Dans un bilan particulièrement sévère, Mohamed Benalilou, président de l’Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption, a acté l’échec de la stratégie nationale anticorruption lors de la présentation du rapport annuel de l’Instance. Lancée en 2015 sous le gouvernement d’Abdelilah Benkirane et préparée sous la supervision de l’ancien ministre Mohamed Moubdii, cette initiative, qui aura coûté près de 1,8 milliard de dirhams, n’a pas réussi à produire l’impact escompté.
«Bien que l’année 2025 ait marqué le terme du calendrier d’exécution de cette feuille de route, les résultats enregistrés demeurent très en deçà des attentes initiales et de la dynamique de transformation promise aux citoyens et aux acteurs économiques», indique le quotidien Al Akhbar dans son édition des 17 et 18 octobre.
L’analyse de l’Instance révèle en effet un écart substantiel entre les chiffres officiels et la réalité du terrain. Alors que le gouvernement affichait un taux d’accomplissement moyen d’environ 76%, l’examen détaillé mené par la commission de contrôle nuance fortement cette annonce. Seuls 54% des projets programmés ont été véritablement achevés. Le reste du programme se répartit entre 32% de projets encore en cours d’exécution et 14% de démarches qui n’ont tout simplement jamais été lancées, ce qui témoigne de faiblesses structurelles dans le pilotage global.
Au-delà des retards de calendrier, plus de 60% des projets n’ayant pas respecté les délais impartis, c’est la nature même des chantiers non aboutis qui suscite l’inquiétude. Mohamed Benalilou exprime une préoccupation majeure concernant les projets de loi et les réformes législatives, lesquels devaient constituer la véritable colonne vertébrale des réformes structurelles. Ces textes fondamentaux ont été les plus durement touchés par la stagnation et les blocages, affichant un taux de réalisation de 44%, là où les projets à caractère purement procédural ou technique parvenaient à atteindre un niveau d’exécution de 57%.
Le rapport met en lumière une conception initiale défaillante, marquée par une surabondance de programmes et de sous-projets sans hiérarchisation claire des priorités en fonction des risques majeurs. Cette dispersion des efforts et des ressources financières a affaibli l’impact des mesures censées cibler les foyers de corruption les plus critiques. «De nombreuses initiatives sont ainsi restées isolées dans leur cadre sectoriel, sans réelle synergie interministérielle, si bien que leurs résultats, pris ensemble, n’ont pas permis de construire un parcours de réforme cohérent et intégré», souligne Al Akhbar.
Cette fragmentation s’est accompagnée d’un manque criant de vision stratégique pour généraliser les expériences pilotes réussies. Beaucoup d’initiatives prometteuses sont restées confinées à des périmètres géographiques ou institutionnels restreints, empêchant le système de santé, la justice ou d’autres services publics clés de bénéficier d’une modernisation globale. De surcroît, le retard accumulé dans la finalisation de l’arsenal juridique et institutionnel indispensable à la prévention et au contrôle a considérablement réduit la portée des actions de reddition des comptes.
Pour conclure, le président de l’Instance souligne l’inefficacité des mécanismes de gouvernance et de coordination institués pour suivre la mise en œuvre de la stratégie. Créée dès 2017 pour en assurer la présidence et le suivi stratégique, la Commission nationale anticorruption ne s’est réunie qu’à deux reprises depuis sa création. Cette absence de réunions régulières a privé le dispositif de l’impulsion politique requise pour procéder aux arbitrages cruciaux, corriger les trajectoires et surmonter les blocages sectoriels, conduisant chaque département à se replier sur une démarche individuelle incapable d’insuffler une dynamique collective.




