelques jours, du ministre nigérien de la Défense, Salifou Mody, reçu par le chef d’état-major Saïd Chengriha. Un ancien porte-parole du ministère des Affaires étrangères y évoque une «implication militaire plus large» au Niger.

Pour un pays dont la doctrine officielle interdisait depuis des décennies toute intervention extérieure, le tournant est considérable. C’est la première fois que le Parlement est appelé à autoriser un engagement de troupes à l’étranger depuis que la révision constitutionnelle de 2020 l’a rendu possible. Le régime qui dénonce chaque semaine l’«ingérence» étrangère s’apprête à envoyer ses soldats soutenir le pouvoir à Niamey.

Mais c’est une autre lecture qui inquiète. La veille de la session, le samedi 24 octobre, l’opposant en exil Saïd Bensedira, porte-voix du clan des généraux de la décennie noire, a consacré un direct de plus d’une heure sur sa chaîne Flash News TV à un titre sans ambiguïté: «Proclamation de l’état d’exception, mobilisation générale, gel de la Constitution et prolongation du mandat du président Tebboune». Sa thèse tient en un enchaînement. La participation de l’armée à une intervention au Niger conduirait à proclamer l’état d’exception au nom d’un danger pour la sécurité nationale. Viendraient ensuite la mobilisation générale et la suspension des dispositions constitutionnelles, avec «le gel des élections présidentielles» et «la prolongation du mandat du président actuel Abdelmadjid Tebboune jusqu’à la fin de la guerre».

Bensedira va plus loin. «Tebboune sait que la Constitution lui accorde deux mandats et qu’il doit rester au pouvoir indéfiniment», affirme-t-il. «Il n’a donc d’autre choix que la situation exceptionnelle, qui suspend la Constitution et prolonge le mandat du président.» Et il ajoute, «pour l’histoire»: «Tebboune proclamera l’état de guerre, mais il ne pourra pas en annoncer la fin.»

Il soutient aussi que le Haut Conseil de sécurité aurait déjà donné son feu vert quelques jours plus tôt. Le youtubeur n’est pas suspect de complaisance envers Rabat: il accuse lui-même le Maroc, la France, Israël et les Émirats d’avoir tendu un «piège» à l’armée algérienne au Niger. C’est dire que la crainte d’un pouvoir tenté par la guerre pour durer traverse jusqu’aux cercles qui font partie des rouages du Système algérien.

La formule de Bensedira est spectaculaire, et elle mérite une précision juridique. L’état d’exception ne suspend pas, à lui seul, la Constitution. Mais son raisonnement repose sur des articles bien réels.

Le droit algérien prévoit en effet une gradation. L’article 98 permet au président de proclamer l’état d’exception, pour soixante jours, en cas de péril imminent pour les institutions ou l’intégrité du territoire. L’article 99 l’autorise à décréter la mobilisation générale en Conseil des ministres. Une loi de 2025 en a précisé les modalités: 69 articles, coordination confiée au ministère de la Défense, passage organisé «de l’état de paix à l’état de guerre». L’article 100 lui permet de déclarer la guerre en cas d’agression effective ou imminente. Et l’article 101 en tire les conséquences: pendant l’état de guerre, la Constitution est suspendue, le président assume tous les pouvoirs et, si son mandat expire, il est prorogé de plein droit jusqu’à la fin de la guerre.

Autrement dit, la seule voie constitutionnelle qui permette à un président algérien de rester en poste au-delà de son mandat, sans élection et sans révision de la Constitution, passe par la guerre. Abdelmadjid Tebboune, réélu en septembre 2024, achève en 2029 son second et dernier mandat autorisé.

Rien ne permet d’affirmer qu’Alger prépare un conflit. L’envoi de troupes au Niger relève, en droit, de l’article 91, pas de l’état de guerre. Mais le contexte rend la question légitime, car le pouvoir a construit méthodiquement un récit de guerre. Depuis l’été, l’armée accuse un opposant exilé, Amir Dz, d’avoir incendié les forêts sur ordre de l’étranger. Le code pénal a été durci pour punir de mort les incendies commis «pour le compte de parties étrangères». La presse du régime menace les Émirats d’une «escalade ouverte sur tous les fronts». Les relations sont rompues avec Abou Dhabi, rompues avec Rabat depuis 2021, exécrables avec Paris et Bamako. Chaque crise intérieure, de la vie chère aux tomates jetées dans la nature, est imputée à des «parties criminelles» et à des complots.

Un régime qui vit dans le langage de la guerre finit par en accumuler les instruments: une loi de mobilisation générale, une doctrine militaire révisée, des troupes autorisées à franchir les frontières. Il ne lui manque plus que l’occasion. Le Sahel en offre beaucoup.

L’histoire récente ne manque pas de dirigeants qui ont trouvé dans un conflit extérieur le moyen de suspendre les échéances intérieures. L’Algérie n’en est pas là. Mais ses voisins, ses partenaires et ses propres citoyens ont quelques raisons de regarder de près ce que le Parlement a voté dimanche, et ce que le pouvoir en fera.

La Constitution algérienne a prévu une seule façon de prolonger un président sans le réélire: la guerre. Le régime n’a pas besoin de la déclarer. Il lui suffit de faire croire, chaque semaine, qu’elle a déjà commencé.

Par Tarik Qattab
Le 25/10/2026 à 11h11