Les présides oubliés: forteresses ibériques du rivage marocain, de la conquête à la restitution

Le fort d'Essaouira.

Le fort d'Essaouira.

TribuneCe texte, qui prolonge nos travaux sur Sebta (Ceuta) et Mlilya (Melilla), poursuit une intention simple: raconter cette histoire continue d’une rive à l’autre, d’al-Andalus à nos jours, pour qu’Espagnols, Portugais et Marocains connaissent mieux ce qu’ils ont en partage. Chaque société a gardé sa version — la croisade et la gloire d’un côté, l’occupation et la libération de l’autre — et ignore souvent celle du voisin. Mettre ces récits côte à côte, c’est déjà réduire cette ignorance. Par Mohamed Métalsi, urbaniste, docteur en esthétique, historien d’art, chercheur, ancien directeur des actions culturelles de l’Institut du monde arabe de Paris et ancien doyen de la Faculté Euromed des SHS de Fès.

Le 25/10/2026 à 09h58

De la prise de Ksar es-Seghir (1458) à la rétrocession d’Ifni (1969), les rivages du Maghreb al-Aqsâ, puis du Maroc, ont porté une couronne discontinue de forteresses ibériques: les présides. Portugais puis Espagnols y ont planté des places de garnison, tombées ou évacuées l’une après l’autre. L’article replace cette histoire dans la longue relation qui unit les deux rives du détroit depuis al-Andalus, retrace les raisons de ces occupations et de leur récupération, puis interroge les motifs pour lesquels l’Espagne garde encore trois groupes de rochers sans population civile.

Note terminologique: préside vient de l’espagnol presidio, place de garnison; les Portugais parlaient de praças. Maghreb al-Aqsâ, «le Couchant le plus lointain», est le nom que les géographes arabes donnaient à l’extrémité occidentale du monde musulman: nous l’employons pour la période médiévale et jusqu’au début du XVIe siècle, et réservons Maroc, nom européen dérivé de Marrakech, à l’époque moderne et contemporaine. Pour la fin des occupations, l’historiographie marocaine parle de libération ou de récupération, l’historiographie ibérique d’abandono ou d’evacuación; nous adoptons le lexique de la récupération, en signalant la lecture adverse lorsque nécessaire.

Introduction: un détroit qui n’a jamais été un mur

Une quinzaine de kilomètres d’eau séparent l’Europe de l’Afrique au détroit de Gibraltar. Pendant près de huit siècles, d’al-Andalus jusqu’au royaume nasride de Grenade, ce bras de mer fut un pont plutôt qu’une frontière. Les armées almoravides et almohades, venues du Maghreb al-Aqsâ, le franchirent vers le nord; savants, marchands et architectes l’empruntèrent dans les deux sens, et la Giralda de Séville répond encore à la Koutoubia de Marrakech. Dès 818, des familles chassées de Cordoue fondèrent à Fès le quartier des Andalous, ʿAdwat al-Andalus; après 1492, puis l’expulsion des morisques en 1609-1614, des dizaines de milliers d’Andalous vinrent peupler Fès, Tétouan, Chefchaouen ou Rabat-Salé. Entre-temps, le mouvement s’était inversé: la guerre avait traversé le détroit vers le sud, et les présides étaient nés.

Ce texte, qui prolonge nos travaux sur Sebta (Ceuta) et Mlilya (Melilla), poursuit une intention simple: raconter cette histoire continue d’une rive à l’autre, d’al-Andalus à nos jours, pour qu’Espagnols, Portugais et Marocains connaissent mieux ce qu’ils ont en partage. Chaque société a gardé sa version - la croisade et la gloire d’un côté, l’occupation et la libération de l’autre - et ignore souvent celle du voisin. Mettre ces récits côte à côte, c’est déjà réduire cette ignorance.

Pourquoi des royaumes ibériques ont-ils occupé, à grands frais, des points isolés d’un littoral qu’ils n’ont presque jamais pénétré, et comment ces points leur ont-ils échappé? L’historien Andrew Hess a parlé d’une «frontière oubliée»: non une ligne continue, mais un pointillé de forteresses face à un arrière-pays insoumis, ravitaillées par la mer parce que la terre leur était fermée.

Nous suivrons trois temps — l’expansion (1415-1550), le reflux (1541-1769), les rétrocessions du XXe siècle — avant d’examiner les rochers que l’Espagne tient encore.

I. Pourquoi franchir le détroit?

Lorsque la flotte de Jean Ier de Portugal se présente devant Sebta (Ceuta) en août 1415, Grenade est encore musulmane, et le restera jusqu’en 1492. Porter la guerre en Afrique, c’est prolonger outre-mer la Reconquista, que la péninsule pense depuis des siècles comme une lutte sacrée; les bulles pontificales de 1452 et 1455 donnent à l’entreprise la caution du droit de l’Église. Pour une noblesse portugaise qui n’a plus de terres à conquérir chez elle, l’Afrique promet honneur, butin et promotion. En Castille, la chute de Grenade libère hommes et énergies: le testament d’Isabelle la Catholique (1504) demande à ses héritiers de poursuivre la conquête outre-détroit.

Mais la foi n’explique pas tout. Le Portugal manque de grain, et les plaines atlantiques des Doukkala et des Abda, autour de Safi et d’Azemmour, sont des greniers. Leurs ports fournissent blé, chevaux et tissus que les Portugais revendent en Afrique de l’Ouest contre de l’or: l’historien Vitorino Magalhães Godinho a montré que ces places étaient les relais d’un commerce atlantique. Il faut d’ailleurs se garder d’un anachronisme: lorsque le Portugal s’installe au Maghreb al-Aqsâ, il n’a pas encore le Brésil, que Cabral n’aborde qu’en 1500 et qui reste longtemps un simple comptoir. Pendant tout le XVe siècle, la rive africaine, à deux jours de mer de Lisbonne, est la grande frontière du royaume. Au XVIe siècle s’ajoute un enjeu naval: face aux corsaires, tenir une pointe rocheuse, c’est interdire un mouillage et protéger les côtes andalouses.

Ces conquêtes profitent enfin d’un pouvoir affaibli. Au XVe siècle, les Mérinides, dynastie amazighe qui régnait depuis Fès, s’essoufflent; leurs successeurs, les Wattassides, ne contrôlent guère que la région de Fès. Mais l’occupation fait naître son propre remède, et ce remède ne vient pas d’abord du palais. Ce sont les tribus du Sous et des plaines atlantiques, rassemblées autour des confréries religieuses et de leurs sanctuaires, les zawiyas, qui harcèlent les places portugaises au nom du jihad. Toutes ne combattent pas: certains chefs, comme Yahya ou Taʿfuft dans les Doukkala, s’allient un temps aux Portugais par intérêt. Les Saadiens, famille chérifienne venue de la vallée du Draa, prennent la tête de ce mouvement plus qu’ils ne le créent, et conquièrent tout le pays: l’historien Vincent Cornell a montré que la lutte contre les places portugaises fut le berceau de leur légitimité. En somme, les présides ont contribué à forger l’État qui allait les reprendre.

II. Les praças portugaises: l’éclat et le reflux

Après Sebta, le Portugal veut tenir toute la rive sud du détroit. En 1458, le roi Alphonse V prend Ksar es-Seghir, «le petit château», que les Portugais appellent Alcácer Ceguer. Ce n’était pas un simple bourg entre Sebta et Tanger. Ribat dès le Xe siècle, le site fut, sous les Almoravides et les Almohades, qui l’appelaient Qasr Masmuda, «le château des Masmouda», l’un des grands ports d’embarquement des armées vers al-Andalus; les Mérinides, qui le nommèrent Qasr al-Majaz, «le château du passage», en firent une base navale et un arsenal, d’où leurs navires gagnaient la péninsule. En août 1471, il enlève Asilah, que les Portugais appellent Arzila, sur l’Atlantique, au terme d’un assaut sanglant. Tanger, elle, s’était défendue: elle avait repoussé les Portugais en 1437, puis en 1463 et 1464. Mais en apprenant le sort d’Asilah, où des milliers d’habitants ont été tués ou réduits en captivité, ses défenseurs évacuent la ville, où les Portugais entrent sans combat le 28 août. Le roi y gagne son surnom, «l’Africain». Plus au sud, le Portugal cherche d’abord le commerce, puis la conquête. Il fonde en 1505 Santa Cruz do Cabo de Gué, «Sainte-Croix du cap de Gué», l’actuelle Agadir; il occupe Safi en 1508 et Azemmour en 1513, deux ports ouverts sur les plaines à blé. Vers 1515, ses alliés locaux poussent jusqu’aux portes de Marrakech.

L’apogée est bref. Ces places vivent enfermées dans leurs murailles, de razzias et de sièges, et le reflux vient d’un seul coup. Le 12 mars 1541, l’armée saadienne, nourrie des contingents du Sous, prend Agadir d’assaut. Comprenant qu’aucune de ses places ne résistera à une armée dotée d’artillerie, Jean III fait évacuer Safi et Azemmour (1541-1542), puis Ksar es-Seghir et Asilah (1549-1550). Avant de quitter Ksar es-Seghir, les Portugais en démantèlent vraisemblablement une partie, pour ne pas laisser intacte à l’adversaire une base tournée vers l’Andalousie; une destruction totale aurait exigé des moyens qu’ils n’avaient plus. C’est qu’entre-temps l’horizon portugais a changé. Le royaume, qui compte à peine plus d’un million d’habitants, ne peut tenir à la fois Goa, conquise en 1510, un Brésil qui commence à s’organiser et une dizaine de forteresses assiégées. La coïncidence est parlante: en 1549, l’année même où Lisbonne décide d’abandonner Ksar es-Seghir et Asilah, Tomé de Sousa fonde Salvador de Bahia, première capitale du Brésil. Le Portugal quitte le Maroc au moment où il s’installe vraiment en Amérique.

Asilah connaît pourtant un dernier épisode. En 1578, le jeune roi Sébastien y débarque pour conquérir le Maroc; le 4 août, son armée est anéantie près de Ksar el-Kébir. Les Marocains parlent de la bataille de l’oued al-Makhazin, les Portugais d’Alcácer Quibir, les Européens de la «bataille des Trois Rois», car trois souverains y périrent. La victoire porte au trône Ahmad al-Mansur, «le Victorieux», et plonge le Portugal dans une crise qui le livre à Philippe II d’Espagne en 1580. Asilah, rendue au sultan en 1589, retombera plus tard aux mains espagnoles avant d’être définitivement reprise en 1691.

Tanger suit un autre chemin: en 1661, le Portugal l’offre à l’Angleterre dans la dot de Catherine de Bragance, épouse de Charles II. La garnison anglaise découvre vite que le pays ne lui appartient pas. En 1664, le chef de guerre Ghaïlan, à la tête des combattants des tribus du Habt et sans attendre d’ordre d’aucun sultan, tend une embuscade où périssent le gouverneur, Lord Teviot, et une partie de ses hommes. Après lui, ce sont les contingents rifains, conduits par ʿAli ben ʿAbdallah er-Riffi au nom de Moulay Ismaïl, qui resserrent le blocus. Usés par vingt ans de harcèlement tribal, les Anglais évacuent Tanger en 1684, après avoir fait sauter le port et les remparts.

Au sud, seule Mazagan (Mazagão en portugais), l’actuelle El Jadida, «la Nouvelle», est conservée. À partir de 1541, des ingénieurs portugais et italiens en font une citadelle en étoile, entourée de fossés que remplit la mer. Inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2004, elle a pour emblème sa citerne voûtée, où la lumière tombe du plafond sur un miroir d’eau. La place tient plus de deux siècles. En 1769, le sultan Sidi Mohammed ben ʿAbdallah l’assiège; Lisbonne juge la défense inutile, et la population évacue la ville en mars. Le sultan la nomme al-Mahdouma, «la Démolie»; repeuplée au XIXe siècle, elle deviendra al-Jadida. Les habitants, Laurent Vidal l’a montré, furent conduits jusqu’en Amazonie, où ils fondèrent Nova Mazagão: le Brésil, qui avait détourné le Portugal du Maroc, recueillait ses derniers Portugais. Ainsi s’achevait, trois cent cinquante-quatre ans après Sebta, la présence portugaise sur ce rivage.

III. Les presidios espagnols et l’heure des tribus

La Castille arrive plus tard, et par la Méditerranée. En 1497, une expédition armée par le duc de Medina Sidonia occupe Mlilya (Melilla), alors ruinée par les guerres locales. En 1508, l’Espagne s’empare d’un îlot rocheux face au port de Badis, débouché de Fès sur la mer: les Espagnols l’appellent Peñón de Vélez de la Gomera, les Marocains Hajrat Badis, «le rocher de Badis». Le nom espagnol vient d’ailleurs de l’arabe: Vélez est la forme castillane de Bâdis, et Gomera renvoie aux Ghomara, la confédération amazighe de cette partie du Rif; l’expression signifie donc à peu près «le rocher de Badis, au pays des Ghomara». Ces places sont des îles posées sur la terre ferme: elles tiennent le rivage sans jamais conquérir l’intérieur, et vivent du ravitaillement venu d’Andalousie, comme l’ont montré Mercedes García-Arenal et Miguel Ángel de Bunes. L’arrivée des Ottomans à Alger change l’équilibre: Badis (Vélez) est perdu en 1522, repris en 1564, et n’a plus quitté les mains espagnoles.

Au Maroc atlantique, l’Espagne profite d’une guerre civile. À la mort d’Ahmad al-Mansur, en 1603, ses fils se disputent le trône; pour obtenir l’appui de Philippe III, l’un d’eux, al-Maʾmun, cède Larache (al-Araïch), port de l’embouchure du Loukkos, où les Espagnols entrent en novembre 1610. Livrer une ville musulmane à un roi chrétien scandalise les oulémas, les savants de la loi religieuse. En 1614, l’Espagne prend aussi La Mamora, l’actuelle Mehdia, à l’embouchure du Sebou, pour en chasser les corsaires. Pendant que le pouvoir central se défait, ce sont des chefs locaux qui reprennent le combat: le marabout al-ʿAyyashi, de Salé, harcèle des années durant la garnison de La Mamora.

L’avènement de Moulay Ismaïl (1672-1727), deuxième sultan de la dynastie alaouite qui règne encore aujourd’hui, ouvre la décennie des reprises: La Mamora en 1681, Tanger en 1684, Larache en 1689, Asilah en 1691. Les chroniqueurs, d’al-Ifrani à an-Nasiri, ont retenu de ces victoires le nom du souverain qui les a voulues. Elles furent aussi l’œuvre de tout un pays. Moulay Ismaïl en conçoit la stratégie, en assure la légitimité et en rassemble les forces; sur le terrain, les contingents rifains et les tribus du Nord, conduits par des chefs comme ʿAli ben ʿAbdallah er-Riffi, portent l’essentiel des combats. Le corps des ʿAbid al-Bukhari, que le sultan constitue dans les mêmes années, est surtout chargé de garnir les qasbas et d’asseoir l’autorité de l’État à l’intérieur du pays. Les reprises apparaissent ainsi comme l’œuvre conjointe d’un souverain et des tribus du Rif, des Jbala et des plaines du Gharb, qui répondent à son appel. Sebta et Mlilya, en revanche, résistent à tous les sièges. À la fin du XVIIIe siècle, l’Espagne ne garde plus que ces deux villes, Badis (Vélez) et Nakour (Alhucemas), auxquelles s’ajouteront les îles Jaâfarine (Chafarinas) en 1848.

Même au temps des sièges, le détroit ne s’est jamais fermé. Des milliers de captifs, chrétiens à Meknès ou à Salé, musulmans à Cadix ou à Lisbonne, attendaient leur rachat, que négociaient notamment les ordres religieux des Trinitaires et des Mercédaires; marchands et ambassadeurs passaient d’une rive à l’autre. En 1767, Sidi Mohammed ben ʿAbdallah et Charles III signent à Marrakech un traité de paix et de commerce: après trois siècles de guerre, les deux rives réapprennent à se parler.

IV. Le XXe siècle: les rétrocessions négociées

Le traité de Wad-Ras (26 avril 1860), qui clôt la «guerre d’Afrique» menée par l’Espagne contre le Maroc en 1859-1860, reconnaît en son article 8 le droit de l’Espagne à rétablir l’ancien comptoir de Santa Cruz de Mar Pequeña, «Sainte-Croix de la Petite Mer», fondé vers 1478. La «Petite Mer» est en réalité la lagune que les Marocains appellent Khnifiss ou Naïla (Puerto Cansado pour les Espagnols), et les ruines du comptoir se trouvent sur sa rive, au lieu-dit Agouitir, près d’Akhfennir, à quelque 240 kilomètres au sud d’Ifni; mais Madrid, jugeant ce site peu commode, fait reconnaître en 1883 son identification à Ifni, qu’elle n’occupe effectivement qu’en 1934. La convention franco-espagnole du 27 novembre 1912 lui attribue une zone nord, théâtre de la guerre du Rif et du désastre d’Anoual (1921), et une zone sud autour de Tarfaya, que les Espagnols appelaient Cabo Juby. Les plazas de soberanía, elles, restent hors du protectorat.

Le protectorat nord prend fin le 7 avril 1956. Mais l’indépendance ne règle pas le Sud. En 1957-1958, la «guerre d’Ifni» est menée en grande partie par les Aït Baâmrane, la confédération amazighe de la région, aux côtés de l’Armée de libération; les troupes espagnoles se replient sur un étroit périmètre autour de Sidi Ifni. L’accord de Cintra (Sintra, près de Lisbonne), signé le 1er avril 1958, rend Tarfaya au Maroc. Ifni suit: l’Assemblée générale des Nations unies invite dès 1965 l’Espagne à négocier, et le traité de Fès (4 janvier 1969) organise la rétrocession, effective le 30 juin 1969. Là encore, la négociation des États a recueilli ce que la résistance des tribus avait préparé. La question du Sahara, qui relève d’un autre cadre juridique, sort du champ de cet article. En treize ans, le Maroc indépendant a recouvré l’essentiel de ce que l’Espagne détenait sur son sol. Restaient deux villes et trois groupes de rochers.

V. Les rochers de la mer d’Alboran: ce que garde l’Espagne

L’Espagne distingue les plazas mayores, Sebta (Ceuta) et Mlilya (Melilla), villes autonomes depuis 1995, et les plazas menores, les «petites places»: Badis (Vélez), Nakour (Alhucemas) et les îles Jaâfarine (Chafarinas). Ces dernières relèvent directement de l’État central, sont tenues par l’armée et ne comptent aucune population civile.

Badis (Vélez de la Gomera): le rocher devenu presqu’île

Face au village de Badis, ancien port de Fès, se dresse un piton d’environ 1,9 hectare - moins que deux terrains de football - couronné de bâtiments blancs et ocre. Espagnol sans interruption depuis 1564, le rocher de Badis (Vélez) a été relié au continent au début des années 1930 par une langue de sable (les sources hésitent entre une tempête de 1934 et un séisme de 1930). Il en résulte une curiosité: une frontière terrestre d’environ 85 mètres entre l’Espagne et le Maroc, l’une des plus courtes du monde. Le 29 août 2012, des militants marocains y ont planté des drapeaux; des migrants y sont aussi parvenus à plusieurs reprises.

Nakour (Alhucemas): la forteresse posée sur l’eau

Le nom espagnol Alhucemas vient de l’arabe al-khuzâmâ, «la lavande», qui a aussi donné son nom à la ville d’al-Hoceïma. Les Marocains appellent le rocher Hajrat an-Nakour, du nom de l’émirat de Nakour, que l’on tient pour la première principauté musulmane du Maghreb al-Aqsâ. Fondé vers 710 par Salih ibn Mansur, il précède de près de quatre-vingts ans les Idrissides, dynastie alide chiite, de tradition zaydite, installée chez les Awraba de la région de Volubilis, avec laquelle il coexiste; à la différence de leurs voisins, ses émirs, sunnites et fidèles aux Omeyyades de Damas puis de Cordoue, adoptent plus tard le rite malikite et résistent aux Fatimides, avant que les Almoravides ne rasent la ville vers 1080. À quelques centaines de mètres de la plage, il porte une forteresse blanche qui semble flotter; avec deux îlots voisins, l’ensemble couvre environ 4,6 hectares. L’Espagne invoque une cession saadienne de 1559-1560, que l’historiographie marocaine conteste; l’occupation effective date de 1673, pour supprimer un repaire de corsaires. Fin août 2012, des dizaines de migrants subsahariens ont gagné l’îlot le plus proche de la côte; les deux États ont coopéré pour les reconduire sur le continent, et l’armée espagnole y a depuis établi un poste.

Les îles Jaâfarine (Chafarinas): la course contre la France

À quelque quatre kilomètres de Ras el-Ma, près de l’embouchure de la Moulouya, trois petites îles offrent l’un des meilleurs mouillages de la côte. Le 6 janvier 1848, des soldats espagnols y débarquent quelques heures avant un navire français venu d’Oran: la France, installée en Algérie depuis 1830, les convoitait aussi. Les îles Jaâfarine (Chafarinas) ne furent pas prises au Maroc pour le Maroc, mais pour qu’une autre puissance européenne ne les prenne pas. Seule l’une des trois îles est occupée, par une petite garnison. Devenu espace naturel protégé, l’archipel abrite une importante colonie de goélands d’Audouin, argument écologique que la présence espagnole n’avait pas à l’origine.

Leila (Perejil): la crise de juillet 2002

Ce rocher inhabité, tout proche de la côte entre Sebta et Tanger, s’appelle Leila ou Tourah pour les Marocains, Perejil, «persil», pour les Espagnols. Il ne figure pas formellement parmi les plazas de soberanía. Le 11 juillet 2002, des gendarmes marocains s’y installent; le 17, une opération espagnole les en déloge sans effusion de sang. Une médiation américaine rétablit le statu quo ante, la situation antérieure: l’îlot reste vide. Disproportionnée au regard de l’enjeu matériel, la crise montre que chaque rocher est un symbole.

Pourquoi garder des pierres sans habitants?

Six logiques se dégagent, que l’analyse doit distinguer des intentions que prêtent à Madrid ses critiques.

L’indivisibilité. C’est la raison principale: céder un rocher reviendrait à admettre que la souveraineté espagnole en Afrique du Nord est négociable, et affaiblirait la position de Madrid sur Sebta et Mlilya. Le rocher est moins défendu pour lui-même que comme premier rempart des deux villes.

La surveillance. La mer d’Alboran est l’antichambre du détroit de Gibraltar, l’un des passages maritimes les plus fréquentés du monde. Les rochers offrent des points d’observation et de signalisation au contact de la côte marocaine; leur valeur militaire est devenue modeste, leur intérêt de surveillance demeure.

La frontière migratoire. Les rochers permettent d’observer départs et trafics, notamment de résine de cannabis, mais ce sont aussi des terres européennes accessibles à la nage, où un migrant peut demander protection. Leur gestion exige une coopération étroite avec Rabat.

L’espace maritime. Chaque rocher engendre une mer territoriale de 12 milles marins. Mais l’article 121, paragraphe 3, de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, ratifiée par l’Espagne (1997) et le Maroc (2007), refuse zone économique exclusive et plateau continental aux rochers impropres à l’habitation humaine ou à une vie économique propre; la sentence arbitrale Philippines c. Chine (2016) a précisé qu’une garnison entretenue de l’extérieur ne suffit pas à établir cette capacité. La présence militaire ne saurait donc fonder des prétentions maritimes étendues.

Le symbole. Aucun gouvernement espagnol, de gauche comme de droite, n’a envisagé publiquement de céder un rocher. Inscrites dans un récit national et dans l’identité de l’armée, peu coûteuses, ces places relèvent d’un calcul où céder n’apporterait rien, même si des analystes espagnols ont parfois interrogé l’utilité de ces garnisons.

Gibraltar. Rabat lie volontiers les présides à Gibraltar; Madrid rejette l’analogie, Gibraltar figurant depuis 1963 sur la liste onusienne des territoires non autonomes, à la différence des présides. Tenir les rochers, c’est aussi refuser un parallélisme qui affaiblirait la revendication espagnole sur le Rocher.

L’enjeu des rochers n’est donc pas leur valeur intrinsèque, presque nulle, mais leur valeur de position: militaire hier, juridique et symbolique aujourd’hui.

Deux lectures d’un même rivage

Depuis l’indépendance, le Maroc considère Sebta, Mlilya et les rochers comme des territoires marocains sous occupation. Son argumentaire est historique: ces places relevaient de tribus établies sur ces terres et ces rivages depuis des millénaires — les Anjra autour de Sebta, les Guelaya autour de Mlilya, les Ghomara à Badis, les Bocoya et les Aït Ouriaghel autour de la baie de Nakour, les Kebdana face aux îles Jaâfarine — et qui reconnaissaient, par l’allégeance (bayʿa), l’autorité des sultans dont le Maroc actuel est le successeur; leur occupation résulte de la force ou de cessions arrachées à des princes en guerre civile, contestées dès l’époque au regard du droit islamique. Il est géographique: ce sont des enclaves sur son sol ou sur son plateau continental. Il est politique, au nom de la résolution 1514 (XV) de 1960, qui consacre l’intégrité territoriale. En janvier 1975, le Maroc a demandé leur inscription sur la liste des territoires non autonomes, sans succès; Hassan II a ensuite proposé une réflexion commune et lié leur sort à celui de Gibraltar. La revendication demeure, formulée sur un mode diplomatique compatible avec un partenariat étroit avec l’Espagne.

L’Espagne soutient que ces territoires font partie intégrante de son territoire national. Elle invoque l’ancienneté de sa présence, antérieure à l’avènement de la dynastie alaouite, la continuité d’une souveraineté reconnue selon elle par plusieurs traités hispano-marocains, du traité de 1767 à ceux du XIXe siècle, leur absence de la liste onusienne et du protectorat de 1912 et, pour Sebta et Mlilya, la volonté de leurs habitants, argument sans objet pour les rochers. À l’argument de l’antériorité, la lecture marocaine répond par la profondeur du temps: la présence espagnole se compte en siècles, celle des tribus sur ces rivages en millénaires.

Des questions restent ouvertes. L’article 6 du traité de l’Atlantique Nord ne couvre pas explicitement ces territoires; la délimitation maritime en mer d’Alboran n’est pas réglée; et la validité des titres anciens dépend de la légitimité reconnue à ceux qui les ont consentis. L’historien n’a pas à désigner de vainqueur, mais à montrer qu’il s’agit d’une histoire d’États, de foi, de mer et de mémoire, dont chaque génération réécrit la conclusion.

Conclusion: le détroit, hier et aujourd’hui

De la flotte d’Alphonse V devant Ksar es-Seghir aux soldats qui veillent aujourd’hui sur les îles Jaâfarine, l’histoire des présides se lit comme un long reflux. Chaque récupération résulte d’une conjonction: des tribus qui tiennent le terrain, souvent pendant des décennies, un pouvoir capable de fédérer leurs forces, et une puissance ibérique qui juge la place trop coûteuse. L’historien doit tenir ensemble le rôle des souverains et celui des tribus, et se garder du récit, venu de l’autre rive, d’un simple abandon volontaire.

Restent les rochers, et, au-delà d’eux, un détroit qui a changé de visage. Pendant cinq siècles, la rive sud fut celle que l’on assiégeait; elle est devenue celle qui construit. À quelques kilomètres de Sebta, le port de Tanger Med a traité en 2025 plus de conteneurs que Valence et Algésiras réunis; près de Mlilya, Nador West Med s’apprête à ouvrir ses quais; entre les deux, des zones industrielles où se croisent capitaux marocains, européens et chinois redessinent l’économie du Nord. Le Maroc ne reprend plus les présides par le siège, comme Moulay Ismaïl, ni par la tribune des Nations unies, comme en 1975: il les contourne, en bâtissant à leurs portes ce qui les rend marginaux.

L’Espagne regarde ce basculement avec des yeux partagés. Algésiras, Sebta et Mlilya en ressentent la concurrence; Madrid, elle, y voit un voisin devenu indispensable: l’Espagne est le premier partenaire commercial du Maroc, les deux pays gardent ensemble une frontière migratoire et coorganisent avec le Portugal la Coupe du monde 2030. Jamais les deux rives n’ont été aussi liées, et jamais la question de souveraineté n’a été aussi soigneusement mise entre parenthèses. Mais une question mise entre parenthèses n’est pas une question réglée. Tant que l’Espagne demeurera à Sebta, à Mlilya et sur ces rochers posés contre sa côte, le Maroc y verra le vestige d’une ère coloniale et d’une ancienne volonté de domination qui enserre son littoral, et la relation la plus étroite gardera une part d’inachevé. On peut se demander si un partenariat véritablement apaisé sera possible sans qu’un jour, par la négociation et dans le respect des intérêts de chacun, l’avenir de ces villes et de ces rochers soit enfin posé sur la table.

C’est peut-être là la leçon de cette longue histoire. Les forteresses ont été prises et rendues, les tribus ont combattu, les sultans ont signé, les rois ont négocié; mais le détroit, lui, n’a jamais cessé d’être un passage. Que chaque peuple connaisse mieux le récit de l’autre ne réglera pas le sort de Badis ou de Nakour; cela permettra du moins d’en parler sans ignorance. Le chapelet n’est pas entièrement défait. Ses derniers grains attendent que l’économie et la diplomatie, plus que la poudre, écrivent la suite.

Bibliographie indicative

Sources marocaines

• al-Ifrani, «Nuzhat al-hadi bi-akhbar muluk al-qarn al-hadi», trad. O. Houdas, «Histoire de la dynastie saadienne au Maroc (1511-1670)», Paris, Leroux, 1888-1889.

• an-Nasiri, Ahmad ibn Khalid, «Kitab al-Istiqsa li-akhbar duwal al-Maghrib al-Aqsa», Casablanca, Dar al-Kitab, 1954-1956; trad. partielle dans les Archives marocaines.

• az-Zayani, «Abu al-Qasim, al-Turjumana al-kubra», éd. ʿA. al-Filali, Rabat, 1967; trad. partielle O. Houdas, Le Maroc de 1631 à 1812, Paris, 1886.

Recueils documentaires

• Castries, Henry de (dir.), «Les Sources inédites de l’histoire du Maroc», Paris, Leroux / Geuthner, 1905-1961 (séries Portugal, Espagne, Angleterre, France, Pays-Bas).

Études en arabe, en français et en anglais

• Benchekroun, Chafik T., «Les Idrissides: l’histoire contre son histoire», Al-Masaq: Journal of the Medieval Mediterranean, vol. 23, n° 3, 2011, p. 171-188.

• Benchekroun, Chafik T., «Les Idrissides entre Fatimides et Omeyyades», Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 139, 2016, p. 29-50.

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Textes juridiques

• «Traité de paix et d’amitié hispano-marocain de Marrakech», 28 mai 1767.

• «Traité de Wad-Ras», 26 avril 1860, art. 8.

• «Convention franco-espagnole du 27 novembre 1912».

• «Accord de Cintra », 1er avril 1958; « Traité de Fès», 4 janvier 1969.

• «Convention des Nations unies sur le droit de la mer», Montego Bay, 10 décembre 1982, art. 121.

• Cour permanente d’arbitrage, «The South China Sea Arbitration (Philippines c. Chine), sentence du 12 juillet 2016».

Par Mohamed Métalsi
Le 25/10/2026 à 09h58