Archives du Quai d’Orsay. Ep 2. Le jour où le Polisario a abattu un avion scientifique allemand et assassiné ses pilotes au Sahara

Karim Serraj.

ChroniqueLe 24 février 1985, un avion allemand de recherche scientifique, de retour d’une expédition en Antarctique, est abattu par un missile du Front Polisario au sud de Dakhla. Les trois membres de son équipage sont tués. Un télégramme diplomatique de l’ambassade française en Allemagne fédérale révèle les réactions suscitées par ce crime: une condamnation officielle d’Helmut Kohl sans équivoque, mais aussi une surprenante indulgence de l’opposition, le Parti social-démocrate en tête, envers les séparatistes. Retour sur un autre acte terroriste méconnu contre des civils étrangers, leurs victimes oubliées et la responsabilité politique du pays qui accueille et soutient leurs auteurs.

Le 25/10/2026 à 11h59

La note diplomatique intitulée «Avion allemand abattu par le Polisario»¹ est signée Hubert Forquenot de La Fortelle, conseiller de chancellerie à Bonn. Elle restitue la violence d’une époque oubliée. Celle d’une attaque terroriste qui a coûté la vie à trois Allemands dont la seule mission était de contribuer à la connaissance scientifique de l’Antarctique. Ils ne portaient pas d’armes, ne participaient pas à la guerre du Sahara et n’avaient aucune responsabilité dans le conflit. Peut-être ne savaient-ils même pas qui est le Polisario. Leur avion empruntait une route aérienne civile entre Dakar et les îles Canaries. Il n’atteindra jamais sa destination.

Le dernier voyage du Polar 3

L’histoire commence très loin du Sahara, sur le continent antarctique.

À la fin de l’année 1984, deux avions allemands de type Dornier 228, baptisés Polar 2 et Polar 3, participent à la quatrième expédition allemande de recherche géologique en Antarctique, connue sous le nom de GANOVEX IV.

Les appareils sont exploités pour le compte de l’Institut Alfred-Wegener, prestigieux établissement allemand de recherche polaire et marine installé à Bremerhaven. Leur mission consiste notamment à effectuer des relevés géophysiques et à explorer des régions parmi les plus difficiles d’accès de la planète.

Ces avions possèdent des équipements spécialement adaptés aux conditions extrêmes. Leurs trains d’atterrissage peuvent recevoir des skis, leurs structures sont isolées contre le froid et leurs systèmes permettent d’effectuer des mesures scientifiques au-dessus des étendues glacées.

Le programme est un succès. Les équipes réalisent des milliers de kilomètres de relevés, contribuent à la cartographie de vastes territoires antarctiques et accomplissent un exploit aéronautique: les deux Dornier figurent parmi les premiers appareils allemands à rejoindre le pôle Sud.

L’entreprise Dornier consacrera à cette expédition un long récit dans sa publication interne «Dornier Post», numéro 1 de 1985. Ce document, retrouvé au cours de notre recherche, restitue la mission scientifique, les circonstances du drame et les parcours des trois victimes.

À la fin du mois de février 1985, les équipages regagnent l’Allemagne. Après avoir traversé l’Atlantique Sud, les deux avions font étape à Dakar, au Sénégal.

Le dimanche 24 février, ils décollent à quelques minutes d’intervalle pour rejoindre Lanzarote, dans l’archipel espagnol des Canaries. Leur destination finale est Oberpfaffenhofen, en Bavière, où ils sont attendus le 27 février.

Polar 2 ouvre la marche. Polar 3, immatriculé D-IGVN, suit à une altitude inférieure.

Vers 17h30, heure d’Europe centrale, l’équipage de Polar 3 échange encore un message radio avec celui de l’appareil qui le précède. Il signale notamment des difficultés à établir la liaison avec le contrôle aérien de Las Palmas.

Les deux avions se trouvent alors sur un itinéraire aérien reconnu, au-dessus de la côte saharienne. Le Polar 3 évolue à une altitude d’environ 2.750 mètres, supérieure à l’altitude minimale prescrite pour cette portion du trajet.

Puis le silence.

L’appareil ne transmet pas le message attendu à hauteur de Dakhla. Ses compagnons tentent de reprendre contact. Aucun appel ne reçoit de réponse.

Un missile tiré depuis le sol a frappé le Dornier allemand. L’avion s’écrase dans la région située au sud de Dakhla, non loin d’El Argoub.

Les trois occupants sont tués.

Herbert Hampel, Richard Möbius et Josef Schmid: les trois victimes oubliées

Le bilan tient en trois noms: Herbert Hampel, Richard Möbius et Josef Schmid. Ces hommes n’étaient pas des inconnus anonymes disparaissant dans une statistique de guerre. Herbert Hampel, commandant de bord, était né le 16 février 1937 à Heidenpiltsch, dans l’ancienne région des Sudètes. Âgé de 48 ans au moment de sa mort, il était marié et père de trois enfants, deux fils et une fille.

Formé comme pilote militaire à partir de 1958, il avait ensuite rejoint l’aviation civile. Dornier l’avait recruté en 1969 comme pilote d’essai. Sa connaissance de plusieurs générations d’appareils du constructeur en faisait un spécialiste particulièrement expérimenté. Dès 1983, il avait été chargé de diriger l’équipe aérienne engagée dans une première expédition allemande en Antarctique.

Richard Möbius était né le 29 novembre 1937 à Hambourg. Il avait 47 ans. Marié, père de deux filles, il avait obtenu sa première licence de pilote en 1958, avant de mener une carrière dans l’aviation d’affaires internationale. Il totalisait plus de 5.000 heures de vol et avait également exercé des fonctions d’expert auprès de l’autorité fédérale allemande de l’aviation.

Passionné par l’exploration polaire, il s’était porté volontaire pour participer à GANOVEX IV. Ses compagnons souligneront son engagement et son enthousiasme pour cette mission scientifique.

Le plus jeune des trois hommes, Josef Schmid, avait 28 ans. Né le 2 juin 1956 à Fürstenfeldbruck, en Bavière, il était célibataire. Mécanicien aéronautique formé dans l’armée de l’air allemande, il avait rejoint Dornier en 1979 et s’était spécialisé dans l’entretien des appareils de recherche. Il participait pour la deuxième fois à une expédition polaire, aux côtés de Herbert Hampel, auquel le liait une profonde amitié. Ces biographies donnent toute sa dimension à l’attaque. Trois professionnels rentraient chez eux après plusieurs mois de travail scientifique. Trois familles les attendaient.

Trois jours de recherches, puis un communiqué diffusé depuis l’Algérie

À partir de la disparition de Polar 3, d’importants moyens de recherche sont mobilisés.

La coordination s’effectue notamment depuis les Canaries. Selon le récit publié par Dornier, deux avions espagnols Fokker F.27 participent aux recherches, tandis que des dizaines de bâtiments civils et militaires, jusqu’à une centaine à certains moments, sont mobilisés en mer. Les autorités marocaines sont également sollicitées. Pendant plus de trois jours, aucune trace décisive n’est retrouvée.

«Le soutien à une revendication séparatiste ne peut justifier l’impunité des attaques contre des civils. Il ne saurait davantage autoriser qu’un territoire national, l’Algérie, serve de lieu de détention à des étrangers enlevés par un groupe armé»

—  Karim Serraj

Le 27 février, le Polisario rompt le silence. Non pour annoncer un accident, mais pour reconnaître avoir abattu l’avion allemand. Le communiqué est diffusé par la radio algérienne, puis relayé par l’agence officielle Algérie Presse Service. Le mouvement reconnaît la destruction d’un Dornier 228 et la mort de ses trois occupants. C’est le mouvement séparatiste lui-même qui revendique l’acte.

Le représentant du Polisario à Paris, Ismaël Fadel, confirme également l’attaque. Aucun élément ne démontre que l’équipage civil allemand présentait une menace militaire. Le mouvement avait ouvert le feu sur un appareil parce qu’il volait dans l’espace aérien du Sahara! Le Polisario a transformé les avions civils en cibles sans distinguer les objectifs militaires des personnes protégées.

Bonn condamne un acte que rien ne peut excuser

Le télégramme diplomatique français du 1er mars 1985 restitue la première réaction officielle allemande: «Après la destruction par le Front Polisario de l’appareil allemand “Polar III”, qui revenait de l’Antarctique, le porte-parole du gouvernement allemand a condamné cet acte en termes amers.»

Le message poursuit en soulignant que la stricte neutralité de Bonn dans le conflit saharien rendait l’attaque encore plus incompréhensible aux yeux des responsables allemands. La documentation de Dornier reproduit également la déclaration du gouvernement fédéral. Celui-ci qualifie la destruction d’un appareil civil d’acte de violence impardonnable.

La réaction vient du gouvernement du chancelier Helmut Kohl. Elle ne laisse aucune place à une justification fondée sur les revendications territoriales du Polisario. L’Allemagne fédérale rappelle aussi qu’elle n’a pas pris parti dans le différend, et qu’elle a toujours adopté une position favorable au Maroc. Elle ne reconnait ni le Polisario, ni la RASD. La valeur de la condamnation officielle réside précisément dans le refus de confondre différend politique et légitimation de la violence contre des non-combattants. L’attaque a également des répercussions internationales. L’affaire révèle le danger que les armes antiaériennes du Polisario font peser sur les aéronefs traversant, à l’époque, cette région marocaine.

Le SPD cherche des circonstances politiques à un crime

Le passage le plus révélateur du télégramme français concerne le Parti social-démocrate allemand, le SPD, alors principale formation d’opposition.

La Fortelle écrit: «De son côté, le SPD, tout en marquant sa “profonde préoccupation” devant l’action du Polisario, a affirmé que la destruction de l’avion montrait que les Marocains prétendaient à tort tenir le pays et rappelé sa sympathie pour les revendications politiques du Front.»

En quelques lignes, toute l’ambiguïté apparaît. Il faut néanmoins distinguer les acteurs. Cette prise de position est celle du SPD, non celle du gouvernement allemand. Le télégramme oppose précisément l’attitude de la majorité gouvernementale, qui condamne le crime, et celle de l’opposition, plus soucieuse de maintenir des positions concurrentielles. En parlant des Marocains qui disent «tenir le pays», le SPD se réfère nécessairement à la présence marocaine, à l’administration exercée par Rabat et à son contrôle du Sahara. Le Maroc apparaît ainsi comme le pouvoir responsable de la sécurité du territoire.

Cette formulation traduit une réalité politique: aux yeux des responsables allemands cités, c’est bien Rabat qui est l’autorité exerçant le contrôle sur la région.

Le deuxième niveau est celui du reproche. Le SPD soutient que la destruction du Polar 3 démontrerait les limites de ce contrôle. L’argument est politiquement discutable. La survenue d’une attaque armée ne suffit pas à trancher une question de souveraineté. Un État peut être confronté à des groupes armés sur un territoire qu’il administre sans que cette violence détermine, à elle seule, son statut juridique. Ce que l’archive révèle est plus subtil: même lorsqu’il cherche à critiquer le Maroc, le discours allemand du SPD situe Rabat au centre de la réalité administrative et sécuritaire du territoire. Ce n’est pas l’insuffisance supposée du contrôle marocain qui a détruit le Polar 3, mais la décision de combattants séparatistes de faire feu sur un avion civil.

La «sympathie» pour le Polisario: une concession politique

Le second élément essentiel du passage consacré au SPD réside dans cette expression: «Sa sympathie pour les revendications politiques du Front.» Elle intervient alors que trois ressortissants allemands viennent de trouver la mort, une concession politique maintenue malgré la gravité de l’acte. Elle s’inscrit néanmoins dans une logique d’accommodement diplomatique: condamner l’attaque sans fermer la porte à ceux qui l’ont commise, comme si le maintien d’une bienveillance politique pouvait contribuer à modérer leur comportement.

La suite des événements montrera les limites dramatiques d’une telle indulgence. Car, six mois seulement après la destruction du Polar 3, des ressortissants allemands seront de nouveau pris pour cibles par le même mouvement armé. Cette fois, il ne s’agira pas d’un avion scientifique, mais d’un bateau de plaisance. Et les victimes, au lieu d’être tuées, seront conduites en captivité sur le territoire algérien. La sympathie politique exprimée au printemps n’aura constitué aucune protection pour les Allemands attaqués à la fin de l’été.

La presse allemande s’interroge sur la pusillanimité européenne

Le télégramme ne se limite pas aux réactions du gouvernement et du SPD. La deuxième page rapporte la manière dont les journaux allemands ont accueilli l’affaire: «La presse rend compte de l’incident sur un ton généralement indigné. Chaque journal le commente selon sa tendance.» Le diplomate français relève notamment les réactions des organes de gauche, qui relaient la position du SPD. Mais il accorde une attention particulière au quotidien conservateur Die Welt, dont il rapporte le titre: «L’assassinat comme preuve de souveraineté.»

«Dans cette perspective, les archives de 1985 constituent des éléments historiques essentiels. Elles rappellent des actes précis, des victimes identifiées et des responsabilités revendiquées à l’époque par le mouvement lui-même»

—  Karim Serraj

La formule mérite d’être retenue. Elle expose l’absurdité d’une logique dans laquelle un mouvement armé prétend faire reconnaître son autorité territoriale par l’exercice de la violence, y compris contre des civils étrangers.

Selon le télégramme, Die Welt s’étonne aussi de la pusillanimité des gouvernements européens et de l’absence de leurs ambassadeurs aux cérémonies marocaines annoncées pour le 3 juin suivant à Laâyoune.

L’archive fait ainsi apparaître une autre attitude allemande, nettement plus critique à l’égard du Polisario et de la prudence des capitales européennes.

La controverse dépasse le seul drame aérien. Elle touche à la manière dont les démocraties européennes réagissent lorsqu’un mouvement politico-militaire cherche à imposer ses revendications par la force.

La question posée en 1985 conserve une résonance particulière: la volonté de ménager un interlocuteur politique doit-elle conduire à relativiser des attaques contre des innocents?

Le précédent belge: deux civils déjà morts en janvier 1985

L’affaire du Polar 3 n’était pas un incident isolé.

À peine un mois auparavant, en janvier 1985, un avion de tourisme belge avait déjà été abattu par le Polisario dans la région de Dakhla.

L’appareil, un Piper engagé dans un rallye aérien Paris-Dakar, transportait deux personnes. Toutes deux avaient trouvé la mort.

Dans un article publié le 1er février 1985, le journaliste Jean de La Guérivière rapporte pour Le Monde les explications avancées par le Polisario après cette attaque. Le mouvement avait évoqué la possibilité que des mercenaires soient utilisés par le Maroc. L’enchaînement des deux destructions révèle un problème bien plus grave. Il montre les conséquences mortelles d’une doctrine terroriste qui expose les civils au feu d’unités armées.

L’Algérie, refuge du Polisario et territoire de captivité

Dans cette succession d’événements, le rôle de l’Algérie ne peut être éludé.

Le Polisario bénéficie depuis les années 1970 de l’accueil politique et territorial d’Alger. Ses camps sont installés dans la région de Tindouf, où il dispose de structures administratives et militaires.

Le communiqué revendiquant la destruction du Polar 3 est diffusé en février 1985 par les canaux médiatiques algériens. Les communiqués d’un mouvement ayant abattu des avions civils et détruit un bateau étranger y bénéficient d’une diffusion publique.

Plus grave encore, dans l’affaire Beyer-Grossmann, le territoire algérien n’est pas seulement celui d’où part la communication du mouvement. Il devient le lieu où sont conduits les deux navigateurs après leur capture.

Cela pose directement la question des obligations et de la responsabilité politique des autorités algériennes.

Le soutien à une revendication séparatiste ne peut justifier l’impunité des attaques contre des civils. Il ne saurait davantage autoriser qu’un territoire national, l’Algérie, serve de lieu de détention à des étrangers enlevés par un groupe armé.

La protection accordée au Polisario n’est pas une abstraction idéologique. Elle a permis au mouvement de disposer d’un espace arrière dans lequel des ressortissants étrangers se sont retrouvés privés de leur liberté.

Cette réalité mérite une condamnation sans ambiguïté.

Décembre 1988: cinq Américains tués à leur tour

La série des attaques contre les aéronefs civils ne s’arrête pas en 1985.

Le 8 décembre 1988, deux appareils américains de type Douglas DC-7, liés à une opération de lutte contre une invasion de criquets en Afrique, sont attaqués par des missiles au-dessus de la région saharienne, alors qu’ils effectuent un trajet entre le Sénégal et le Maroc.

Le premier s’écrase. Ses cinq occupants sont tués.

Le second est également touché, mais son équipage parvient à rejoindre Sidi Ifni.

Le Polisario finit par reconnaître sa responsabilité. Son explication rappelle presque mot pour mot celle donnée après la destruction du Polar 3: ses combattants auraient pris les appareils américains pour des avions militaires marocains. Cette fois, les morts sont américains. Les victimes, employées par la société T&G Aviation, s’appellent Wesley Wilson, Joel Blackmer, Frank Christopher Kennedy, Bernard George Rossini et Francis Anthony Hederman.

Les autorités américaines ouvrent une enquête. Le FBI examine notamment les dispositions pénales relatives aux attaques contre les aéronefs civils.

Le Département d’État réclame la restitution des dépouilles. Les corps des cinq victimes seront finalement remis aux représentants américains à… Alger.

Ces précédents historiques éclairent également les initiatives parlementaires contemporaines visant à examiner le statut du Polisario.

Aux États-Unis, la proposition de loi H.R.4119, déposée en juin 2025 et intitulée Polisario Front Terrorist Designation Act, a ouvert un débat sur d’éventuelles sanctions et une désignation liée au terrorisme. D’autres initiatives ont suivi en 2026, au Congrès américain comme au Parlement européen.

Dans cette perspective, les archives de 1985 constituent des éléments historiques essentiels. Elles rappellent des actes précis, des victimes identifiées et des responsabilités revendiquées à l’époque par le mouvement lui-même.

¹ Télégramme diplomatique «Avion allemand abattu par le Polisario», Bonn 423, signé Hubert Forquenot de La Fortelle, conseiller de chancellerie à Bonn, daté du 1er mars 1985. Il est conservé aux Archives diplomatiques du Quai d’Orsai, à Nantes, dossier RFA-Polisario, sous la cote 558PO 1 213.

Par Karim Serraj
Le 25/10/2026 à 11h59