Archives militaires de Vincennes. Ep 10. 1891: le plan d’invasion du Sahara oriental

Karim Serraj.

ChroniqueUn document de l’état-major français dévoile le projet d’une expédition contre le Gourara, le Touat et le Tidikelt. Dans cette dépêche du 21 mai 1891, Charles-Louis de Freycinet, ministre de la Guerre, envisage la stratégie à déployer, précise son itinéraire et prévoit une occupation permanente. Le moteur de cette offensive projetée est explicitement désigné: empêcher le Sultan du Maroc de revendiquer son autorité sur les oasis. Derrière les précautions diplomatiques et la recherche d’alliés locaux apparaît une entreprise de conquête dirigée contre l’enracinement saharien de l’Empire chérifien.

Le 13/09/2026 à 11h01

Le document «Pièce annexe au rapport sur l’occupation du Gourara, du Touat et d’In-Salah»¹ commence par une inquiétude française: le Maroc affirme son autorité dans les oasis sahariennes. À Paris, au printemps 1891, cette consolidation de souveraineté devient un argument pour envisager l’envoi d’une armée dans le Sahara oriental. Il faut aller vite, gagner les oasis, installer une force durable. L’urgence ne naît pas, dans le document, d’une attaque marocaine contre le territoire convoité par l’Algérie française. Elle tient au risque de voir le sultan Moulay Hassan 1er affermir suffisamment son pouvoir pour rendre une prise de possession française plus difficile.

L’homme qui expose ce calcul n’est pas un officier isolé. Charles-Louis de Freycinet cumule alors la présidence du Conseil et le ministère de la Guerre, fonctions qu’il exerce ensemble depuis mars 1890. Le projet remonte ainsi au sommet de l’exécutif républicain.

Sa dépêche fixe déjà la perspective: non une simple reconnaissance géographique, mais une occupation. Le texte permet de suivre le passage du renseignement à l’hypothèse opérationnelle, puis à la consultation diplomatique. Une invasion est envisagée; son déclenchement n’est pas encore autorisé.

Le renforcement du Maroc érigé en urgence française

Le premier paragraphe du document expose sans détour ce qui alarme le gouvernement général de l’Algérie. Il présente l’occupation du Gourara et du Touat comme «réclamant une solution urgente, en raison de l’extension rapide que prend actuellement l’influence marocaine dans cette région».

La présence politique marocaine n’est pas une construction rétrospective plaquée sur le dossier. Elle appartient au diagnostic des autorités françaises. Celles-ci en surveillent les progrès et en font précisément le motif d’une intervention possible. Le Maroc n’est pas absent du Sahara que Paris convoite: il y constitue l’obstacle à lever pour accéder à l’Afrique centrale.

Freycinet ne décrit donc pas une progression française dans un espace politiquement vide. Il raisonne en termes de convoitise et d’anticipation. Attendre reviendrait à laisser en place l’autorité de l’Empire du Maroc. Le temps devient une ressource stratégique: ce qui semble encore accessible à une colonne pourrait bientôt opposer une organisation plus solide, des fidélités mieux assurées, un coût diplomatique accru.

«Il semble résulter nettement des communications du 23 Avril et du 8 Mai que si la France ne se hâte pas de prendre possession de la région du Gourara, du Touat et du Tidikelt (In-Salah), le Sultan du Maroc, dont l’influence s’exerce, chaque jour, plus activement sur ces contrées, continuera à y développer son autorité et s’en considérera bientôt comme le possesseur définitif»

—  Charles-Louis de Freycinet, président du Conseil et ministre de la Guerre

Une autorité chérifienne que la conquête doit empêcher de s’affermir

Cette dépêche éclaire les liens de souveraineté qui rattachaient les oasis à l’Empire du Maroc, mais exige de distinguer les mots employés par la partie contradictoire. Freycinet parle d’influence et d’autorité; il place dans l’avenir la qualité de possesseur définitif que le sultan pourrait s’attribuer, sans tenir compte des siècles passés où cette possession était effective. Plus loin, il qualifiera les mêmes régions de «contrées indépendantes», ambiguïté qui ne fait pourtant pas disparaître le pouvoir chérifien car l’Algérie française a besoin «d’occuper» les oasis. L’ambivalence des mots montre plutôt comment le rédacteur refuse de considérer comme définitivement réglée la possession des territoires convoités. La souveraineté marocaine est ici combattue dans son affermissement, non découverte après coup par ceux qui relisent l’histoire. En 1891, la principale autorité dans les oasis était la caïd marocain Lahmid ben Lahsen, un Delimi, chargé du Touat et de la Saoura réunis.

Ce que Paris veut empêcher, c’est le passage d’une autorité pleinement exercée à une emprise plus difficile à contester. Pour Freycinet, chaque consolidation marocaine risque de fermer une possibilité française. La colonne doit donc pouvoir intervenir avant que cette possibilité se referme.

La formulation de Freycinet est très explicite: «Il semble résulter nettement des communications du 23 Avril et du 8 Mai que si la France ne se hâte pas de prendre possession de la région du Gourara, du Touat et du Tidikelt (In-Salah), le Sultan du Maroc, dont l’influence s’exerce, chaque jour, plus activement sur ces contrées, continuera à y développer son autorité et s’en considérera bientôt comme le possesseur définitif.»

La présence marocaine est également envisagée sous un angle militaire. Freycinet rapporte une information qui circule dans l’armée française sur l’envoi de troupes chérifiennes vers les oasis, bien qu’il refuse de la tenir pour acquise: «Je ne pense pas toutefois qu’il y ait lieu d’attacher encore beaucoup d’importance à la nouvelle de l’envoi dans le Touat et le Tidikelt d’une force de 1.400 cavaliers et fantassins de l’armée chérifienne; c’est un bruit qui mérite confirmation.» Le document montre ainsi que l’intensification de l’action marocaine paraît suffisamment sérieuse pour que le Sultan envisage une expédition militaire.

Badjouda, l’allié espéré pour ouvrir In-Salah

L’autre information décisive concerne le caïd marocain El Hadj El Madhi ben Badjouda. Freycinet le présente comme «le chef du parti le plus influent à In-Salah», susceptible de se rapprocher des Français si ceux-ci acceptent de lui garantir sa situation. L’entrée dans les oasis pourrait ainsi commencer par un arrangement avec un détenteur local du pouvoir: «Jusqu’ici, nous n’avons, à cet égard, que les renseignements rapportés par un indigène de l’Annexe d’El Oued, et il ne sera possible de juger de la sincérité des propositions de Badjouda que s’il se décide à les renouveler par écrit.»

L’hypothèse suffit néanmoins à nourrir la stratégie. Freycinet envisage les avantages d’un «concours effectif du chef des Oulad Ba Hammou», qui favoriserait «l’établissement de notre autorité à In-Salah, et peut-être même dans toute la région du Tidikelt». Le marché projeté est lisible: garantir une position personnelle au caïd marocain pour obtenir un appui à l’installation française. Il ne s’agit pas d’un consentement exprimé par l’ensemble des oasis, mais de l’utilisation possible d’une influence particulière.

«L’eau doit lever l’une des objections à une marche prolongée. Le désert cesse d’être présenté comme une étendue infranchissable; il devient un parcours dont les ressources permettraient le passage d’une force organisée»

—  Karim Serraj

Freycinet connaît cependant les limites de ce levier. Il demande «si cet appui serait suffisant pour nous permettre d’étendre pacifiquement notre action plus au loin vers l’ouest, c’est-à-dire dans le Touat et le Gourara». Même accueilli à In-Salah, le pouvoir français ne disposerait pas d’un passage automatiquement ouvert vers les autres territoires visés.

La «conquête pacifique» aurait sa garnison

Le ministre expose alors sa lecture des sociétés oasiennes: «Ce que nous savons sur l’état politique de ces contrées indépendantes indique que les influences y sont purement locales et ne s’exercent réellement que dans un rayon limité.» Autrement dit, si El Hadj El Madhi ben Badjouda accepte de collaborer avec la France, ce ne sera pas le cas des caïds marocains des autres villes sahariennes. Leur coexistence ne correspond pas à l’image d’un désert sans institutions. Elle dessine au contraire un espace de pouvoirs multiples, dans lequel les Français cherchent une prise.

L’autonomie des chefs constitue à la fois une occasion et une difficulté. Elle permet d’espérer une entente séparée; elle empêche d’étendre mécaniquement ses bénéfices. Freycinet en tire une conclusion militaire: «Aussi, le pouvoir de Badjouda étant à peu près nul en dehors des territoires des tribus dépendant d’In-Salah, il y a lieu de prévoir qu’une démonstration militaire sera nécessaire pour prendre pied dans toutes les autres oasis s’étendant jusqu’à l’Oued Saoura.»

La force n’est donc pas une éventualité abstraite. Elle apparaît comme le complément prévisible du ralliement d’un chef. Obtenir une entrée négociée ne supprimerait pas la nécessité d’imposer ailleurs la présence française. À In-Salah même, l’entente aurait un prolongement armé: «L’organisation d’une force permanente à In-Salah s’imposerait même, ne fût-ce que pour appuyer le parti qui nous aurait facilité l’accès de cette position.»

Freycinet résume cette continuité: «La conquête pacifique d’In-Salah ne modifierait donc pas sensiblement les conclusions des rapports de Monsieur le Gouverneur Général de l’Algérie». Pacifique ou militaire dans son commencement, l’entreprise conserverait sa finalité: établir durablement une autorité de l’armée.

Une colonne depuis Aïn-Sefra, Figuig contournée

Le ministre franchit ensuite le seuil de la proposition opérationnelle. Il se déclare disposé à agir avec son collègue de l’Intérieur, puis précise: «Au besoin, je ferais préparer l’envoi d’une colonne expéditionnaire ayant d’abord pour objectif le Gourara et le Touat, puis marchant sur In-Salah, dans le cas où les projets d’entente avec Badjouda n’auraient pas abouti.»

L’échec de la négociation ne provoquerait donc pas l’abandon du projet. Il ouvrirait une autre voie vers le même résultat. Le Gourara et le Touat formeraient les premiers objectifs; In-Salah serait ensuite atteinte par la colonne si l’accord espéré n’aurait pas permis d’y établir auparavant l’autorité française.

Le point de départ est fixé: «Cette colonne serait organisée à Aïn-Sefra, dans le Sud-Oranais». Le mouvement projeté est également décrit: «Elle contournerait, à l’Ouest et au Sud, le territoire de Figuig, descendrait l’Oued Zousfana jusqu’à Igli, puis l’Oued Saoura jusqu’au Gourara.»

La précision topographique distingue ce texte d’une simple déclaration d’intention coloniale. Un centre de rassemblement, des vallées, une localité de passage, un contournement: le raisonnement cherche déjà à convertir l’ambition politique en trajet praticable.

Figuig occupe une place particulière dans ce dispositif. Le traité de Lalla Maghnia, signé le 18 mars 1845, rangeait explicitement ses ksour parmi ceux relevant du Maroc. Plus au sud, il ne traçait pas une frontière territoriale continue, jugeant superflue une délimitation du désert au-delà des ksour. Cette absence de tracé allait permettre à l’ambition française de traiter le Sahara comme un no man’s land.

«Reste, dans la dépêche de 1891, une leçon fondamentale. L’autorité marocaine est présentée comme inquiétante; l’installation française, encore à réaliser, comme une possession qu’il faudrait obtenir rapidement»

—  Karim Serraj

La dépêche ne dit pas expressément que le contournement de Figuig répond à cette contrainte. Le rapprochement est néanmoins significatif: la colonne éviterait un territoire dont l’appartenance marocaine était nommément inscrite dans le traité, tout en gagnant les oasis où Paris entendait empêcher l’autorité du sultan. La prudence du tracé n’enlevait rien à la portée de l’entreprise.

L’eau, les vivres et l’automne: rendre l’expédition possible

Freycinet ne s’arrête pas à la carte. Il souligne que la colonne suivrait «un itinéraire sur le parcours duquel elle trouverait partout de l’eau en quantité suffisante». C’est l’assurance donnée par le ministre dans son scénario. L’eau doit lever l’une des objections à une marche prolongée. Le désert cesse d’être présenté comme une étendue infranchissable; il devient un parcours dont les ressources permettraient le passage d’une force organisée.

Le ravitaillement est envisagé dans les mêmes termes: «Enfin, elle jalonnerait sa marche par l’établissement de dépôts de biscuit qu’il serait sans doute facile de ravitailler d’une manière constante.»

Une fenêtre saisonnière est retenue: «La saison d’automne serait, d’ailleurs, la plus favorable pour sa mise en route.» Au mois de mai, le chef du gouvernement raisonne déjà sur le moment opportun d’un départ. L’intention d’occuper commence à prendre la forme d’une campagne possible, avec ses objectifs, ses approvisionnements et sa saison.

Avant l’ordre de marche, le verrou diplomatique

La dernière demande révèle ce qui retient encore Freycinet. Il souhaite connaître les conséquences internationales de l’opération: «Mais, avant de prendre aucune disposition pour la préparation de la colonne en question, je désirerais que vous vouliez bien me faire connaître si vous prévoyez que l’expédition qui lui serait confiée et que l’itinéraire qu’elle devrait suivre soient de nature à soulever quelques difficultés, au point de vue de nos relations internationales.»

Le ministre envisage de faire préparer une colonne, mais attend l’avis des Affaires étrangères avant toute disposition préparatoire. L’archive documente dans ce sens un scénario d’invasion.

Elle révèle également que la question n’est pas considérée comme purement intérieure à l’Algérie coloniale. Cette préoccupation rejoint toutefois les débats contemporains. En 1902, René Pinon, partisan de l’expansion française, décrira dans la «Revue des Deux Mondes» les embarras diplomatiques suscités par le Touat et les divergences entre responsables politiques et militaires sur la manière d’avancer. Son récit, favorable à la conquête, confirme que les oasis ne constituaient pas un dossier isolé des rapports avec le Maroc et les puissances européennes.

Reste, dans la dépêche de 1891, une leçon fondamentale. L’autorité marocaine est présentée comme inquiétante; l’installation française, encore à réaliser, comme une possession qu’il faudrait obtenir rapidement. Aucun accord avec le Sultan n’est mentionné. Aucun consentement général des populations n’est établi. Le seul arrangement espéré concerne un chef local, dont la portée reste limitée. Le langage administratif atténue la violence du document. Seule une marche militaire jalonnée de vivres devient le moyen d’étendre l’autorité française, au détriment de l’Empire chérifien. Ce déséquilibre du récit est instructif: les oasis sont envisagées depuis le poste d’observation de ceux qui projettent de les occuper.

L’intérêt de cette archive est de saisir la conquête avant sa réalisation, au moment où elle se formule entre ministères. Les autorités françaises voient des oasis liées au Souverain marocain, des chefs capables de négocier, des pouvoirs qu’il faudra soutenir ou contraindre. Elles dessinent une route pour y établir leur propre domination.

La pénétration française dans les villes sahariennes marocaines se fait par étapes, entre le coup de main, l’occupation militaire et la consolidation administrative. Le premier basculement a lieu à In-Salah: le 6 janvier 1900, Alger apprend que le drapeau français flotte depuis le 29 décembre 1899 sur la principale casbah de l’oasis, événement qui fait chavirer la question du Touat, jusque-là discutée dans les rapports mais non réglée sur le terrain. La progression gagne ensuite le Gourara: partie à la fin avril, la colonne Ménestrel atteint Tabelkoza à la mi-mai, puis entre à Timimoun, où le drapeau tricolore est hissé le 26 mai 1900; le rapport de l’armée conclut alors que «la conquête du Gourara était un fait accompli». Le Touat, lui, est abordé par une pénétration plus graduelle: le 23 juillet 1900, la colonne Servière entre à Taourirt, premier ksar du Reggan, atteint Sali le 25, puis gagne Tamentit et Adrar avant de rejoindre Timimoun le 7 août. Mais la mainmise n’est réellement consolidée qu’en 1901, lors des opérations du 30 janvier au 13 avril, avec l’entrée à Adrar le 23 mars et à Sali le 30 mars.

La menace, aux yeux de Freycinet, n’est pas que le Sahara demeure sans maître. C’est que le Sultan du Maroc empêche la France de s’y installer.

¹ Le document «Pièce annexe au rapport sur l’occupation du Gourara, du Touat et d’In-Salah», daté du 21 mai 1891, figure dans un dossier sous l’en-tête du ministère de la Guerre, état-major de l’armée, Section d’Afrique. Il est rédigé par Charles-Louis de Saulces de Freycinet, président du Conseil des ministres de France et ministre de la Guerre. Il est conservé au Service historique de la Défense, aux Archives militaires de Vincennes, sous la cote GR7 NN9 466.

Par Karim Serraj
Le 13/09/2026 à 11h01