Archives militaires de Vincennes. Ep. 14. Le Sahara oriental, une «dépendance du Maroc» placée sous sa «suzeraineté»

Karim Serraj.

ChroniqueUne note militaire consacrée au chemin de fer qui devait unir l’Algérie française à l’Afrique centrale expose un programme de rupture des liens entre le Maroc et le Sahara oriental. Ses deux auteurs, hauts gradés de l’armée française, parlent de «suzeraineté» marocaine, envisagent d’en priver le Sultan et proposent de soumettre les oasis par des auxiliaires. Derrière la protection d’une voie ferrée se dessine une ambition continentale: ouvrir depuis l’Algérie les routes du Niger et contribuer à l’unification d’un empire colonial jusqu’à l’Afrique centrale.

Le 11/10/2026 à 12h49

NDLR: nous achevons aujourd’hui le cycle de 14 chroniques publiées depuis juillet et consacrées aux archives militaires de Vincennes. Cette série a mis en lumière les documents les plus éclairants sur le Sahara oriental et occidental. Dès dimanche prochain, Le360 inaugurera une nouvelle série de chroniques signées Karim Serraj, consacrée aux archives du Quai d’Orsay conservées à Nantes et à La Courneuve (région parisienne). Ces deux sites abritent la plupart des archives disponibles en France sur le Polisario et le Sahara occidental.

«Mais, actuellement, il (le Sahara oriental, NDLR) nous barre la route du Soudan occidental, et il peut, comme dépendance du Maroc, tomber aux mains d’une autre nation; cette contrée ne saurait donc, sans dangers pour nous, continuer à relever du Sultan, même nominalement.» Le rôle du Touat dans le calcul colonial tient dans cette phrase: un pays rattaché au Maroc par des liens que des officiers français jugent incompatibles avec leur projet africain. Le tracé se heurte à des fidélités politiques. Pour y faire passer la puissance française, les auteurs proposent de les défaire.

La consigne suit immédiatement: «Par suite, il nous importe de rompre d’abord les liens récemment créés entre le Maroc et le Touat; puis d’affirmer nos droits sur cette région et, enfin, de les établir sans conteste.» Les verbes fixent l’ordre des opérations. La rupture avec le Maroc doit précéder l’affirmation des droits français, puis leur établissement. À travers cette succession apparaît une méthode de conquête: modifier les rapports de pouvoir sur le terrain afin de rendre possible l’appropriation du territoire.

Intitulé «Note sur les moyens de protéger la construction et le parcours d’un chemin de fer Transsaharien» (1), le document porte les signatures du lieutenant-colonel Varigault et du général Derrécagaix. Son objet annoncé concerne la sécurité d’une infrastructure. Sa partie consacrée au Maroc et au Touat développe une politique de démembrement des fidélités, de pression militaire et de captation des routes. Dans cette réflexion coloniale de la fin du 19e siècle, le lien marocain devient l’obstacle à éliminer pour ouvrir le Sahara aux ambitions françaises.

Une suzeraineté reconnue comme un obstacle

La force de l’archive réside dans son vocabulaire. Les officiers emploient successivement «dépendance du Maroc», «relever du Sultan», «suzeraineté» et «protection lointaine du Sultan». Ces expressions désignent plusieurs dimensions d’une même relation: une appartenance politique, une autorité supérieure, une capacité de protection invoquée par les populations. Elles figurent dans un texte qui cherche précisément les moyens d’en obtenir la disparition. La présence marocaine ressort ainsi du raisonnement de ceux qui veulent l’écarter.

Le passage introductif de leur démonstration éclaire ce calcul: «si la question marocaine devait recevoir, à bref délai, une solution favorable à nos projets, la soumission du Touat aux volontés du Sultan ou son indépendance pourrait nous être indifférente». Le statut des oasis est donc apprécié en fonction de l’avenir réservé au Maroc. La formule laisse ouverte la nature de cette «solution». Elle suffit cependant à montrer que le Touat et l’Empire chérifien appartiennent, pour ces officiers, à un même problème stratégique.

Leur expression «liens récemment créés» et «relever du Sultan, même nominalement» appelle une mise en perspective. Le langage colonial cherche à minimiser la souveraineté marocaine sur le Sahara oriental. Pourtant, celle-ci s’inscrit ainsi dans une histoire antérieure aux inquiétudes ferroviaires françaises, et se révèle le principal obstacle à l’empire français qui souhaite s’étendre depuis l’Algérie vers l’Afrique centrale. L’archive établit surtout un fait politique précis: les liens avec le Sultan comptent assez pour que leur rupture devienne la première tâche du programme.

De l’Algérie à l’Afrique centrale

L’objectif est annoncé: «Avant d’ouvrir une voie de pénétration partant de l’Algérie pour aboutir au Niger et au Soudan, il est essentiel d’assurer sa protection.» Le rail doit prolonger la possession algérienne vers les régions situées au sud du désert. Le Soudan occidental désigne ici l’espace du Niger et de Tombouctou, auquel conduit l’itinéraire détaillé dans la note. Chaque oasis, chaque point d’eau et chaque relation avec les populations prend sa valeur dans cette perspective de traversée.

L’idée ferroviaire acquiert une dimension gouvernementale en 1879. Un rapport ministériel du 12 juillet, suivi du décret du 13 juillet, institue une commission supérieure chargée d’étudier les communications par chemin de fer de l’Algérie et du Sénégal avec l’intérieur du Soudan. Cette formulation place d’emblée le projet à l’échelle de plusieurs possessions et de leurs prolongements africains. Relier devient une façon d’étendre et de consolider la domination.

Dans la note de Varigault et Derrécagaix, la branche occidentale doit passer par le Gourara et le Touat pour gagner les approches de Tombouctou. Elle s’insère dans une ambition plus vaste, dont les projets évoluent.

La route de Tombouctou prend ainsi sa place dans la recherche d’une continuité impériale. L’Algérie doit fournir une base septentrionale, les routes sahariennes assurer les communications, les territoires situés plus au sud agrandir l’ensemble. Les oasis du Touat occupent une position décisive dans l’option occidentale. Le maintien de leurs liens avec le Maroc placerait le passage sous une autorité dont les officiers veulent affranchir leur entreprise.

À cette exigence s’ajoute la compétition entre puissances. Le Touat pourrait, «comme dépendance du Maroc, tomber aux mains d’une autre nation». Aucun pays n’est nommé dans ce passage. L’hypothèse suffit à transformer le lien chérifien en risque international. Le raisonnement anticipe un Maroc susceptible d’entrer dans l’orbite d’un concurrent, qui disposerait alors d’une position sur la route du Sud. Détacher les oasis doit aussi fermer cette possibilité.

Retirer aux habitants la qualité de Marocains

La rupture projetée doit se jouer aussi dans les relations quotidiennes. Les auteurs proposent de nouer des rapports suivis avec les djemâas, les assemblées des communautés, et avec les chefs des ksour, les villages fortifiés. La démarche comporte une condition précise: leur faire «nettement savoir que nous ne leur reconnaissons pas la qualité de Marocains». La puissance qui souhaite pénétrer dans le pays entend ainsi fixer elle-même l’appartenance politique de ses futurs interlocuteurs.

«Le mot «suzeraineté» revient, cette fois au bénéfice de la France. La symétrie révèle le projet de substitution. L’autorité du Sultan est jugée dangereuse jusque dans sa forme nominale; l’autorité française doit, elle, s’établir à travers des engagements locaux obtenus sous pression»

—  Karim Serraj

Cette désignation ouvre un espace de négociation séparé du Maroc. Des accords conclus avec les chefs des oasis pourront ensuite servir à justifier une influence française progressivement transformée en autorité.

Selon la note, les relations d’In Salah et de l’Aouguerout avec les postes d’Ouargla et d’El Goléa permettraient d’agir plus aisément dans le Sud-Est. Les auteurs repèrent les contacts existants pour les convertir en instruments de détachement. Le commerce, les passages et les échanges de renseignements offrent des prises. À travers elles, le commandement espère déplacer le centre politique vers lequel se tournent les communautés.

Les djemâas et les chefs occupent une place centrale dans ce dispositif parce qu’ils disposent d’une capacité de décision. Les auteurs cherchent à obtenir leurs engagements, à modifier leurs attentes, à exploiter leurs relations avec les groupes voisins. Le Touat apparaît comme un ensemble de pouvoirs locaux organisés, traversé de fidélités et de rivalités. La conquête envisagée consiste aussi à réordonner ces relations au profit de l’autorité française.

Obtenir la soumission par la menace de ruine

Pour faire aboutir cette politique, les auteurs placent au premier plan les Chambâa, répartis dans la note entre El Goléa, Ouargla et le Souf. Ils les présentent comme des «agents d’expansion» dont les services pourraient être utilisés à une tout autre échelle. Leur connaissance des parcours sahariens, leur implantation près des points d’eau et leur capacité de mouvement doivent fournir à la France un moyen de peser sur les oasis sans engager immédiatement une grande expédition régulière.

Le scénario est décrit avec précision. La reprise de leurs incursions «ne laisserait bientôt aux oasis les plus rapprochées de leur parcours d’autre alternative que la soumission ou la ruine». Sous cette menace, les communautés «ne songeraient plus à invoquer la protection lointaine du Sultan, et n’hésiteraient pas à reconnaître notre suzeraineté». La violence envisagée possède donc un objectif directement politique. Elle doit rendre coûteuse la fidélité au Maroc et faire apparaître l’acceptation de l’autorité française comme la condition de la sécurité.

Le mot «suzeraineté» revient, cette fois au bénéfice de la France. La symétrie révèle le projet de substitution. L’autorité du Sultan est jugée dangereuse jusque dans sa forme nominale; l’autorité française doit, elle, s’établir à travers des engagements locaux obtenus sous pression. Les officiers entendent déplacer le pouvoir de protection. Ils espèrent que les habitants demanderont la cessation d’un péril que les auxiliaires mobilisés par la France auront contribué à produire.

Le financement de cette force est également prévu. Des exonérations de redevances ou une rémunération élevée permettraient d’entretenir «une force de 2 à 3.000 chevaux et mehara, toujours prêts à marcher». Ces nombres désignent une force montée projetée, avec des chevaux et des dromadaires de selle. La note envisage un instrument disponible, soutenu par des avantages matériels, dont la menace pèserait durablement sur les choix des communautés oasiennes.

Les rédacteurs revendiquent d’ailleurs une prise économique sur leurs auxiliaires: «Nous les tenons, il est vrai, par leurs propriétés, leurs palmiers et leurs biens.» Ils accompagnent ce constat de jugements sur les Chambâa, qualifiés de pillards et soupçonnés de vendre leurs services. Ces descriptions appartiennent au regard colonial. Elles servent à calculer des moyens d’action: rémunérer, surveiller, utiliser les patrimoines comme garanties. La relation proposée repose sur l’intérêt et sur la contrainte.

Déplacer les Ouled Sidi Cheikh pour servir la colonisation

À cette force mobile doit s’ajouter l’action des Ouled Sidi Cheikh dans le Touat septentrional. Leur rôle permettrait de résoudre simultanément deux difficultés du commandement: réduire leur poids dans le Sud-Oranais et étendre l’influence française au-delà des postes. La note affirme qu’ils possèdent de nombreux partisans dans le nord du Touat. Elle propose de les pousser à s’y installer et à s’y constituer un patrimoine.

La motivation est formulée avec une brutalité administrative: «L’existence de leur parti politique dans une région où la colonisation devrait se développer sans entrave, est un anachronisme.» Le mot désigne le statut que les auteurs attribuent à un pouvoir local devenu gênant. La colonisation est posée comme l’avenir légitime du pays; les forces susceptibles de lui opposer une autonomie politique doivent être déplacées. Leurs attaches au sol deviennent un problème à résoudre.

La recommandation se poursuit: «De toutes façons, un jour ou l’autre, il faudra songer à les refouler et à s’en débarrasser.» L’installation au Touat donnerait à cette éviction une destination utile. Les mêmes réseaux que le commandement souhaite affaiblir en Oranie seraient encouragés à agir plus au sud. Ils y apporteraient des relations, des ambitions patrimoniales et une capacité de mobilisation que la France espère orienter à son profit.

Ce mouvement projeté relie la colonisation de l’Algérie à l’expansion saharienne. L’une produit des pressions qui doivent alimenter l’autre. Le territoire à soumettre offre un débouché aux puissances locales dont on veut réduire l’influence dans les régions déjà occupées. Le Touat devient ainsi un espace où le commandement imagine redistribuer des hommes, des intérêts et des fidélités, au détriment de la relation marocaine.

Les auteurs résument leur espoir en parlant de «nos clients, les Chambâa et les Ouled Sidi Cheikh». Le possessif exprime l’appropriation attendue de leur action. Ces acteurs conservent pourtant leurs intérêts propres, que la note reconnaît lorsqu’elle prévoit de les payer ou de stimuler leur désir de patrimoine. La stratégie dépend donc de négociations et de calculs locaux dont les militaires cherchent à maîtriser les effets.

Affaiblir les relais du Sultan

Le programme s’étend aux réseaux religieux. Les Derkaoua sont désignés comme un «parti religieux et puissant» à neutraliser. La note met en avant Sidi Mohamed ben el Arbi, chérif de Medghara, décrit comme un prédicateur de la guerre sainte et un soutien du Sultan dans l’extrême Sud. Il apparaît aux auteurs comme un «obstacle redoutable» sur la route du Soudan. L’influence marocaine prend ici la forme de relais capables de mobiliser au-delà des limites d’une administration permanente.

«La présence marocaine au Touat contrarie leur dessein parce qu’elle donne aux oasis une relation politique extérieure à la construction impériale française. Pour ouvrir la route du Niger et contribuer à l’immense jonction africaine, ils désignent donc un préalable: rompre les liens avec le Maroc. Avant de poser les rails, ils veulent substituer leur autorité à celle du Sultan»

—  Karim Serraj

Les démonstrations militaires doivent accompagner le mouvement des auxiliaires. Les rédacteurs souhaitent des sorties plus fréquentes dans le Sud-Oranais, notamment dans la vallée de l’oued Namous, ainsi qu’une colonne d’observation à El Goléa. L’ensemble dessine une pression graduée: montrer les troupes, soutenir les déplacements des groupes alliés, suivre les réactions. La menace régulière doit rendre crédibles les sollicitations adressées aux oasis.

Une limite diplomatique encadre cependant cette stratégie. Les auteurs veulent éviter une conquête militaire immédiate qui provoquerait avec le Maroc «une guerre qui pourrait se prolonger et que nos préoccupations européennes nous commandent d’éviter». La puissance marocaine pèse donc aussi par les conséquences internationales d’un affrontement. Les procédés indirects doivent permettre une transformation du rapport de force compatible avec cette prudence.

La hiérarchie des dangers confirme cette priorité. Les auteurs mentionnent les Touareg et les Senoussia dans le Sahara central, puis estiment que «les difficultés les plus sérieuses viendront sûrement de l’Ouest», à savoir du Maroc. Ils demandent de s’opposer au «développement progressif de l’influence marocaine dans le Touat et dans les régions voisines». Le Maroc occupe ainsi une place particulière dans leur diagnostic: son influence offre un point d’appui politique à des résistances que la France veut disperser. Le programme de détachement dépasse donc un problème local de sécurité. Il doit modifier l’environnement dans lequel s’effectuera toute la pénétration française vers le Sud.

La rupture des liens comme préalable à l’empire

Engagée à la fin de 1899, la conquête du complexe Touat-Gourara-Tidikelt se poursuit en 1900, puis les opérations de consolidation se prolongent en 1901. Le récit «La Pénétration saharienne» qu’en publient Augustin Bernard et Napoléon Lacroix, décrit des campagnes successives, des garnisons et la poursuite des combats. La prise de contrôle territoriale avance ainsi par étapes. Elle doit être distinguée de la réalisation du grand projet ferroviaire.

La valeur particulière de l’archive se situe en amont de cet aboutissement. Elle donne à lire le moment où des officiers exposent les obstacles politiques qu’ils souhaitent supprimer. Les oasis apparaissent encore à travers leurs relations avec le Sultan du Maroc, leurs assemblées, leurs chefs et leurs réseaux de protection. Le projet français consiste à agir sur cet ensemble pour transformer une route désirée en passage contrôlé.

La conclusion des signataires revient au motif initial: «notre premier devoir de ce côté est de ne pas tolérer que la route du Sud reste fermée à la France par l’annexion du Touat au Maroc». Le choix du mot «annexion», autre vocabulaire à prendre avec des pincettes, présente le Maroc comme une puissance en voie d’absorber le pays. Quelques pages auparavant, il s’agissait pourtant d’empêcher cette contrée de «continuer à relever du Sultan». Ce déplacement du vocabulaire fait partie de l’opération: la relation à rompre devient une menace d’expansion à prévenir.

Les auteurs demandent finalement de faire entrer ces régions «sous notre influence, peut-être même sous notre autorité». Entre ces deux termes s’étend tout leur programme. La présence marocaine au Touat contrarie leur dessein parce qu’elle donne aux oasis une relation politique extérieure à la construction impériale française. Pour ouvrir la route du Niger et contribuer à l’immense jonction africaine, ils désignent donc un préalable: rompre les liens avec le Maroc. Avant de poser les rails, ils veulent substituer leur autorité à celle du Sultan.

¹ «Note sur les moyens de protéger la construction et le parcours d’un chemin de fer Transsaharien», signée par le lieutenant-colonel Varigault et le général Derrécagaix, non datée, mais relevant de la fin du 19e siècle, conservée au SHD des Archives militaires de Vincennes, sous la cote GR7 NN9 466.

Par Karim Serraj
Le 11/10/2026 à 12h49