Algérie: après les bouchers, la tomate traduite devant le pôle du crime organisé

Récolte de tomates à Tipaza, à l’ouest d’Alger.

Récolte de tomates à Tipaza, à l’ouest d’Alger.

Le parquet d’Alger confie au pôle de lutte contre le crime organisé une enquête sur des légumes jetés hors des villes. En une semaine, le régime a diabolisé les importateurs, les bouchers, les intermédiaires et maintenant les «jeteurs de tomates». Un seul suspect échappe à toute enquête: le système qui fixe les prix, les marges et les importations.

Le 25/10/2026 à 09h00

Il fallait un coupable par jour, l’Algérie en a trouvé un nouveau. Le jeudi 22 octobre, le procureur général près la cour d’Alger a ordonné l’ouverture d’enquêtes après la diffusion de vidéos montrant des tomates et d’autres légumes, «propres à la consommation», déversés dans des terrains vagues en dehors des villes. L’affaire n’est pas confiée à la brigade économique ou aux services du commerce, mais au Pôle national de lutte contre le crime organisé. La tomate algérienne rejoint ainsi le terrorisme, le trafic de drogue et le blanchiment au rang des menaces pour la Nation.

Le parquet a déjà son explication: ces légumes auraient été jetés pour empêcher leur distribution, provoquer la pénurie et spéculer sur les prix. L’enquête visera quiconque a participé, incité, financé ou profité de ces actes, «quels que soient son statut ou sa fonction». Aucun chiffre n’est donné sur les quantités, aucun lieu n’est précisé, aucun suspect n’est nommé. Mais le récit est en place avant les résultats, comme toujours.

Récapitulons la semaine. Le 18 octobre, le Conseil des ministres dénonçait des «monopoles constitués par certains importateurs» de viande et des bouchers qui vendent la viande importée au prix de la viande locale. Le même jour, il annonçait une loi contre les intermédiaires, des brigades de contrôle quotidiennes, des prix plafonnés pour les légumes, les pâtes et les viandes, et une base de données numérique des prix. Le 22, c’est au tour du maraîcher. La liste des coupables s’allonge: l’importateur, le boucher, l’intermédiaire, le «spéculateur», le «jeteur de tomates». On attend le prochain épisode.

L’ironie de la séquence n’a pas échappé aux Algériens. Parmi les sept mesures du 18 octobre figurait l’achat, par les walis, des surplus de production locale pour les stocker et les remettre sur le marché quand les prix monteraient. Quatre jours plus tard, la justice découvre des surplus jetés dans la nature. Si ces légumes étaient en trop, l’État qui promettait de les racheter n’était pas au rendez-vous. S’ils manquaient sur les marchés, il fallait les y amener. Dans les deux cas, la question se pose d’abord à l’administration.

Car il existe une explication plus banale que le complot. Dans tous les pays agricoles, un producteur jette sa récolte quand le prix payé au champ ne couvre plus le coût du transport et de la main-d’œuvre, faute de chambres froides, d’unités de transformation ou d’acheteurs. Les tomates jetées témoignent alors d’un excès d’offre à un endroit et d’un circuit de distribution défaillant, pas d’une pénurie organisée. C’est exactement le maillon que l’économie administrée algérienne prétend contrôler depuis des années.

Le pouvoir connaît pourtant les outils de la répression. Une loi de 2021 contre la spéculation illicite prévoit de lourdes peines de prison, et les campagnes contre les «spéculateurs» reviennent à chaque ramadan, à chaque pénurie d’huile, de lait en sachet ou de semoule. Les prix, eux, continuent de grimper. Selon l’Office national des statistiques, les produits frais ont augmenté de 4,7% en août, le poulet de 40,5% et les fruits de 22,8%. Sur un an, les prix à la consommation progressent de 8,3%.

Cette inflation n’est pas celle d’un pays pauvre. Le 17 octobre, le ministre de l’Énergie annonçait 37,5 milliards de dollars de recettes d’hydrocarbures en neuf mois. Le même mois, un F3 se loue à Alger autour de 97.500 dinars, soit quatre fois le salaire minimum. Le régime dispose de la rente, il ne sait pas la transformer en tomates à prix raisonnable sur l’étal.

Chaque nouvelle enquête dit la même chose. Le pouvoir a besoin de visages à montrer: hier l’opposant et youtubeur exilé, Amir Dz, accusé d’avoir incendié les forêts, aujourd’hui le maraîcher qui jette ses cageots. L’important n’est pas que l’enquête aboutisse, mais qu’elle soit annoncée. Elle prouve que le régime agit, et que le problème vient toujours d’ailleurs.

La liste des coupables s’allonge chaque semaine. Un nom n’y figure jamais: celui du système qui décide qui importe, à quel prix on vend et quelle marge on prend. On poursuit le maraîcher pour la pénurie et le boucher pour la cherté. Mais ce ne sont pas eux qui ont laissé le pays sans chambres froides ni circuits de distribution dignes de ce nom, ouvert les importations de viande sans savoir où elle finissait, ni promis de racheter des surplus qui finissent dans les terrains vagues. Ce régime ne manque ni d’argent ni de pouvoir: il manque de compétence. Avec 37,5 milliards de dollars de rente en neuf mois, il n’est pas capable d’acheminer une tomate du champ à l’étal. L’impéritie a un siège au Conseil des ministres. Elle ne risque pas d’être convoquée: c’est elle qui signe les convocations.

Par Mohammed Ould Boah
Le 25/10/2026 à 09h00