Les Rifains la nomment Mritch, les Marocains Mliliya, les Espagnols Melilla: trois noms pour une même ville, et sous chacun d’eux, un même mot amazigh qui dit la blancheur. À l’est du Rif, là où la côte s’infléchit vers l’Orient, un long promontoire de roches sombres s’avance dans la Méditerranée: c’est le cap des Trois Fourches, que les Rifains appellent Ras Werk. À son pied, un éperon rocheux referme une petite baie; plus au sud, la lagune de Bou Areg, la Mar Chica des Espagnols, s’étire derrière son cordon de sable, tandis que le massif du Gourougou dresse au-dessus de tout sa silhouette volcanique. C’est là, entre la montagne, la lagune et la mer, que s’est élevée la ville que les Phéniciens nommaient Rusadir et que les géographes de langue arabe appelaient Malila.
Son histoire plonge loin dans le passé africain. Sur ces rivages vécurent des hommes qui comptent parmi les premiers agriculteurs du Maghreb; puis vinrent les marins phéniciens, les rois maures et Rome. Durant huit siècles d’islam, la petite cité portuaire vécut au rythme du pays des Guelaya, les Iqer’iyen de langue tarifite, et des dynasties qui gouvernèrent le Maghreb al-Aqsa. Al-Bakri y voyait une ville ceinte de pierre, avec sa citadelle, sa grande mosquée, ses bains et ses marchés, et Léon l’Africain se souvenait encore du miel qui faisait sa renommée.
Dans la nuit du 17 septembre 1497, une flotte armée par le duc de Medina Sidonia, sous la conduite de Pedro de Estopiñán, aborde au pied du rocher. Elle ne trouve personne. Les habitants ont quitté une ville que la guerre entre les sultans de Fès et de Tlemcen avait déjà ruinée et que, selon Léon l’Africain, ils incendièrent eux-mêmes à l’approche des navires chrétiens. L’historiographie espagnole parle volontiers, depuis, d’une «occupation» plutôt que d’une conquête. Le mot est commode, car il laisse dans l’ombre ce qui avait précédé comme ce qui allait suivre: quatre siècles durant lesquels la place, assiégée et ravitaillée par la mer, vécut en guerre avec le pays qui l’entourait.
Ceuta, face à Gibraltar, occupe les discours des politiques et les colonnes des journaux; Melilla n’y paraît le plus souvent qu’en second, comme son appendice oublié. Elle n’a pas eu non plus son al-Ansari: aucun fils de la ville n’a dressé, dans l’exil, l’inventaire de ce qui avait été perdu, et l’archéologie n’a interrogé le sol que par fragments. Cette double absence a laissé le champ libre à un récit qui fait commencer l’histoire de Melilla en 1497, dans une ville vide qu’il aurait suffi d’occuper. D’où notre question: comment un port du Rif oriental, enraciné dans le pays amazigh et relié aux dynasties du Maghreb al-Aqsa, est-il devenu un presidio castillan, puis une ville frontière de l’Europe en Afrique?

Pour y répondre, nous confronterons les brèves descriptions des géographes de langue arabe, le témoignage des monnaies de Rusadir et les fouilles de Melilla la Vieja, en suivant cinq moments: la naissance d’une ville rifaine; le portrait de Malila et de son pays à la fin du Moyen Âge; l’occupation de 1497 et la formation du presidio; les luttes pour la ville, d’Abd al-Rahman III au coup de canon de 1862; enfin, la ville frontière d’aujourd’hui.
Du cap au port: naissance d’une ville rifaine
Bien avant que ne s’élève la moindre muraille, le pays du cap des Trois Fourches était habité. Sur sa côte sud-ouest, à une vingtaine de kilomètres de Melilla, l’abri d’Ifri Oudadane a livré une occupation de plus de cinq millénaires, d’environ 9000 à 3700 avant notre ère. Vers 5300 avant notre ère y apparaissent des lentilles domestiquées, bientôt suivies de pois, d’orge et de blé, tandis que moutons et chèvres sont parqués dans l’abri même. Ce sont les plus anciennes plantes cultivées datées d’Afrique du Nord, contemporaines des premiers champs de l’Andalousie voisine: l’agriculture s’est répandue presque en même temps sur les deux rives de la Méditerranée occidentale. Un peu plus à l’est, la grotte des Pigeons de Taforalt a livré, dans ses nécropoles vieilles d’environ quinze mille ans, des génomes qui disent la profondeur du peuplement nord-africain. Le Rif oriental n’est donc pas une marge: il est l’un des foyers du monde amazigh ancien que les auteurs grecs et latins nommeront maure.
Les navigateurs phéniciens trouvèrent ici un amer et un abri, et donnèrent au lieu le nom de Rusadir, que l’on traduit d’ordinaire par «cap puissant»; le mot rus, qui désigne le cap comme dans Rusicade ou Rusguniae, nommait le promontoire avant de nommer la ville. Sous la Casa del Gobernador, à Melilla la Vieja, les fouilles conduites depuis 1998 ont atteint, sur plus de quatre mètres de stratigraphie, des niveaux du 7ème siècle avant notre ère, contemporains des premiers établissements phéniciens du détroit. Comme à Ceuta à la même époque, populations indigènes et marchands venus de l’Orient y vivaient sans doute côte à côte.
La période la plus brillante de Rusadir fut celle du royaume de Maurétanie. Du 2ème au premier siècle avant notre ère, sous Bocchus Ier puis Bocchus II, la ville frappe ses monnaies de bronze: au droit, une tête d’homme, roi maure ou Melqart; au revers, le nom de la cité en caractères néopuniques et une abeille entre deux épis, ou entre un épi et une grappe de raisin. Le miel, le grain, la vigne: tout un terroir tient dans cet emblème. Les fouilles ont dégagé une maison du 2ème siècle et une autre du premier siècle avant notre ère, et une nécropole de la même époque avait été découverte, dès le début du 20ème siècle, sur le cerro de San Lorenzo.
Lorsque Rome crée, vers 42, la province de Maurétanie tingitane, Rusadir en devient l’un des ports les plus orientaux, élevée au rang de colonie sous Claude selon la tradition. Pline la mentionne comme une ville et un port, Ptolémée la situe près du promontoire. La province s’arrête un peu plus à l’est, à la Mulucha, l’actuelle Moulouya, et aucune route sûre ne relie la ville à Tingis: Rusadir vit de la mer, au pied de montagnes qui échappent largement à Rome, et l’Antiquité tardive l’efface presque des sources.
La conquête musulmane fait entrer le Rif oriental dans un monde nouveau. Dès 710, selon la tradition, se constitue autour de Nekor, dans la plaine d’al-Hoceïma, l’émirat de Salih ibn Mansour, antérieur de près de quatre-vingts ans à l’arrivée d’Idris. Une tradition rapportée par al-Himyari veut d’ailleurs qu’Idris ibn Abdallah, fuyant les Abbassides, ait débarqué à Melilla avant de gagner Walili. Fondée ou non, elle dit que la ville était perçue comme une porte du Maghreb al-Aqsa.
Au 5ème siècle, Melilla devient un enjeu entre Cordoue et les Fatimides. Selon al-Bakri, l’émir omeyyade Abd al-Rahman III, qui se proclamera calife en 929, s’en empare en 927 et en fait bâtir l’enceinte pour abriter Moussa ibn Abi l’Afiya, chef des Miknasa rallié à sa cause: quatre ans avant Sabta, Melilla fut ainsi la première tête de pont omeyyade en Afrique. Le géographe précise que la ville avait été relevée par les descendants d’al-Bouri ibn Abi l’Afiya; comme à Sabta, la renaissance de la cité musulmane fut l’œuvre de lignages amazighs. Les Almoravides l’intègrent, à la fin du 11ème siècle, au premier ensemble politique qui unifie le Maghreb al-Aqsa, puis les Almohades et les Mérinides de Fès en font l’un des ports de leur royaume, aux côtés de Badis et de la toute proche Ghassassa. Au-delà de la Moulouya s’étend le royaume zayyanide de Tlemcen. Ville de confins, maghrébine sans ambiguïté mais placée à la jointure de deux souverainetés rivales, Melilla tirera de cette position sa fortune, puis sa ruine.
Portrait d’une ville: Malila et son pays
La ville ancienne tenait sur un éperon de quelques hectares, cerné par la mer sur trois côtés et relié au continent par un isthme étroit. Au-delà s’étendait une plaine de jardins adossée au Gourougou, et plus au sud la lagune offrait ses salines et ses pêcheries. Melilla était le débouché maritime d’un pays entier, celui des Guelaya, que Léon l’Africain appelle «Garet»: les Iqer’iyen de langue tarifite, Beni Chiker, Beni Bou Ifrour, Beni Sidel, Beni Bou Gafar et Mazouja, dont les villages s’accrochaient aux pentes du Gourougou et du cap, et dont les montagnes recelaient un fer qu’on exploitera massivement au 20ème siècle. La ville vendait aux montagnards le sel, les étoffes et les produits de la mer; elle recevait d’eux le grain, le bétail, la cire et le miel.
Al-Bakri, au 11ème siècle, la décrit comme une ville ancienne, entourée d’un mur de pierre et dominée par une citadelle très forte, avec sa grande mosquée, ses bains et ses marchés. Al-Idrissi, au siècle suivant, loue la solidité de l’enceinte et un puits nourri par une source intarissable. Sur ce rocher sans rivière, l’eau était le premier des biens; une grande citerne voûtée, sous la Muralla Real, que la tradition locale attribue à la période islamique et que les Castillans utilisèrent jusqu’en 1575, en garde peut-être la mémoire.
Une hospitalité réglée
Al-Bakri rapporte un usage qui en dit plus long que bien des descriptions. Les habitants, écrit-il, appartenaient aux Banou Wartadi; lorsqu’un marchand étranger arrivait, on tirait au sort parmi eux celui qui serait son protecteur et son répondant. Le détail révèle une cité accoutumée à recevoir l’étranger, et qui avait donné à cet accueil une forme juridique: le voyageur entrait dans un réseau d’obligations, sous la garantie d’un lignage. On songe à l’anaïa, cette protection que les sociétés rifaines accordaient à l’hôte, transposée ici dans l’espace urbain. Ces étrangers venaient d’al-Andalus, à une journée de navigation, puis de Gênes, de Catalogne et de Majorque; ils fréquentaient les mouillages de la côte rifaine pour y charger les cuirs, la cire, le miel et les grains, et y décharger les draps et les métaux de l’Europe. Melilla participait de ce commerce à une échelle plus modeste que Sabta ou Tlemcen, mais avec une régularité que les textes laissent entrevoir.
Le miel tenait dans cette économie une place singulière. Léon l’Africain rapporte que la ville tirait son nom de l’abondance du miel de son pays. L’étymologie est populaire, car l’abeille figurait sur les monnaies à une époque où la ville s’appelait encore Rusadir, et le nom de Malila n’apparaît qu’un millénaire plus tard. Mais qu’un lettré du 16ème siècle ait pu expliquer ainsi le nom de la ville dit combien le miel en était l’image: une même figure, l’abeille, relie la Rusadir des rois maures à la Malila des sultans.
Le nom lui-même raconte une autre histoire. Rusadir, le «cap puissant», désignait le promontoire et s’efface au haut Moyen Âge; Malila n’en dérive pas. Le nom est amazigh: il procède de la racine mll, «blanc», celle d’amellal, et la prononciation rifaine en apporte la démonstration. En tarifit, le l devient régulièrement un r roulé et le groupe lt se prononce tch: tacemlalt, «blanche», s’y dit tacemratch. La forme rifaine du nom, Mritch, suppose donc un ancien Tamlilt, dont le t final marque le féminin: «la blanche», sans doute pour la pierre claire de son rocher. Les géographes de langue arabe l’ont transcrit Malila, le dialecte marocain le prononce Mliliya, le castillan en a fait Melilla; sous ces trois formes vivantes, c’est le même nom amazigh qui se perpétue.
Une ville sans élégie
Melilla ne fut pas, comme Sabta, une ville de savants, et les sources biographiques ne conservent que de rares lettrés qui lui soient rattachés. Ce silence n’est pas un vide: c’est celui des petites villes, que l’on ne décrit qu’en passant. Melilla vivait à l’ombre de Fès et de Tlemcen, et sa vie intellectuelle, sans doute modeste, passait par la grande mosquée, les écoles coraniques et les zaouïas qui essaimaient dans les montagnes voisines. Le pays des Guelaya fut en revanche une terre de saints, dont les sanctuaires jalonnaient les crêtes; l’un d’eux, Sidi Wariach, dont la tombe s’élevait aux portes de la ville, jouera en 1893 un rôle que nul n’aurait pu prévoir.
Le 15ème siècle fut un temps d’épreuves. Tandis que le royaume mérinide se défait et que les Wattassides peinent à imposer leur autorité, Tlemcen dispute à Fès les confins orientaux. Selon les chroniques castillanes, la ville, prise entre les deux souverains, changea plusieurs fois de maître, et ses habitants finirent par l’abandonner en partie. L’émissaire des Rois catholiques, Martín Galindo, la trouve à demi ruinée et presque vide, au point que Ferdinand renonce un temps à son projet. Vers 1490, Melilla n’est donc pas une ville sans souveraineté: c’est une ville épuisée, à la frontière de deux royaumes musulmans, au cœur d’un pays rifain bien vivant.
De Malila au presidio (1497-1679)
Le sort de Melilla s’est d’abord joué loin d’elle. En 1494, les accords de Tordesillas réservent le royaume de Fès à l’expansion portugaise, mais laissent à la Castille Melilla et Cazaza. L’entreprise de 1497 est d’abord privée: c’est celle du duc de Medina Sidonia, que les Rois catholiques soutiennent par une rente destinée à la garnison. Partie de Sanlúcar de Barrameda avec plusieurs milliers d’hommes, la flotte d’Estopiñán aborde de nuit; les soldats escaladent les murs et dressent, avant le jour, des palissades préfabriquées en Andalousie. La population de Malila n’était pourtant pas absente: elle s’était retirée devant une armée. L’année suivante, Estopiñán doit revenir avec des renforts pour repousser les tribus voisines, et l’«occupation» commence ainsi par une guerre.
Melilla n’est qu’une étape. Les hommes de Medina Sidonia prennent Cazaza, l’ancienne Ghassassa, en 1505, avant que les combattants du pays ne la reprennent en 1533; le Peñón de Vélez, qui commande le port de Badis, est occupé en 1508, perdu en 1522, repris en 1564. Au même moment, le Portugal couvre de forteresses la côte atlantique. C’est tout le littoral du Maghreb al-Aqsa qui se trouve pris dans une expansion ibérique prolongeant au-delà du détroit la guerre de Grenade.
La ville de la garnison
La conquête ne s’accompagne d’aucun peuplement civil: la ville n’abrite que des soldats, quelques religieux, et bientôt des condamnés. Son entretien coûte si cher que la maison de Medina Sidonia s’en défait au milieu du 16ème siècle au profit de la Couronne. Coupée de la plaine qui la nourrissait, la garnison dépend des convois de Malaga, et la cité décrite par al-Bakri disparaît peu à peu sous la forteresse. Melilla devient un presidio au double sens du mot, place-forte et bagne. Certains soldats désertent et passent à l’islam; d’autres, captifs des tribus, attendent d’être rachetés par les ordres religieux. Des générations d’hommes vivent ainsi sur quelques hectares de rocher, face à des montagnes d’où l’ennemi peut surgir à tout moment: la ville vidée de ses habitants s’est remplie d’autres déracinés.
Les «Maures de paix»
La frontière n’est pourtant jamais étanche. Faute de pouvoir vivre de la seule mer, la garnison noue avec une partie des tribus des liens de commerce et de protection. Les sources espagnoles parlent de «moros de paz», qui apportent au marché de la place du bétail, du grain et parfois des nouvelles, tandis que d’autres tribus harcèlent sans relâche les assiégés. Ces alliances se font et se défont au gré des saisons, des récoltes et des rivalités entre lignages.
«L’histoire de Melilla ne commence pas en 1497. Elle s’enracine dans un pays où l’on cultivait la lentille il y a plus de sept mille ans, dans la cité phénicienne puis maurétanienne, et dans huit siècles d’histoire musulmane.»
— Mohamed Metalsi
Assiégée par le pays, la place ne survit qu’en commerçant avec lui, et cette double relation, faite d’hostilité et d’échange, demeure l’une des constantes de son histoire jusqu’à nos jours. En 1673, l’Espagne occupe encore l’île d’Alhucemas, face à l’ancienne Nekor. Ces «présides mineurs», Vélez et Alhucemas, ne sont que des rochers sans population civile, d’où l’on surveille une côte qui échappe au contrôle de Fès comme à celui de Madrid. C’est cette forteresse, entourée de ses rochers, que le plus puissant des sultans alaouites va entreprendre de reprendre.
Une place disputée (927-1862)
Melilla fut disputée bien avant 1497. En 927, l’émir omeyyade Abd al-Rahman III s’en empare pour contrer les Fatimides, et au 15ème siècle Fès et Tlemcen se la disputent jusqu’à l’épuiser. L’occupation change la nature de la lutte sans l’interrompre. Dès 1497-1498, le sultan wattasside Mohammed al-Cheikh envoie sa cavalerie reprendre la ville, mais les canons de la flotte la repoussent. Au 16ème siècle, la résistance vient surtout du pays lui-même, où tribus guelaya et marabouts harcèlent la garnison, et l’effort des sultans ne reprend qu’avec les Alaouites.
Sous Moulay Ismaïl (1672-1727), le Maroc reprend La Mamora (1681), Tanger (1684), Larache (1689) et Asilah (1691). Contre Melilla, l’effort ne se relâche pas: les troupes du sultan, appuyées par les contingents des tribus du Rif, tiennent la campagne, et les assiégés ne tiennent que la mer. En 1679, l’offensive est si violente que les Espagnols perdent trois des forts avancés; les combats reprennent en 1687, où le gouverneur trouve la mort, puis en 1694-1696 et en 1715. Melilla résiste, mais ses défenseurs comprennent qu’elle ne peut être tenue sans les hauteurs qui la dominent. On élève alors une ceinture de forts extérieurs, Victoria Grande, Victoria Chica, Rosario, San Miguel, reliés à l’enceinte par des galeries souterraines. Ce réseau de mines et de contre-mines deviendra l’un des traits les plus singuliers de la ville: Melilla se fait forteresse en profondeur, et s’enterre pour survivre.
Le dernier grand effort vient de Sidi Mohammed ben Abdallah, qui a repris Mazagan aux Portugais en 1769. Le 9 décembre 1774, il met le siège devant Melilla avec une armée considérable et une puissante artillerie, renforcée de mercenaires venus d’Alger. Le gouverneur Juan Sherlock fait évacuer les femmes et les enfants vers Malaga; pendant plus de trois mois, la ville est écrasée sous les bombes, et ses défenseurs vivent dans les souterrains. Le 19 mars 1775, alors que les renforts arrivent par mer, le sultan lève le siège et se tourne vers la diplomatie: les traités d’Aranjuez (1780) et de Meknès (1799) rouvrent le commerce, sans que les limites de la place dépassent guère la portée de ses murs. En 1848, l’Espagne occupe encore les îles Chafarinas, face à l’embouchure de la Moulouya, pour devancer la France, qui occupe le Maghreb central depuis 1830. Aucun sultan ne combattra plus pour Melilla: ce sont les Guelaya, en 1893, puis Abdelkrim, en 1921, qui se dresseront à ses portes.
Le coup de canon de 1862
Au milieu du 19ème siècle, le Maroc, affaibli par la défaite d’Isly face à la France en 1844, ne peut plus résister aux exigences de ses voisins. Le 24 août 1859, à Tétouan, le sultan accepte d’étendre les limites de Melilla jusqu’aux points nécessaires à sa défense, dont le tracé sera fixé par la portée d’un canon de 24. Après la guerre de 1859-1860 et la victoire espagnole de Wad-Ras, le traité d’avril 1860 confirme cette cession et prévoit une zone neutre entre la place et le territoire marocain.
Le 14 juin 1862, depuis le fort de Victoria Grande, les artilleurs tirent deux boulets peints en blanc. On retient le premier, tombé à quelque 2.900 mètres; à partir de ce point, un capitaine du génie trace à la boussole un polygone, que des commissaires espagnols et marocains entérinent le 26 juin. Ainsi naît la frontière de Melilla, non d’une négociation mais de la portée d’une arme. Le territoire de la place passe de quelques hectares à une douzaine de kilomètres carrés: celui d’aujourd’hui.
Une ville frontière (1862 à nos jours)
L’agrandissement de 1862 met Melilla au contact direct des Guelaya, qui n’ont jamais accepté la perte de leurs terres. En 1893, les autorités espagnoles entreprennent de bâtir un fort près de la tombe de Sidi Wariach; les tribus y voient une profanation et prennent les armes. Le 28 octobre, le général Margallo, gouverneur de la place, est tué lors d’une sortie, et il faut envoyer d’Espagne plus de vingt mille hommes; le conflit se clôt par le traité de 1894, qui impose au sultan une lourde indemnité. Au début du 20ème siècle, les mines de fer des Beni Bou Ifrour attirent les capitaux espagnols. Le chérif Mohammed Ameziane organise la résistance, et le 27 juillet 1909, au Barranco del Lobo, sur les pentes du Gourougou, une colonne espagnole est écrasée; en Espagne, l’appel des réservistes déclenche à Barcelone la «Semaine tragique». Ameziane meurt au combat en 1912, l’année où l’Espagne établit son protectorat sur le nord du Maroc, dont Melilla, sans y être intégrée, devient la base orientale.
Le 22 juillet 1921, à Anoual, l’armée espagnole s’effondre sous les coups des combattants rassemblés par Mohammed ben Abdelkrim al-Khattabi, et des milliers de soldats périssent jusqu’à Monte Arruit, qui capitule le 9 août. Melilla est alors presque sans défense; un canon rifain la bombarde depuis le Gourougou. Abdelkrim ne la prend pas, faute d’hommes pour un siège et par crainte de la réaction internationale, et il dira plus tard que ce fut sa plus grande erreur. La guerre se prolonge jusqu’en 1926 contre la «République du Rif». Dix ans plus tard, le 17 juillet 1936, c’est encore à Melilla que commence le soulèvement militaire qui ouvre la guerre civile espagnole.
Cinq villes sur un même site
Pour l’historien des villes, Melilla est une superposition de villes. La première, Rusadir, occupait le plateau du rocher, au-dessus de la petite baie qui lui servait de port, et ses morts reposaient hors les murs, sur le cerro de San Lorenzo. La deuxième, Malila, reprit le même site: une ville ceinte de pierre, dominée par sa citadelle, ordonnée autour de sa grande mosquée, de ses bains et de ses marchés, et prolongée sur le continent par des faubourgs. Le nom d’Alcazaba, que porte encore le quatrième recinto (enceinte fortifiée), garde peut-être le souvenir de la citadelle disparue.
La troisième est le presidio: quatre enceintes emboîtées, séparées par des fossés, qui progressent du rocher vers le continent entre le 16ème et le 18ème siècle. Le premier recinto, sur l’éperon, rassemble l’église, les citernes, les magasins, l’hôpital et les grottes du Conventico; le deuxième n’est guère qu’une place d’armes; les deux derniers, sur l’isthme et les hauteurs, ne sont qu’ouvrages militaires. L’espace civil s’y réduit à l’interstice entre deux bastions.
La quatrième naît hors les murs après 1862, contre l’autorité militaire qui interdit de bâtir près des fortifications. En 1880, un ingénieur projette le quartier du Mantelete, où s’installent baraques de bois, boutiques et familles juives; en 1888, le Polígono est loti sur l’ancien champ de tir, puis l’Hipódromo et le Real naissent autour des camps. Les plans successifs ne font guère que régulariser une croissance spontanée. La cinquième, enfin, est la ville moderniste. Autour de la plaza de España, inaugurée en 1914, l’architecte catalan Enrique Nieto, ancien collaborateur de Gaudí, construit pendant plus de quarante ans, et le modernisme trouve à Melilla, après Barcelone, sa plus forte concentration. On lui doit aussi la synagogue Or Zaruah (1924), la mosquée centrale (1945) et le palais de l’Assemblée. C’est une ville européenne pensée d’un seul geste, qui emprunte pourtant à la Mezquita de Cordoue une part de son vocabulaire, et dont la pierre dit une société plurielle: catholiques d’Andalousie, juifs de Tétouan et du Rif, musulmans du pays des Guelaya, hindous du Sind. À ses marges, les quartiers populaires de Cabrerizas ou de la Cañada, où s’installent à partir de 1924 des familles musulmanes, rappellent que la ville moderne a aussi ses périphéries.
De l’indépendance à la ville autonome
En 1956, le Maroc recouvre son indépendance; Melilla reste sous souveraineté espagnole. En face, Nador, développée sous le protectorat sur les rives de la Mar Chica, devient l’une des villes les plus dynamiques du Rif, et Melilla vit désormais adossée à une agglomération marocaine bien plus vaste qu’elle, dont elle dépend pour son approvisionnement, sa main-d’œuvre et une part de son commerce. Le Maroc revendique la restitution de la ville et demande en 1975 son inscription sur la liste des territoires à décoloniser des Nations unies, sans succès. En 1985, la loi espagnole sur les étrangers menace de priver de tout statut des milliers de musulmans de la ville, souvent nés sur place; après de longs mois de manifestations et de grèves, une régularisation permet à plusieurs milliers d’entre eux d’obtenir la nationalité espagnole. L’Espagne découvre alors que sa ville d’Afrique est aussi une ville rifaine, où l’on parle le tarifit dans les familles. Devenue ciudad autónoma en 1995, Melilla compte aujourd’hui quelque 87.000 habitants, dont une part importante, sans doute proche de la moitié, est de culture musulmane et d’origine rifaine.
Deux lectures d’une même histoire
Le cas de Melilla présente des arguments qui lui sont propres. Pour l’Espagne, la ville est espagnole depuis 1497, avant même l’avènement de la dynastie alaouite; trouvée vide, elle n’aurait pas été conquise, et ce que nul n’habitait ne pouvait être pris à personne. Les traités, d’Aranjuez à Wad-Ras, auraient ensuite reconnu cette présence, que la volonté de la population actuelle viendrait consolider.
Pour le Maroc, une ville abandonnée devant une armée n’est pas une terre sans maître. Melilla était la ville d’un pays organisé, lié par l’allégeance aux sultans de Fès, qui ne la considéra jamais comme abandonnée; les traités furent conclus au lendemain de défaites, et une frontière fixée par la portée d’un canon dit assez le rapport de forces qui l’a tracée. La partie espagnole répond qu’un acte doit être apprécié selon le droit de son temps, principe formulé par la sentence de l’île de Palmas (1928); la partie marocaine, que le droit de l’époque était celui du seul conquérant, et que l’Espagne invoque elle-même, à Gibraltar, l’intégrité territoriale contre la volonté des habitants. À ce jour, aucune de ces lectures ne s’est imposée à l’autre.
La frontière au quotidien
Melilla vit aujourd’hui de sa frontière. La clôture élevée à partir de 1998, rehaussée à six mètres en 2005, est devenue l’un des symboles des migrations vers l’Europe. Le 24 juin 2022, près du poste du Barrio Chino, près de deux mille migrants, venus pour la plupart du Soudan, tentent de la franchir: au moins vingt-trois meurent, trente-sept selon les associations, et des dizaines d’autres sont portés disparus. Ce fut le jour le plus meurtrier de l’histoire de cette frontière. Mais la ville vit aussi d’échanges. Pendant des décennies, des milliers de porteuses franchissaient chaque jour le poste de Beni Ansar, courbées sous leurs ballots, dans un commerce dit «atypique» qui faisait vivre des familles entières de la région de Nador. En 2018, le Maroc ferme la douane commerciale, puis la pandémie ferme la frontière elle-même de 2020 à 2022; un trafic de marchandises, repris au début de 2025, est resté minime avant d’être suspendu à l’été. Le 30 juillet 2026, tandis que des dizaines de milliers de personnes entraient à Ceuta, une tentative d’entrée massive a encore conduit à la fermeture du poste de Beni Ansar, le seul ouvert entre Melilla et le Maroc, et en septembre, à la veille des élections législatives marocaines, de nouveaux appels diffusés sur les réseaux sociaux ont maintenu la ville en alerte.
Conclusion
L’histoire de Melilla ne commence pas en 1497. Elle s’enracine dans un pays où l’on cultivait la lentille il y a plus de sept mille ans, dans la cité phénicienne puis maurétanienne, et dans huit siècles d’histoire musulmane. L’abeille des monnaies de Rusadir et le miel de Léon l’Africain disent, à quinze siècles d’écart, la permanence d’un terroir. Mais le cas de Melilla enseigne autre chose que celui de Ceuta. À Ceuta, la conquête a vidé une grande ville savante; à Melilla, elle s’est installée dans une petite ville épuisée, et c’est précisément cette faiblesse qui a nourri le mythe de la ville vide. L’enjeu n’est donc pas ici de pleurer une cité perdue, mais de corriger un récit fondateur.
Trois enseignements s’en dégagent. Le premier tient au pays plus qu’à la ville. Melilla n’a jamais existé seule: elle était le port des Guelaya, et c’est ce pays, bien plus que ses murs, qui a fait son histoire, des Banou Wartadi d’al-Bakri aux «Maures de paix», de Sidi Wariach à Abdelkrim. Le récit de 1497 ne tient qu’à condition d’oublier l’arrière-pays.
Le deuxième tient à un retournement. Pendant quatre siècles, le presidio s’est défini contre le Rif qui l’entourait; or ce Rif est entré dans la ville. Une part considérable des Melillois descend aujourd’hui des tribus qui l’assiégeaient, parle leur langue et fréquente les mêmes marchés que Nador. La frontière tracée en 1862 par un boulet de canon sépare deux souverainetés, mais non une société, qui demeure, de part et d’autre de la clôture, profondément rifaine. L’argument de la volonté des habitants, que l’on invoque à Madrid, s’en trouve plus complexe qu’il n’y paraît.
Le troisième tient au savoir. Melilla n’a pas eu d’al-Ansari, et sa ville médiévale reste presque inconnue. Les fouilles de la Casa del Gobernador ont atteint les fondations de Rusadir; il reste à retrouver la Malila des sultans. Ce chantier pourrait réunir les chercheurs des deux côtés de la frontière, de Melilla et de Nador, autour d’un patrimoine qui leur est commun: un territoire unique, du cap des Trois Fourches à la Mar Chica, que la frontière a coupé en deux. Retrouver la Malila des Guelaya, ce serait rendre à la ville l’arrière-pays que l’histoire lui a ôté, et tirer enfin de l’oubli la plus discrète des cités du Rif.
Bibliographie
Sources:
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