La culture face aux urnes

Le théâtre royal de Rabat.. AFP or licensors

TribuneAlors que les programmes électoraux rivalisent de promesses chiffrées et d’inaugurations grandioses, l’essentiel de l’action culturelle reste dans l’ombre. Mohamed Metalsi, urbaniste, historien d’art et ancien directeur des actions culturelles de l’Institut du monde arabe de Paris, plaide pour une véritable politique de fond, loin de la simple logique de vitrine et propose sept mesures concrètes pour retisser les liens de la société marocaine.

Le 11/10/2026 à 09h59

À partir de l’offre politique présentée lors des législatives du 23 septembre 2026, cet article examine la place faite à l’action culturelle, entendue ici dans sa dimension artistique (création, diffusion, médiation, éducation). Il soutient que les programmes voient surtout la partie émergée (équipements, événements, budgets, emplois) et peu le travail de fond qui forme le regard, l’esprit critique et la liberté de créer. S’appuyant sur le droit marocain, les droits culturels et deux repères européens (France, Belgique francophone), il s’interroge sur ce que la culture rapporte à un peuple et propose un projet en sept mesures: des lieux de proximité, les métiers de la création, l’école, les bibliothèques publiques et universitaires, un pacte entre l’État et les territoires, une coopération avec la diaspora pensée comme un partenariat plutôt que comme un public, et une meilleure connaissance des pratiques culturelles.

Il y a des soirs d’élection où l’on devine, au rideau qui tombe sur les permanences, qu’il a manqué quelque chose au récit commun. Le 23 septembre 2026, la participation a atteint 38,08%, contre 50,35% en 2021: douze points perdus en cinq ans, et plus de six inscrits sur dix restés à distance des urnes.

Les causes sont sans doute multiples (cherté de la vie, emploi, défiance envers les partis), et nous ne les hiérarchisons pas. Mais ce chiffre est un signal de distance entre une partie des citoyens et l’offre politique. La culture n’en est qu’une cause possible, et sans doute pas la première. Elle nous retient parce qu’elle touche à ce qui fait qu’on se sent, ou non, partie d’une histoire dont on peut discuter la suite.

Les partis citent tous la culture dans leur programme, mais aucun ne lui donne le même rôle: droit, marché, identité, politique de jeunesse? Notre thèse est simple. L’action culturelle n’est pas d’abord ce qui se voit (festivals, expositions, cérémonies, édifices prestigieux ou non, tout ce qui s’inaugure et fait l’objet d’un communiqué). Elle est un travail de fond, toujours inachevé, sur le regard, la sensibilité et l’esprit critique, sur la formation de citoyens qui ne confondent ni l’obéissance avec la vertu ni le bruit avec le débat.

Le Maroc, qui sait ce que vaut un tapis, comprend l’image. On admire le motif, on l’expose. Mais la valeur d’un tapis se juge à son revers, à la chaîne tendue et aux nœuds qui le tiennent, sans lesquels le dessin se défait. Les politiques culturelles ont tendance à compter les motifs. Une société tient par ses nœuds.

Le champ est resserré. Par action culturelle, nous entendons ici, dans sa dimension artistique, tout ce qui met des personnes en relation avec des œuvres et des pratiques artistiques: création, diffusion, médiation, éducation, formation des métiers. Les langues et l’identité au sens large relèvent d’autres travaux. Nous nous appuyons sur la presse qui a rapporté les programmes de 2026, sur un programme de 2021 lu dans son texte original, sur les chiffres budgétaires et sur des textes juridiques et théoriques. Notre objet n’est ni un parti ni une personne, mais un régime de discours. Franco-marocain, nous avons pratiqué l’action culturelle en Europe pendant plus de trente ans: cette double position rend la comparaison inévitable et impose de s’en méfier, car on connaît mal ce qu’on idéalise. Cette expérience nourrit nos questions, elle ne tient pas lieu de preuve. L’article s’achève sur un projet, car une critique qui ne propose rien n’est qu’un commentaire.

I. Le visible et le souterrain

Il y a d’abord ce que l’on montre. Le Maroc a un héritage d’une densité rare: neuf sites inscrits au patrimoine mondial, des médinas de Fès, de Marrakech, de Tétouan et d’Essaouira à Volubilis, du ksar d’Aït-Ben-Haddou à Meknès, Mazagan et Rabat; seize inscriptions de l’UNESCO au titre de l’immatériel, de la place Jemaa el-Fna à l’art gnaoua; un artisanat qui est lui-même un art. Il a aussi une création d’aujourd’hui, plus difficile à classer: littérature, musiques, théâtre, danse, arts visuels, bande dessinée, design, cinéma, de plus en plus numérique. Pour le cinéma, mieux documenté, le bilan 2025 du Centre cinématographique marocain compte vingt-six longs métrages de fiction et 147 participations à des festivals à l’étranger.

Il y a ensuite ce que l’on voit moins: les pratiques ordinaires, en amateur, populaires. Ce sont des chansons inventées dans une cour d’immeuble, la parole des conteurs, des groupes d’amateurs, des ciné-clubs, des ateliers de quartier, des jeunes qui filment, montent et détournent. Une halqa sur une grande place est à la fois une forme patrimoniale reconnue et une scène de pensée populaire. Nous faisons l’hypothèse que cette part compte autant que les institutions pour la vitalité intellectuelle d’un pays. Nous ne pouvons pas le démontrer, et c’est le problème: elle est mal connue. À notre connaissance, le Maroc n’a pas d’enquête nationale périodique sur les pratiques culturelles, alors que la France en conduit une depuis 1973. Ce qui ne se mesure pas se pilote mal.

Entre les deux s’étend l’action culturelle proprement dite. Elle n’est ni le monument ni la spontanéité, mais le travail patient de mise en relation, par un médiateur, un enseignant, un bibliothécaire, un artiste associé à une école. L’événement expose, l’action culturelle fait revenir. Une exposition est un moment, une pratique est un lien, et un lien ne se décrète pas.

Reste la question du sens. L’art n’est pas une idéologie. Tous les régimes, de toutes les couleurs, ont voulu le mettre au service d’une doctrine, par des formes parfois douces comme la célébration obligatoire. Un art qui sait d’avance ce qu’il doit produire chez ceux qui le reçoivent devient une pédagogie de la conformité, et Vincent Dubois (1999) a montré que les politiques culturelles servent aussi à légitimer un ordre politique et social. Ce qui distingue une culture qui forme d’une culture qui formate n’est pas la qualité de ses valeurs, mais la possibilité de les discuter, de les contester, de les abandonner. L’action culturelle touche à la liberté avant de toucher à l’identité.

II. Ce que la parole politique dit de la culture

Que retiennent les programmes de ces deux facettes, et de ce travail de fond? Ils parlent de culture selon trois grammaires, souvent mêlées. La première est celle du service public: porter la dépense culturelle de 0,4% à 1% des dépenses publiques, promettre des salles, des théâtres, des bibliothèques. La deuxième est celle de l’identité: transmission de valeurs, patrimoine, récit national. La troisième est celle du marché et de la jeunesse: les industries culturelles et créatives représenteraient 43 milliards de dirhams de revenus et plus de 116.000 emplois, et certaines propositions y voient un levier économique ou un accessoire des politiques de jeunesse. Chacune répond à un besoin réel, et chacune fait de l’art un moyen. On aimerait qu’un programme dise aussi ce que l’art vaut lorsqu’on ne lui demande rien d’utile: ce moment où quelqu’un regarde un film qui le dérange, sans que personne sache encore à quoi cela lui servira.

Les chiffres demandent une lecture lente. Un programme de 2021 visait 3% du budget de l’État pour la culture, tous départements confondus. Cinq ans plus tard, le seuil évoqué est de 1%, à partir d’une base de 0,4%. Les périmètres peuvent différer, mais un pourcentage peut être un drapeau avant d’être un engagement. Le budget sectoriel de la Culture est de 1,3 milliard de dirhams en 2026, soit environ 0,17% des charges globales de l’État, hors dépenses culturelles des collectivités et des autres ministères. Il représente environ 1,3% de celui de l’Éducation nationale, et dès 2014 la presse le rangeait parmi les plus faibles budgets du gouvernement. Les 20 milliards supplémentaires promis sur cinq ans représenteraient environ 4 milliards par an, soit à peu près le triple de ce budget (notre calcul).

Un programme électoral est une promesse, et se juge comme telle: financée, datée, mesurable, confiée à un acteur. Celui de 2021-2026 permet de le vérifier. Les engagements phares des trois partis de la majorité sortante, tels que la presse les rapportait, ne comptaient presque rien pour la culture: une carte jeunes, un fonds pour les projets associatifs et culturels. La culture n’est entrée qu’après le scrutin dans le programme gouvernemental, qui promettait une stratégie culturelle intégrée, des institutions de proximité, le soutien aux industries culturelles, et faisait de la culture un «élément axial» des politiques publiques. Nous n’avons pas trouvé de document public présentant cette stratégie, que la Cour des comptes appelait encore à adopter dans son rapport 2021. Des chantiers avancent, mais le budget reste de 1,3 milliard, et le ministre reconnaissait lui-même qu’il faut animer les lieux. Les propositions de 2026 reprennent ce registre: les chiffres abondent (1%, 20 milliards, 300 équipements), sans échéancier, sans budget de fonctionnement et sans évaluation du bilan, dans les comptes rendus que nous avons lus.

Les programmes ne disent presque rien de la médiation, du statut des métiers de l’art, du rôle des associations, de la protection concrète de la liberté de créer, ni du numérique, qui change la rémunération des créateurs. L’absence de la médiation est la plus lourde: elle est le nœud manquant entre le motif et la chaîne.

Enfin, le parti arrivé en tête (97 sièges sur 395) a tenu le portefeuille de la Culture de 2021 à 2026, et son programme n’y consacre pas d’engagement distinct dans les comptes rendus que nous avons lus. Les programmes les plus travaillés sur la culture appartiennent à des formations de faible poids parlementaire. Ce n’est pas un reproche: la culture reste un chapitre second pour presque tous, et son sort dépendra moins de ce qu’on a écrit que de sa place dans les arbitrages du budget.

III. Liberté de créer, droits culturels, démocratisation

Cette critique suppose un critère, et le droit du pays en fournit un. La Constitution de 2011 offre un cadre généreux que les programmes mobilisent peu. Un texte officiel récent sur les métiers artistiques s’appuie sur ses articles 5, 25, 26, 31 et 33, qui garantissent notamment la liberté de pensée et de création, le soutien public à la culture et aux arts, les droits culturels et la participation des jeunes à la vie culturelle. Sont garanties les libertés de création, de publication et d’exposition en matière littéraire et artistique. Reste à savoir ce que veut dire «garantir»: qui peut créer sans craindre, publier sans appui, exposer sans relations ? Une liberté sans conditions matérielles est un mot. Elle devient réelle quand elle a des lieux, des financements transparents, des jurys pluriels et experts, des recours.

Les droits culturels donnent un vocabulaire stable. La Déclaration de Fribourg (2007) les définit comme les droits d’une personne, seule ou en commun, de choisir et d’exprimer librement son identité culturelle, d’accéder aux références culturelles et de participer à la vie culturelle. Le citoyen n’est plus seulement un public à servir: il est un sujet de culture.

On retrouve ici l’opposition entre démocratisation culturelle (rendre accessibles les œuvres reconnues) et démocratie culturelle (reconnaître ce que les gens font déjà). Des travaux français l’éclairent. Philippe Coulangeon (2011) documente la persistance des inégalités culturelles malgré l’expansion scolaire et les politiques culturelles. Jean Caune (2006) juge à bout de souffle la médiation qui en était l’instrument. Olivier Donnat (2009) appelle à rompre avec la rhétorique de la démocratisation et à doter les établissements culturels des moyens de diversifier leurs publics. Le chemin est étroit: donner des moyens durables à ce qui doit durer, sans enfermer dans des institutions ce qui ne vit que librement.

IV. Des murs et des moyens

Un droit sans lieux reste un mot, et c’est avec les lieux que la promesse rencontre le réel. Ils sont la promesse tangible d’une considération, une porte qui s’ouvre dans un quartier où il n’y en avait pas. Le déficit est réel. La difficulté commence quand le lieu devient un but. Une salle sans programmation est une promesse qui s’éteint, une bibliothèque sans bibliothécaire un rayonnage: l’investissement se vote une fois, le fonctionnement tous les ans.

Le Maroc en offre des exemples. Le Grand théâtre de Casablanca, dont les travaux lancés en 2014 étaient achevés en 2019, n’a toujours pas ouvert, faute de modèle de gestion, selon la presse, avec un déficit annuel qui pourrait dépasser 100 millions de dirhams; le projet a coûté 1,4 milliard, place Mohammed V et parking compris, un peu plus que le budget annuel du secteur. Celui de Rabat, annoncé pour 2019, n’a ouvert au public qu’en avril 2026, avec une soirée inaugurale entièrement marocaine. Sa programmation se compose depuis au coup par coup. Elle comprend des concerts, dont «Kadim Al Sahir Live in Rabat», avec l’Orchestre symphonique royal, sur l’esplanade extérieure le 9 octobre, et une soirée de l’orchestre sous la direction d’Oleg Reshetkin le 19 octobre, ainsi que de la danse et de l’humour, surtout d’artistes internationaux et arabes en tournée. Nous n’y avons trouvé ni pièce de théâtre ni opéra mis en scène, alors que la fosse d’orchestre fut présentée à l’inauguration comme la promesse de produire ballets et opéras. La Fondation du Théâtre Royal, créée en mai 2025, énonce une mission (programmation de haut niveau, coopération internationale, jeune création, diplomatie culturelle), mais nous n’avons trouvé aucun projet artistique publié, et, selon nos informations, aucune saison annuelle n’est connue de tous. Un édifice signé Zaha Hadid appelle des productions que lui seul permet (créations, opéras, ballets, grandes mises en scène) et un projet artistique à sa hauteur. Il a été pensé pour un public choisi et pour le rayonnement international du pays, et c’est légitime. Mais notre sujet est la culture pour tous: son budget initial, 1,3 milliard de dirhams, que la presse dit presque doublé, équivaut à plus de six ans de fonctionnement des cent lieux de proximité proposés plus loin (notre calcul). À Tanger, le Palais des arts, à Malabata, annoncé pour 2017 dès 2015, n’a toujours pas, selon nos informations, de programme suivi. À l’étranger, le programme des centres culturels Dar Al Maghrib, lancé en 2008, ne comptait en 2017 qu’un centre en activité, selon la Cour des comptes, et le Centre des cultures du Maroc à Paris, présenté en 2016 pour une ouverture en 2018, est fermé, ce que nous constatons sur place.

À l’inverse, le Théâtre Riad Sultan, ouvert en 2021 à Tanger dans d’anciennes écuries de la Kasbah, est géré par l’association Bab Bhar CinéMasrah. Il dispose de 130 à 150 places et d’un million de dirhams par an, somme qui ne couvre pas, selon nos informations, l’ensemble du fonctionnement, des salaires et de la programmation: il en faudrait au moins le double. De 2022 à 2024, il a donné 60 représentations, 64 concerts et 37 rencontres devant plus de 14.000 spectateurs, et il forme chaque semaine des dizaines de jeunes. C’est un petit lieu, mais avec un projet, une équipe et un calendrier, pour un à deux centièmes du déficit annuel possible du grand théâtre de Casablanca (notre calcul).

Les bibliothèques disent la même chose. Le Maroc comptait 609 bibliothèques publiques en 2016 pour 1.503 communes, soit une pour environ 56.000 habitants (notre calcul), et le Conseil économique, social et environnemental chiffrait à 4.000 le déficit au regard des normes de l’UNESCO. Le budget de la lecture publique, d’environ 15,4 millions de dirhams en 2011, est de 14 millions en 2026 pour le livre et la lecture. Quant aux bibliothèques universitaires, des universitaires marocains que nous avons interrogés jugent qu’aucune université du pays n’a de bibliothèque conforme aux normes académiques internationales, ce qui entrave le développement de la recherche en sciences humaines et sociales, qui repose d’abord sur les fonds documentaires.

Le cinéma offre un contraste parlant: en 2025, 87 écrans en activité pour 69 festivals nationaux de cinéma, et 2,19 millions de billets vendus, bien moins d’un billet par habitant. L’événement foisonne; le réseau du quotidien manque. En août 2026, le Centre cinématographique marocain a réparti 26,46 millions de dirhams entre 40 festivals: deux d’entre eux en reçoivent près des trois quarts, tandis que plusieurs associations de proximité reçoivent 50 000 dirhams. Le soutien au théâtre fonctionne de même, par sessions et par projets: la logique de l’événement, non celle des équipes durables.

Soutenir la demande plutôt que l’offre est une autre voie. Le programme gouvernemental 2021-2026 prévoyait un passeport numérique pour les jeunes, lancé en janvier 2025, et plusieurs propositions de 2026 le prolongent par un chèque ou un passeport. Sans médiation, une telle aide profite d’abord à ceux qui savaient déjà où aller.

Les moyens sont aussi humains: artistes, techniciens, médiateurs, bibliothécaires, programmateurs. Les programmes parlent d’emplois à créer, plus rarement de formation, de statut et de carrière. Reste la gouvernance: qui décide des soutiens, avec quels critères publiés, quel recours ? Une subvention opaque dessert la création même quand elle est généreuse, parce qu’elle apprend aux artistes que la relation compte plus que l’œuvre. Un jury pluriel et expert, des critères publics et des évaluations régulières transforment un budget en confiance.

V. Le lien avec l’école

L’école n’est pas l’objet de cet article, mais elle est le relais le plus puissant de l’action culturelle, puisqu’elle touche toute une génération. Nous constatons, et les rares témoignages publics concordent, que les élèves vont très rarement dans les lieux de culture: patrimoine, musées, salles de spectacle. Comparer les publics marocain et européen serait d’ailleurs injuste. En Europe, la familiarité avec les formes institutionnelles de la culture s’est construite par des générations d’école et de médiation; elle reste faible chez le plus grand nombre au Maroc, faute d’initiation plus que d’intérêt, selon nos observations. Ce qui se compare, ce sont les efforts.

L’initiatrice d’un programme de médiation, qui a conduit en 2023 plus de mille élèves de sept écoles publiques de quartiers défavorisés de Rabat au musée Mohammed VI, note que les élèves n’y reviennent pas, faute de médiateurs, dont la formation universitaire a été supprimée selon elle. Le constat vaut aussi pour la culture scientifique: le Musée des sciences de la terre de Rabat, présenté par la presse comme le seul de son genre, a fermé en 2007, et l’une des rares initiatives actuelles est une expo-musée privée, installée dans des centres commerciaux de Casablanca. Le Conseil économique, social et environnemental relevait déjà en 2016 le manque de coordination entre les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale.

Les repères européens donnent des outils précis. En France, la loi de 2013 a institué pour tous les élèves un parcours d’éducation artistique et culturelle, fondé sur trois piliers: rencontrer des œuvres, des artistes et des lieux; pratiquer; acquérir des connaissances. Depuis 2021, une part collective du pass Culture finance des activités de classe. En Belgique francophone, le décret sur le parcours d’éducation culturelle et artistique garantit à chaque élève au moins deux sorties culturelles par an. Ces exemples ne sont pas des contre-modèles: ils disent à quelles conditions l’idée tient. En France, la ligne consacrée à l’éducation artistique et culturelle recule d’environ 13% dans le projet de budget 2026, ce qui rappelle qu’un parcours inscrit dans la loi reste à financer chaque année. En Belgique, deux partis d’opposition qui approuvaient les objectifs du décret se sont abstenus, jugeant sa mise en œuvre trop complexe: la simplicité compte autant que l’ambition.

VI. Regards d’ici et de là-bas

D’autres pays ont affronté ces questions, et une partie du Maroc vit chez eux. La France offre l’exemple d’une politique culturelle devenue affaire d’État: un ministère naît en 1959 sous l’impulsion d’André Malraux, avec l’idée que les œuvres majeures doivent être accessibles au plus grand nombre (Urfalino, 1996; Poirrier, 2000). L’expérience a montré que les lieux ne suffisaient pas à faire venir ceux qui n’y avaient pas été préparés, ce qui a ramené l’attention vers l’éducation artistique, les résidences, les projets de territoire et les droits culturels. La Belgique francophone y ajoute ses centres culturels, régis par un décret de 2013 qui place les droits culturels au cœur de leur mission: un centre n’est pas un diffuseur de spectacles, mais l’opérateur d’un projet construit avec les habitants. Là aussi, les associations rappellent que le décret n’est toujours pas pleinement financé. De ces expériences nous tirons deux constantes: l’équipement sans projet vieillit mal, et les dispositifs spectaculaires absorbent budgets et attention aux dépens de la continuité. Le Maroc, qui a construit des édifices avant d’en financer le projet culturel, connaît bien cette leçon.

Reste une partie du Maroc qui vit en Europe: les Marocains du monde, un peu plus de 10% de la population. La politique artistique à leur égard semble les penser d’abord comme un public. Le ministère chargé des Marocains résidant à l’étranger organise des tournées de troupes de théâtre dans les pays d’accueil, dont une tournée amazighe de 51 spectacles lancée en octobre 2018, et un bilan ultérieur évoque 24,72 millions de dirhams pour 260 spectacles en arabe dialectal et 51 en amazighe. C’est une action réelle, mais tournée vers la diffusion. Les comptes rendus de programmes que nous avons lus ne mentionnent qu’une mesure précise: doubler de 20 à 40 le réseau d’instituts culturels marocains à l’étranger.

C’est peut-être là que la double appartenance devient une ressource. Les Marocains du monde sont artistes, écrivains, cinéastes, musiciens, traducteurs, programmateurs, et font circuler les œuvres dans les deux sens. Leur contribution est artistique et intellectuelle. Leur participation suppose une place dans les jurys, les conseils et les dispositifs de résidence, et non seulement dans les salles. Un institut culturel qui se borne à exposer ou à programmer répète la logique de la vitrine. Celui qui accueille résidences, traductions et coproductions avec des créateurs du pays d’accueil et de la diaspora fait œuvre de nœud.

VII. Ce que rapporte la culture

Reste la question que les budgets obligent à poser : que rapporte la culture à un peuple? Sur le plan matériel, les industries culturelles et créatives marocaines représenteraient environ 43 milliards de dirhams de revenus et plus de 116.000 emplois, dans le cinéma, la musique, l’édition, le spectacle vivant, le design et l’artisanat. Les productions étrangères tournées au Maroc y ont investi plus de 1,2 milliard de dirhams en 2025, contre 497 millions en 2017, selon le Centre cinématographique marocain.

Sur le plan symbolique, une vie culturelle qui fonctionne produit de la confiance entre générations, entre régions, entre groupes que tout oppose. Elle fabrique de l’esprit critique: reconnaître un argument, distinguer un fait d’une rumeur, supporter l’incertitude. Elle donne de la reconnaissance, entretient la mémoire, forme la capacité de délibérer, qui fait la qualité d’une démocratie bien plus que le seul droit de vote. La Déclaration de Fribourg fait de la participation à la vie culturelle un droit de la personne, composante du développement et non supplément.

Mais en listant ce que la culture rapporte, nous risquons de la réduire à un rendement. Le débat oppose durablement valeur intrinsèque (une œuvre vaut par elle-même) et valeur instrumentale (emploi, cohésion, santé mentale). Il ne faut renoncer à aucune, ni laisser la seconde dévorer la première: une société qui n’attendrait de la culture que ses retombées ne saurait plus pourquoi la défendre le jour où elles déçoivent.

VIII. Un projet en sept mesures

Critiquer est facile, et l’on finit toujours par vous demander ce que vous proposez. Voici un projet en sept mesures, une direction et un calendrier à discuter, chiffrer et corriger. L’idée directrice est de passer de la culture-vitrine à la culture-fondation: faire de l’action culturelle une méthode qui traverse les lieux, les métiers, l’école, les bibliothèques et le lien avec la diaspora, en se fixant des finalités évaluables avant les équipements.

Cent lieux de proximité en cinq ans. Sur le modèle du Riad Sultan: un lieu attribué par la puissance publique, un financement mixte, une gestion associative autonome, un contrat de trois à cinq ans et une évaluation publique. Chaque lieu doit financer trois postes: le fonctionnement, les salaires de l’équipe et la programmation artistique. À deux millions de dirhams par lieu, le double du budget actuel du Riad Sultan, le coût à régime serait d’environ 200 millions par an pour les cent lieux, soit près de 15% du budget sectoriel actuel (notre calcul). On commencerait par dix lieux pilotes dans des territoires contrastés, puis trente, puis cent, et l’on n’ouvrirait un équipement nouveau que s’il a un projet, une équipe et un budget de fonctionnement. Le ministère de la Culture, les régions, les communes et les associations en seraient les partenaires; l’indicateur serait simple : le nombre de lieux qui publient une programmation annuelle, et leur fréquentation.

Un parcours artistique pour chaque élève. Un parcours d’éducation artistique et culturelle inscrit dans la loi, de la maternelle au baccalauréat, avec au moins deux sorties culturelles par an, comme en Belgique francophone, des enseignants formés et des artistes intervenants rémunérés. Les lieux de la première mesure en seraient les partenaires naturels. Les ministères de l’Éducation nationale et de la Culture le piloteraient ensemble, et l’indicateur serait la part des élèves qui ont effectivement eu leurs deux sorties dans l’année.

Des métiers et une formation. Un statut et une protection sociale pour les artistes et les médiateurs, en s’appuyant sur le texte récent qui leur est consacré, et la relance de formations universitaires à la médiation et à la bibliothéconomie. Des critères publics et des jurys pluralistes et experts pour tous les soutiens. L’indicateur serait le nombre d’artistes et de médiateurs couverts, et de personnes formées.

Des bibliothèques publiques et universitaires à niveau. Une bibliothèque publique ouverte le soir dans chaque commune, en commençant par les moins dotées. Pour toutes les universités, un plan de mise à niveau avec un budget d’acquisitions protégé, un accès aux bases de données et aux revues, des bibliothécaires formés, évalué au regard des normes académiques internationales, avec pour indicateurs le budget d’acquisitions par étudiant et les heures d’ouverture. Sans fonds documentaires, la recherche en sciences humaines et sociales, dont dépend la connaissance de la culture elle-même, reste entravée.

Un pacte de territoire. Un accord entre l’État, la région et les communes, qui répartit les rôles et les financements, associe les professionnels et la société civile, et donne lieu à un rapport annuel au Parlement. Une loi de programmation pluriannuelle sécuriserait les budgets au-delà d’une législature, sur le modèle des textes belge et français, avec leurs réserves sur le financement.

Un fonds de résidences croisées avec la diaspora. Il financerait des résidences, des coproductions et des traductions entre créateurs du Maroc et des pays d’accueil, et les instituts culturels à l’étranger y deviendraient des lieux de coopération plutôt que des vitrines. L’indicateur serait le nombre de résidences et de coproductions réalisées.

Une enquête nationale sur les pratiques culturelles tous les cinq ans. Confiée à l’appareil statistique ou à l’université et publiée, elle rendrait visible la part de la vie culturelle qui échappe aux guichets, et permettrait d’évaluer les six autres mesures.

Ces sept mesures se tiennent comme les nœuds d’un même tapis. Un lieu sans médiateur reste vide. Un médiateur sans formation n’existe pas. Un parcours scolaire sans lieu n’a nulle part où aller. Une politique sans enquête ni rapport ne sait pas ce qu’elle produit. Le projet ne demande pas d’abord de nouveaux bâtiments, mais de nouveaux liens.

Le temps de cette politique est lent. La première année poserait le cadre légal, l’enquête et dix lieux pilotes. La troisième verrait trente lieux, des parcours dans les premières académies et le plan pour les bibliothèques universitaires. La cinquième, cent lieux et une évaluation publique. Il faudra encore des générations pour voir la trame se resserrer. Le financement reposerait sur un socle public stable au périmètre publié, sur une part des recettes propres du secteur affectée à la proximité et sur des contributions d’autres acteurs testées avant d’être généralisées. Le meilleur service qu’un gouvernement puisse rendre à la culture est peut-être de continuer, sans bruit, ce qui a commencé avant lui.

Une lampe laissée allumée

Dans bien des maisons, on laisse une lampe allumée pour celui qui rentre tard. C’est une assez bonne image de ce que l’action culturelle devrait être: non un feu d’artifice, qui éblouit une soirée, mais une lumière que l’on entretient, pour tous, y compris ceux qui n’ont rien demandé.

Des scènes simples. Une bibliothèque de quartier ouverte le soir, avec un bibliothécaire formé, où des collégiens font leurs devoirs et repartent avec un roman. Une classe emmenée un matin dans un théâtre, où une médiatrice explique la scène, et qui revient en fin d’année voir une pièce. Un grand théâtre dont la saison est annoncée un an à l’avance, avec des places pour les familles. Une jeune artiste de la diaspora en résidence dans une ville marocaine, qui travaille avec des lycéens. Aucune de ces scènes ne fait la une : ce sont les nœuds du tapis, ceux que l’on ne voit pas et qui le font tenir.

Le Maroc a, pour ce travail lent, des atouts que bien des pays lui envieraient: une création vivante, une jeunesse nombreuse, un tissu d’associations, une diaspora qui crée sur les deux rives, un cadre constitutionnel qui reconnaît la liberté de création et les droits culturels. Il lui manque peut-être un pacte durable entre l’État, les territoires, les artistes, les enseignants et les citoyens. Nous sommes partis d’un chiffre, celui d’une participation en recul. Nous ne prétendons pas que la culture le résoudrait; nous disons qu’une société qui se donne des lieux, des œuvres et des occasions de débattre se donne aussi des raisons de se retrouver. Ces scènes ne font pas de communiqués. Elles font un peuple.

Références sélectives et limites

Caune, J. (2006), La démocratisation culturelle. Une médiation à bout de souffle, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.

Coulangeon, P. (2011), Les métamorphoses de la distinction. Inégalités culturelles dans la France d’aujourd’hui, Paris, Grasset.

Donnat, O. (2009), Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique. Enquête 2008, Paris, La Découverte / ministère de la Culture et de la Communication.

Dubois, V. (1999), La politique culturelle. Genèse d’une catégorie d’intervention publique, Paris, Belin.

Poirrier, P. (2000), L’État et la culture en France au XXe siècle, Paris, Le Livre de Poche. Urfalino, P. (1996), L’invention de la politique culturelle, Paris, La Documentation française.

Déclaration de Fribourg sur les droits culturels (2007); Constitution du Royaume du Maroc (2011), art. 5, 25, 26, 31, 33.

Gouvernement du Maroc, programme gouvernemental 2021-2026; Cour des comptes du Maroc, rapport 2021 sur l’action culturelle (2023) et évaluation de l’offre culturelle destinée aux Marocains résidant à l’étranger (2016-2017); CESE, avis sur l’économie de la culture (2016); Centre cinématographique marocain, bilan 2025.

PPS, programme électoral 2021 (pps.ma) ; Le360, «Législatives 2026 : quelle vision de la culture pour les principaux partis» (21 septembre 2026) ; Métalsi, M. (2026), «Le Théâtre Riad Sultan de Tanger: quand une écurie de sultan devient le cœur battant d’une ville», Le360, 10 mai; presse marocaine.

France: loi du 8 juillet 2013 (art. 10) et arrêté du 1er juillet 2015 sur le parcours d’éducation artistique et culturelle. Belgique francophone: décret du 21 novembre 2013 sur les centres culturels.

Limites: les programmes intégraux de 2026 n’ont pas été consultés, l’article s’appuyant sur leurs comptes rendus; les calculs signalés comme tels sont les nôtres et reposent sur des enveloppes dont les périmètres peuvent différer; notre expérience professionnelle n’est pas utilisée comme donnée.

Par Mohamed Métalsi
Le 11/10/2026 à 09h59