Archives du Quai d’Orsay. Ep1. Un bateau allemand coulé, ses deux plaisanciers captifs à Tindouf, et le chantage terroriste du Polisario

Karim Serraj.

ChroniqueLe 22 août 1985, deux navigateurs allemands, de simples plaisanciers, sont attaqués par le Polisario au large de la côte ouest-africaine. Leur bateau est détruit. Ils sont emmenés à Tindouf, en Algérie. Huit jours plus tard, un télégramme diplomatique français consigne l’inquiétude de Bonn, capitale de l’Allemagne de l’Ouest (RFA) à l’époque: les négociations pour leur libération pourraient offrir au mouvement Polisario une apparence de reconnaissance politique. Croisée avec les informations contemporaines sur cette affaire longtemps restée secrète, l’archive éclaire l’utilisation de civils comme instruments de pression du Polisario et pose la question du refuge que leur ravisseur trouve sur le territoire algérien.

Le 18/10/2026 à 12h00

Le câble diplomatique¹ rédigé par Hubert Forquenot de La Fortelle, conseiller de chancellerie à Bonn, est explicite: «Enlèvement de deux ressortissants allemands par le Polisario». Le vocabulaire employé par le poste diplomatique français renvoie directement aux pratiques terroristes de la milice. Les archives françaises documentent nombre de ces affaires de séquestration ou d’assassinat de civils occidentaux par le Polisario, et que les gouvernements concernés préféraient passer sous silence. Certains entretenaient même un secret tombal sur la mort ou la détention de leurs ressortissants. Le360 dévoilera au cours des prochaines semaines les moins connus.

Le contexte est restitué dans l’archive: «Deux marins allemands, qui naviguaient le long de la côte ouest-africaine vers la Gambie, ont été attaqués le 22 août par des embarcations du Polisario.» La phrase suivante expose les conséquences: «Leur bateau détruit, ils ont été emmenés par leurs assaillants jusqu’à Tindouf.» Le récit est bref. Il relie cependant trois actes distincts: l’attaque en mer, la destruction du bateau et le déplacement forcé de ses occupants. Ces quelques lignes donnent à l’affaire sa gravité. La destination des deux Allemands est désormais décidée par leurs ravisseurs. Ils se rendaient en Gambie; ils finissent à Tindouf, en Algérie!

Ces éléments à charge sur les actes terroristes du Polisario constituent autant de pièces supplémentaires à verser au dossier de ceux qui réclament son classement comme organisation terroriste. Ils pourront étayer la démarche des sénateurs américains à l’origine de la proposition de loi H.R.4119, intitulée «Polisario Front Terrorist Designation Act», déposée en juin 2025, ainsi que l’initiative lancée en juillet 2026 par l’eurodéputée Céline Imart (les Républicains) auprès de la Commission européenne afin d’évaluer si le Polisario répond aux critères d’une inscription sur la liste européenne des organisations terroristes.

Deux plaisanciers transformés en captifs

Les deux hommes ont des noms. Il s’agit d’Herbert Beyer et Michael Grossmann. Les navigateurs avaient quitté Tanger le 24 juillet pour rejoindre Banjul, en Gambie. Leur capture est intervenue à environ 140 kilomètres au sud de Dakhla. Le Polisario a revendiqué la destruction du bateau dans un communiqué diffusé à Alger le 27 août. À Alger, soulignons-le.

Les terroristes situent l’opération dans les eaux qu’ils revendiquent au nom de la RASD. Leur bureau à Alger présente les deux occupants comme étant en bonne santé et annonce leur remise prochaine aux autorités allemandes.

Le caractère civil du voyage ressort dans cette prise d’otages. Il s’agissait en effet de navigateurs à bord d’un bateau de plaisance. Leurs déclarations ultérieures suggèrent même une situation de vulnérabilité particulière au moment de leur capture: une panne du moteur qui les aurait empêchés de fuir à l’approche des terroristes de Tindouf. Une panne aurait dû appeler une assistance. Entre ces deux possibilités se situe le choix des hommes du Polisario. Ils disposent de la force; les navigateurs subissent son exercice. La prétention à contrôler une portion du littoral se traduit, pour ces derniers, par la perte de leur bateau et de leur liberté.

La destruction du bateau constitue d’ailleurs un élément essentiel du dossier. Elle ferme matériellement le voyage entrepris par Beyer et Grossmann. Les deux hommes deviennent dépendants de ceux qui ont supprimé leur moyen de déplacement. Le pouvoir exercé sur eux est concret, immédiat, total quant à leur destination.

«La phrase se poursuit par l’inquiétude des responsables de l’Auswaertiges Amt, le ministère ouest-allemand des Affaires étrangères: ils craignent de «paraître, à cette occasion, accorder à la RASD une sorte de reconnaissance que Bonn lui a toujours refusée»»

—  Karim Serraj

Cette violence initiale doit rester au centre de l’histoire. Les développements diplomatiques qui suivent pourraient aisément l’effacer derrière les procédures de libération, les déclarations rassurantes et les rencontres entre représentants. Le télégramme impose l’ordre réel des événements: les contacts politiques naissent d’une agression contre des voyageurs.

À Bonn, la crainte d’une reconnaissance du Polisario obtenue par la contrainte

Le second paragraphe du document fait apparaître l’enjeu diplomatique. «Le Polisario a annoncé son intention de négocier leur libération avec le gouvernement allemand», écrit le poste français. La phrase se poursuit par l’inquiétude des responsables de l’Auswaertiges Amt, le ministère ouest-allemand des Affaires étrangères: ils craignent de «paraître, à cette occasion, accorder à la RASD une sorte de reconnaissance que Bonn lui a toujours refusée».

Le télégramme suggère un ultimatum exigeant de Bonn une reconnaissance officielle. Le Polisario ne mentionne pas de rançon financière. L’archive rapporte une intention de négocier et la crainte allemande que cette négociation produise un effet politique. C’est précisément ce décalage qui donne au télégramme sa valeur: elle montre le problème tel qu’il se présente aux diplomates chargés de récupérer leurs ressortissants. Le gouvernement allemand se trouve placé devant une nécessité créée par les ravisseurs. Pour obtenir le retour de deux citoyens, il doit désormais traiter avec ceux qui les détiennent. Le Polisario acquiert ainsi une capacité d’imposer un contact qu’une démarche diplomatique ordinaire ne lui aurait jamais procuré.

La liberté des navigateurs devient le point d’entrée d’une relation politique. La milice terroriste peut chercher à se présenter comme une autorité avec laquelle un gouvernement européen discute des modalités de remise de ressortissants étrangers. L’opération armée produit une occasion de représentation internationale. C’est le risque que les interlocuteurs allemands de la diplomatie française identifient.

Deux expressions du télégramme en précisent la portée: «paraître» et «une sorte de reconnaissance». Bonn redoute autant l’exploitation des apparences qu’un engagement formel. Une rencontre, le rang d’un interlocuteur ou la présentation publique d’une remise peuvent servir à suggérer une relation entre autorités comparables. Les responsables allemands cherchent à éviter qu’une démarche de protection consulaire soit transformée en concession sur le statut de la RASD et des terroristes du Polisario.

La contrainte est d’autant plus perverse qu’elle utilise une obligation humaine élémentaire. Un gouvernement doit agir pour ses ressortissants en danger. Ceux qui les retiennent peuvent exploiter cette nécessité pour obtenir une audience, imposer un état de fait à leurs représentants et organiser le cadre de leur libération. Les victimes deviennent les instruments d’une opération dont l’enjeu les dépasse entièrement.

L’affaire révèle aussi la dissymétrie des moyens. Les deux marins ne représentent aucune force susceptible de négocier. Leur gouvernement, lui, dispose d’une capacité de reconnaissance et d’une visibilité internationale. C’est vers lui que le Polisario dirige la discussion. Les personnes capturées fournissent le moyen de pression; la chancellerie étrangère devient la cible politique.

Tindouf, le refuge algérien au cœur de l’affaire

Le nom de Tindouf concentre l’autre dimension majeure du télégramme. Les deux Allemands sont emmenés en Algérie. La violence commence sur le littoral atlantique et trouve son prolongement dans le pays qui accueille le Polisario. Le territoire algérien apparaît donc dans la chaîne des événements à un moment décisif: celui où les captifs sont éloignés de leur lieu de navigation et placés dans l’environnement du mouvement.

Cette géographie oblige à examiner la responsabilité politique d’Alger. L’État hôte ne peut être considéré comme un simple décor lorsque le mouvement qu’il soutient conduit sur son territoire des ressortissants étrangers enlevés. L’accueil d’une organisation armée produit des conséquences. Des civils sont transportés dans une zone d’implantation du Polisario en Algérie. Le refuge territorial permet au mouvement de conserver la maîtrise de la séquence après l’attaque.

«Le télégramme français constitue une source historique, pas un jugement pénal. Il permet, à lui seul, de reconstituer tous les éléments nécessaires à une qualification judiciaire de cet acte. Il fournit une base suffisante pour une appréciation politique sévère»

—  Karim Serraj

Ce rôle de l’Algérie s’inscrit dans une relation déjà documentée avant 1985. Une analyse du Bureau du renseignement et de la recherche du département d’État américain, datée du 16 décembre 1977, décrit l’importance du sanctuaire algérien, de l’approvisionnement, de la formation et du soutien logistique dont bénéficie le Polisario. Elle considère également qu’Alger utilise le mouvement pour affaiblir le Royaume du Maroc.

Le télégramme place les deux captifs à Tindouf et engage directement le débat sur les conséquences de l’hébergement du Polisario. Le dossier suffit à interroger Alger sur l’usage que son protégé fait de ce refuge.

La responsabilité est concrète. Le soutien affiché par Alger depuis soixante ans ne dispense pas de répondre des pratiques du mouvement soutenu. Lorsque celui-ci attaque des voyageurs étrangers puis les conduit dans son espace d’accueil, l’État hôte est confronté aux effets de sa propre politique.

L’argument d’une organisation autonome ne résout pas cette difficulté. Un État ne peut mettre en avant sa souveraineté dans ses rapports internationaux tout en traitant comme une affaire entièrement étrangère le sort de civils retenus sur son sol.

L’affaire des deux Allemands donne ainsi un contenu précis au mot «sanctuaire». Il s’agit d’un lieu où le groupe peut conduire ses captifs, prolonger sa prise sur eux et organiser les contacts liés à leur libération. La protection territoriale devient une composante de son pouvoir de négociation. Cette réalité est démontrée dans plusieurs autres cas de séquestrations de citoyens européens ou asiatiques par le Polisario, jamais ou peu médiatisés, sur lesquels je reviendrai dans les prochaines chroniques, en me basant sur les archives du Quai d’Orsay.

La question concerne les dirigeants du mouvement, ses unités armées et les autorités du pays d’accueil. Ce sont leurs décisions, leurs moyens et leurs rapports qui doivent être examinés.

Une libération organisée dans les camps

Les deux navigateurs retrouveront leur liberté vers le 22 septembre 1985, en présence d’un diplomate de l’ambassade de la République fédérale d’Allemagne en Algérie, M. Schluter, lors d’une cérémonie à Hafed Boudjema, dans les camps du Polisario du sud-ouest algérien. Cette configuration rejoint la préoccupation exprimée dans le télégramme: la récupération des ressortissants peut être utilisée comme une scène politique.

Un article d’El País du 25 septembre 1985 sur deux marins espagnols capturés à la même période, rapproche leur transfert du précédent allemand, quand le Polisario a abattu, quelques mois auparavant, un avion allemand, tuant ses occupants (objet de ma prochaine chronique). El País souligne l’insistance habituelle du Polisario pour obtenir la présence de représentants diplomatiques lors des remises des otages et pour présenter les échanges comme des relations entre États.

La libération referme la captivité. Elle laisse entière la question des actes qui l’ont rendue nécessaire. C’est cette question qu’une présentation exclusivement centrée sur la remise des deux hommes risquerait de faire disparaître.

Une «cause» séparatiste ne donne aucun droit sur les civils

Affirmer des droits sur une côte ou sur des eaux ne transforme pas automatiquement les personnes qui y naviguent en adversaires militaires. Le sort de Beyer et Grossmann doit être apprécié à partir de leurs actes et de leur situation, pas des ambitions politiques de leurs assaillants.

Le droit humanitaire distingue précisément les personnes qui participent aux hostilités de celles qui doivent être protégées. L’article 3 commun aux conventions de Genève interdit notamment les prises d’otages. Le Comité international de la Croix-Rouge rappelle que cette interdiction appartient également au droit humanitaire coutumier. La revendication d’une cause, y compris présentée comme une lutte de libération, ne crée aucune exemption générale à la protection des personnes.

Le télégramme français constitue une source historique, pas un jugement pénal. Il permet, à lui seul, de reconstituer tous les éléments nécessaires à une qualification judiciaire de cet acte. Il fournit une base suffisante pour une appréciation politique sévère: des civils ont été attaqués, leur bateau détruit, leur déplacement imposé et leur libération portée sur le terrain de la négociation avec leur gouvernement.

Ces actes exposent la contradiction du Polisario. Le mouvement terroriste protégé par Alger recherche les attributs d’une autorité reconnue tout en exerçant sur des voyageurs une contrainte qui détruit la crédibilité de cette prétention. La capacité de capturer des étrangers lui donne un interlocuteur; elle ne lui confère aucune légitimité sur les personnes capturées.

Le problème apparaît d’autant plus nettement que la diplomatie française n’a besoin d’aucune formule spectaculaire pour le décrire. Elle emploie les mots «attaqués», «bateau détruit», «assaillants» et «enlèvement». Puis elle mentionne la négociation. L’enchaînement suffit à montrer comment une action violente peut être prolongée par une recherche de bénéfice politique.

La valeur de cette archive tient aussi à son destinataire. Hubert Forquenot de La Fortelle, conseiller de chancellerie à Bonn, rend compte à son ministère et diffuse son information à plusieurs autres postes diplomatiques, dont Alger, Rabat, Madrid, Londres et Washington. Il décrit une préoccupation de travail: récupérer des ressortissants sans accorder au Polisario l’avantage politique que la situation pourrait lui procurer. La copie destinée à Alger devient une notification aux autorités algériennes.

Le document révèle ainsi ce que la communication des ravisseurs tend à déplacer hors du champ: avant les gestes de remise et les assurances sur la santé des captifs, il y a eu la violence exercée contre eux. Avant la rencontre avec un diplomate, il y a eu un bateau détruit. Avant toute discussion sur la représentation de la RASD, il y a eu deux personnes emmenées contre leur gré.

Pour Alger, l’interpellation demeure tout aussi concrète. Le soutien au Polisario doit être confronté à ce que ce mouvement fait du refuge dont il bénéficie. Dans cette affaire, le territoire algérien apparaît comme le lieu d’aboutissement de l’enlèvement et comme le cadre de la remise des captifs. Cette réalité impose un examen politique qui ne peut être évacué par les seules déclarations de soutien à l’autodétermination.

Le télégramme du 30 août 1985 permet finalement de ramener le débat à une exigence élémentaire. La liberté de deux plaisanciers n’avait pas à devenir un objet de marchandage diplomatique. Leur gouvernement n’avait pas à craindre qu’une démarche destinée à les protéger soit exploitée comme une reconnaissance politique, ce que l’Allemagne n’accordera jamais! L’Algérie, pays d’accueil du mouvement, ne peut être soustraite à l’examen des conditions qui ont permis de les conduire jusque sur son territoire.

Herbert Beyer et Michael Grossmann ont recouvré la liberté, mais le traumatisme de leur captivité les a durablement murés dans le silence. Les miliciens qui les avaient capturés, eux, n’ont jamais été inquiétés.

¹ L’archive intitulée «Enlèvement de deux ressortissants allemands par le Polisario» est signée Hubert Forquenot de La Fortelle, conseiller de chancellerie à Bonn, datée du 30 août 1985. Il est conservé aux Archives diplomatiques du Quai d’Orsai, à Nantes, sous la cote 558PO 1 213.

Par Karim Serraj
Le 18/10/2026 à 12h00