Parution. «Mohammed VI»: Stéphane Bern raconte la puissance d’un héritage

Stéphane Bern. (@stephanebern.officiel)

Dans «Mohammed VI. Héritage et destin de la monarchie alaouite», Stéphane Bern signe une remarquable fresque sur la formation du Maroc, les épreuves de ses souverains et leur capacité à transformer le pays. Le célèbre conteur de l’histoire des monarchies met son talent au service d’une conviction solidement développée: le règne de Mohammed VI prend toute sa dimension lorsqu’on le replace dans la profondeur historique dont il procède, et dans l’espace civilisationnel dans lequel se projette l’ambition royale.

Le 16/10/2026 à 11h36

Un souverain figure sur la couverture; plusieurs siècles habitent le livre. Avec cet ouvrage paru le 14 octobre chez Albin Michel, Stéphane Bern propose une lecture de la monarchie marocaine qui donne tout son sens au sous-titre, «Héritage et destin». Son récit avance de règne en règne, traverse les capitales impériales, suit les ambassades et les caravanes, entre dans les palais et accompagne les souverains sur les routes. Le roi Mohammed VI apparaît en grand héritier d’une histoire dont l’action renouvelle les possibilités.

Royaliste convaincu, familier des couronnes européennes, Stéphane Bern a popularisé l’histoire des souverains français et étrangers à travers ses émissions, au premier rang desquelles «Secrets d’Histoire». Cette sensibilité l’incite à regarder ce que les institutions transmettent, ce que les cérémonies signifient, ce que l’apprentissage du pouvoir exige. Son admiration pour la monarchie marocaine nourrit une véritable curiosité pour ses ressorts.

Lire les signes d’une monarchie singulière

Bern possède l’art de faire parler un détail. Le parasol du sultan, rendu célèbre par Delacroix, devient ainsi une entrée dans la compréhension du pouvoir. «Le sultan musulman se veut un souverain modeste, un humble lieutenant de Dieu. Vêtu simplement, sans couronne ni trône, il affirme sa puissance par le nombre de ses serviteurs, sa valeur guerrière et son aura religieuse. Ce parasol rendu célèbre par Delacroix est l’un de ces signes discrets qui signalent un personnage royal.» L’objet révèle une conception de l’autorité, à la fois visible et spirituelle.

Cette attention aux signes permet au lecteur de comprendre progressivement le vocabulaire de la souveraineté marocaine. Le prestige chérifien, la baraka, les cérémonies d’allégeance et la qualité de Commandeur des croyants trouvent leur place dans le récit. Bern en expose les manifestations concrètes, depuis les premières dynasties jusqu’aux Alaouites. Le religieux intervient dans la reconnaissance du Souverain, dans ses obligations et dans les relations qu’il entretient avec les savants. Il constitue une dimension essentielle de cette histoire politique.

L’exercice est particulièrement réussi lorsque l’auteur décrit Meknès et l’ambition architecturale de Moulay Ismaïl. Sa familiarité avec les palais européens lui permet précisément de prendre ses distances avec les comparaisons faciles. «On qualifie parfois ces lieux de “Versailles du Maroc”, comparaison trompeuse car le palais, avec ses toits de tuiles vertes et ses jardins suspendus, s’inspire des palais andalous mais présente une architecture unique. Ses vastes cours et ses façades sans fenêtres créent une atmosphère à la fois majestueuse et mélancolique.»

Le passage résume une qualité précieuse du livre: montrer le Maroc dans sa singularité. Les monuments y possèdent une fonction autant qu’une beauté. Les fortifications protègent, les greniers préparent les sièges, les bassins assurent l’approvisionnement, les palais organisent la présence du pouvoir. Sous la description des marbres et des jardins affleure une histoire de l’État. Le regard du passionné de patrimoine rejoint alors celui du lecteur attentif aux conditions matérielles de la souveraineté.

La cour est également un langage diplomatique. Le récit de l’ambassade de Ben Aïcha auprès de Louis XIV, en 1699, en fournit une illustration savoureuse. L’amiral marocain gagne Versailles, observe l’escalier des Ambassadeurs, conserve son turban devant le monarque et expose les demandes de son Souverain. Bern prête attention aux déplacements, aux révérences et aux égards échangés. Cette précision donne vie à la rencontre entre les deux royaumes. Le familier de l’histoire de France trouve ici un terrain particulièrement heureux: il fait sentir, à travers une audience, les codes de représentation par lesquels des puissances se reconnaissent, se mesurent et négocient.

L’unité, une œuvre toujours à reprendre

La profondeur du récit tient aux origines. Avant les Alaouites viennent les Idrissides, les empires almoravide et almohade, les Mérinides, les Wattassides et les Saadiens. Cette remontée restitue les héritages successifs d’un pays façonné par ses composantes arabes et amazighes, ses échanges avec l’Andalousie et ses routes sahariennes. L’installation des ancêtres alaouites dans le Tafilalet prend ainsi place dans une géographie vivante. Les oasis constituent des lieux de circulation, de prestige religieux et, progressivement, de puissance politique.

La conquête elle-même est présentée comme un commencement. À propos de Moulay Rachid, Bern écrit: «L’activité guerrière du sultan alaouite est telle qu’elle semble occuper tout son règne. Pourtant, Rachid n’est pas seulement un guerrier. C’est aussi un souverain avisé, qui tente de redonner vie à l’économie d’un royaume ravagé par des années de guerre civile.» La restauration monétaire, les constructions de Fès et l’attention portée aux lieux d’enseignement prolongent les victoires militaires. L’unification doit produire les moyens de sa durée.

Avec Moulay Ismaïl, le récit change d’échelle. L’armée, les places fortes, les déplacements du Souverain et la collecte fiscale dessinent une organisation ambitieuse. Les successions tumultueuses donnent tout son poids à cette lecture. Après Moulay Ismaïl, les luttes entre prétendants exposent la fragilité des équilibres que le Souverain avait imposés. Plus tard, les mehallas permettent de suivre le gouvernement dans ses déplacements: audiences, rencontres avec les tribus, perception de ressources et visites de sanctuaires. Bern fait comprendre une monarchie qui se manifeste en parcourant le territoire. La continuité dynastique devient une histoire d’efforts, de négociations et de rétablissements, plutôt qu’une évidence abstraite.

Les femmes, actrices de la transmission

L’une des belles réussites de cette fresque réside dans la place qu’elle réserve aux femmes. Bern suit leurs interventions dans les alliances, la circulation des savoirs, la formation des princes et les affaires du Royaume. Dès le prologue, Zaynab Nafzaouia apparaît dans l’histoire de Youssef ben Tachfine et de Marrakech. Plus loin, Khnata bent Bakkar occupe une place considérable auprès de Moulay Ismaïl, puis dans le destin de son fils Abdallah et de son petit-fils Mohammed III.

L’auteur lui consacre des lignes particulièrement nettes: «À travers son fils, c’est Khnata elle-même qui accède au pouvoir. À Meknès, où Abdallah ne se montre guère, elle tient audience, reçoit les ambassadeurs, inspecte les troupes, prend des décisions. En d’autres mots, elle gouverne.» Les verbes suffisent à restituer son autorité. Derrière les titres officiellement réservés aux hommes, une autre réalité politique se déploie. Le livre lui rend sa visibilité, avec une efficacité qui tient à la précision des actes rapportés.

Cette transmission possède aussi une dimension intellectuelle. Khnata accompagne son petit-fils dans un voyage qui conjugue pèlerinage, rencontres et apprentissage du monde. Auprès de Mohammed III, Dhawiya, née Marthe Franceschini, devient à son tour une figure de conseil et d’échange, dont Bern évoque la maîtrise du français et de l’arabe. Ces trajectoires enrichissent la galerie des souverains. Elles éclairent la manière dont une dynastie se forme également dans l’intimité, au contact de femmes instruites, de mères attentives et de conseillères influentes.

Ce fil se poursuit dans les pages consacrées à Mohammed V. Bern rappelle l’importance accordée à l’éducation des princesses et au discours prononcé à Tanger, en 1947, par Lalla Aïcha, le visage découvert. La scène donne une portée publique à une conviction éducative. Elle permet aussi de comprendre la transmission comme une ouverture: préparer une nouvelle génération, c’est lui donner les moyens d’occuper une place différente. L’attention portée à ces évolutions familiales constitue un apport particulièrement éclairant à cette histoire politique.

L’ouverture, une ambition ancienne

Le chapitre consacré à Mohammed III compte parmi les plus stimulants. Le commerce y devient une méthode de gouvernement et la mer, une possibilité de transformation. Bern en énonce clairement la logique: «Le commerce maritime, qui attire la présence de nombreux commerçants étrangers au Maroc, repose avant tout sur la confiance. Il implique des relations internationales apaisées et donc une diplomatie active et efficace.» Les traités et les ambassades prennent dès lors leur véritable dimension: ils participent à la recherche de ressources, de compétences et de partenaires.

Essaouira offre à cette politique sa traduction urbaine. Le Souverain y associe port, défenses, négociants et artisans. La ville attire des populations diverses et organise de nouveaux échanges. Bern excelle dans ces changements de perspective, passant du choix d’un emplacement à l’architecture, puis du commerce aux pratiques sociales. Une cité entière devient lisible. Le lecteur saisit aussi le rôle des marchands juifs et des intermédiaires qui relient le royaume à plusieurs horizons. La monarchie se révèle attentive aux possibilités du monde extérieur.

Cette curiosité se retrouve, sous d’autres formes, chez Mohammed IV. «Le sultan satisfait aussi son goût des sciences en faisant construire une machine à vapeur dans son palais de Marrakech. Et bientôt, la première presse d’imprimerie, financée par l’État, entre en action au Maroc.» Autour de ces innovations, Bern évoque les traductions scientifiques, la formation militaire et les équipements. Il restitue ainsi une volonté réformatrice antérieure au protectorat, portée par des souverains qui mesurent le retard technique et cherchent les instruments de son dépassement.

Le portrait de Moulay Abdelaziz prolonge cette démarche. Sa passion pour la photographie, le cinéma et les inventions européennes avait fourni une matière commode à la caricature. Bern replace cette curiosité dans un projet politique contrarié. «Certains historiens, cependant, modèrent ce portrait à charge. Si la fascination d’Abdelaziz pour la technique est bien réelle, ses frasques auraient été exagérées. Le sultan, certes maladroit, souhaite profondément réformer son pays, et se montre très ouvert à une modernité rejetée par beaucoup, mais somme toute inéluctable.»

Le récit montre simultanément combien cette modernisation est périlleuse. Acheter des équipements, emprunter et ouvrir les échanges peuvent donner aux puissances étrangères de nouveaux leviers. À propos du système consulaire, Bern formule le danger sans détour: «La “protection consulaire” est une atteinte grave à la souveraineté du Makhzen, une brèche dans laquelle s’engouffreront bientôt les autres pays européens. Car chacun veut avoir sa part au festin marocain.» L’histoire des réformes devient aussi celle d’une lutte pour conserver la maîtrise de leur financement et de leurs conséquences.

Les développements sur les confins sahariens complètent utilement ce tableau. Dans le chapitre consacré à Moulay Hassan Ier, le projet français de chemin de fer transsaharien fait apparaître les oasis du Touat comme un enjeu de pénétration impériale. Sous Moulay Abdelaziz, leur occupation vient aggraver l’affaiblissement du Royaume. En articulant ces épisodes à l’histoire générale du Makhzen, Bern rappelle combien la question territoriale participe du destin de la monarchie. La géographie devient l’une des dimensions concrètes du combat pour l’indépendance, bien avant le dénouement du protectorat.

Ces pages donnent une profondeur particulière au livre. Le protectorat apparaît au bout d’un processus de pressions militaires, d’endettement et d’empiétements administratifs. Sous Moulay Abdelhafid, les ressources du pays sont de plus en plus engagées auprès de ses créanciers, tandis que les marges de décision se réduisent. Bern rend cet engrenage intelligible en suivant les hommes qui le subissent et tentent de le desserrer. La clarté du récit permet de percevoir la portée politique d’un emprunt, d’une concession ou du contrôle des douanes.

De la continuité préservée à la liberté retrouvée

Le regard porté sur Lyautey s’inscrit dans cette histoire. Bern s’intéresse à son respect de l’institution chérifienne et à son attachement au patrimoine, tout en décrivant la tutelle coloniale. Il rappelle surtout une reconnaissance essentielle du résident général: «Ici nous avons réellement trouvé un État et un peuple. Il passait, il est vrai, par une crise d’anarchie, mais crise relativement récente et plus gouvernementale que sociale. Si le Makhzen n’était plus qu’une façade, du moins tenait-elle encore à peu près debout, et il suffirait de remonter à peu d’années pour retrouver un gouvernement effectif…»

Avec le sultan Mohammed V, cette continuité acquiert une force populaire nouvelle. Bern suit l’affirmation d’un jeune Souverain que les autorités françaises avaient cru pouvoir maintenir dans un rôle effacé. Les contacts avec les nationalistes, la défense des prérogatives du Trône, le discours de Tanger et l’épreuve de l’exil composent une progression puissante. L’émotion naît de ce passage de la réserve à la détermination. Le personnage grandit dans le récit à mesure que sa destinée rejoint celle d’un peuple qui réclame sa liberté.

L’éloignement forcé donne à ce lien une intensité décisive: «Au Maroc, personne n’oublie le sultan. Sa lutte contre le protectorat, son exil et sa déportation ont fait de lui un véritable héros.» Bern décrit les manifestations de fidélité, les mobilisations et les négociations qui conduisent au retour. La monarchie participe pleinement à l’histoire de l’émancipation nationale: une institution héritée devient le lieu où se rassemble une aspiration à l’avenir.

Le chapitre consacré à Hassan II porte ensuite sur l’affirmation de l’État, ses institutions, ses grands projets et ses épreuves. Bern aborde les coups d’État, puis les mesures d’ouverture et l’alternance. Il trouve une belle transition entre patrimoine et politique: «Ayant achevé ce grand œuvre, le sultan, qui se sait malade, travaille encore à une autre architecture, plus subtile: une nouvelle constitution. En 1996, devant l’Assemblée nationale française, Hassan II compare la Constitution à un vêtement qui doit s’adapter, mais ne pas se soumettre aux caprices de la mode.»

L’évocation du gouvernement d’alternance, confié à Abderrahmane El Youssoufi, donne à cette transition une dimension humaine. Bern rapporte le souvenir d’un engagement pris devant le Coran, au Palais royal, pour travailler ensemble dans l’intérêt du pays. La scène rassemble plusieurs thèmes du livre: le poids de la parole, la capacité de rapprochement et la recherche d’une continuité à travers le renouvellement des acteurs. Elle prépare surtout la lecture du règne suivant, où la question de la confiance prendra une place centrale.

Mohammed VI, l’apprentissage et la responsabilité

L’arrivée de Mohammed VI bénéficie de toute cette préparation. Le lecteur connaît désormais les exigences de la transmission, le rôle du religieux, le poids du territoire et les expériences réformatrices. Bern commence par la formation du prince: études de droit, apprentissage diplomatique, séjour auprès de Jacques Delors et responsabilités confiées par Hassan II. Il restitue un parcours où l’enseignement se prolonge par la pratique, au contact des dossiers et des interlocuteurs du Royaume.

Le récit de l’avènement met ensuite en évidence l’importance accordée aux attentes sociales. Bern rappelle cette déclaration de Mohammed VI au «Figaro», en 2001: «On a dit que j’étais le Roi des pauvres. Très bien, mais je suis d’abord le Roi de tous: le Roi des jeunes, le Roi des vieux et même le Roi des riches. Je ne dis pas à mon peuple que je ne ferai pas d’erreur, mais je promets de faire de mon mieux.» L’engagement envers les plus démunis s’inscrit dans une responsabilité à l’égard de l’ensemble de la communauté nationale.

Le portrait se précise par la méthode de travail. Bern insiste sur l’étude des dossiers, la consultation et le contact avec le terrain. «Cette assurance repose sur le fait qu’il connaît parfaitement ses dossiers. Il les consulte avec soin et rédige lui-même des réponses détaillées. Sa force de travail est remarquable.» Cette attention au travail quotidien donne son relief au personnage. Elle inscrit les décisions dans une pratique exigeante du pouvoir, loin d’une lecture exclusivement centrée sur les apparitions publiques et leur cérémonial.

Bern accueille également la parole de proches et de conseillers, qu’il présente comme tels. Ces témoignages nourrissent un portrait ouvert, sensible à l’humanité et au pragmatisme du Souverain. Ils prolongent le fil directeur de l’ouvrage: la personnalité d’un roi compte dans sa façon d’habiter la fonction. De l’écoute avant la décision à la préparation des réformes, l’auteur s’attache à faire comprendre une manière de gouverner autant qu’à dresser un bilan.

La réforme dans la fidélité

Le dernier chapitre porte un titre qui concentre toute la lecture de Bern: «La révolution douce». L’expression désigne une transformation conduite à l’intérieur de la continuité dynastique. L’auteur la saisit dans une image familière: «Le plus frappant est que le nouveau souverain pratique cette politique d’apaisement sans rien renier de ses prédécesseurs. Il entend s’inscrire fièrement dans la lignée chérifienne et se revendique de son père et de son grand-père, comme en témoignent ces billets de banque affichant les portraits des trois rois.»

Les pages sur la réconciliation donnent à cette formule sa portée concrète. L’Instance équité et réconciliation, le retour d’opposants exilés, la reconnaissance des souffrances passées et les gestes adressés au Rif relèvent, dans le récit, d’une volonté d’élargir la confiance nationale. Bern souligne le courage politique de cette démarche. La création de l’Institut royal de la culture amazighe inscrit également la diversité du pays dans cette dynamique. Le parcours commencé avec les premières dynasties retrouve ici les différentes composantes de l’identité marocaine.

La réforme de la Moudawana illustre une autre dimension de cette méthode. «Plusieurs versions sont à l’étude et le roi réunit dans une Commission les traditionnalistes et les modernistes afin de dégager un compromis national. La nouvelle version promulguée en février 2004 améliore nettement le statut des femmes marocaines.» Bern insiste sur le travail de rapprochement qui précède la décision. La qualité du Souverain, à la fois autorité politique et Commandeur des croyants, prend ici tout son sens dans la conduite du changement.

Le livre relie aussi la réponse à l’extrémisme à la réforme du champ religieux, à l’éducation et au développement social. Il suit ensuite l’Initiative nationale pour le développement humain et le chantier de généralisation de la protection sociale. Ces développements donnent une substance à la modernisation: elle concerne les conditions de vie, les possibilités d’accès aux services et la dignité des personnes. Bern met ainsi en relation des domaines souvent traités séparément, en les rattachant à une même attention à la cohésion nationale.

Son interprétation de la réforme constitutionnelle mérite également l’attention. «On a souvent dit que la réforme institutionnelle initiée par le discours royal du 9 mars 2011 était la réponse au printemps arabe. Mais le processus avait débuté plus tôt, dès 2005-2006.» Bern rattache cette évolution aux réflexions sur la régionalisation et l’autonomie. Il invite à considérer la préparation du changement, ses étapes et ses articulations. La reconnaissance du tamazight et les transformations institutionnelles apparaissent ainsi dans une séquence plus longue que l’événement immédiatement visible.

Le temps long comme horizon

La même perspective organise les pages consacrées aux infrastructures. Tanger-Med, la grande vitesse ferroviaire, les projets énergétiques et les transformations urbaines donnent au récit ses nouveaux paysages. Après les fortifications, les médersas et les ports des anciens souverains, Bern observe les équipements d’un royaume engagé dans d’autres formes de circulation et de production. Ce rapprochement constitue l’un des bénéfices de la fresque: il permet de lire les réalisations contemporaines dans une histoire de l’aménagement du pays et de son ouverture.

La diplomatie africaine s’inscrit dans ce mouvement. «Le Maroc, de plus, occupe une position de force sur le continent africain, après avoir réintégré l’Union africaine en 2017. C’est le fruit d’un patient travail diplomatique, fait d’alliances et d’échanges de bons procédés, fruit d’innombrables voyages du souverain et de ses représentants.» Cette appréciation de Bern prolonge les chapitres sur les ambassades et les réseaux d’échanges des siècles précédents. Ses pages sur le Sahara soulignent, elles aussi, la place de la persévérance diplomatique dans la défense des intérêts du royaume.

Au terme du parcours, une déclaration du Souverain sur la confiance, reprise dans le livre, donne à la fonction royale une définition exigeante: «Quand vous l’avez, le plus dur c’est de la maintenir. Ma priorité, c’est de conserver la confiance de mon peuple… Le Roi est le premier serviteur du pays: je suis donc à la disposition de tous les Marocains.» Bern fait de ce lien l’un des fils essentiels de son portrait: une légitimité reçue en héritage engage aussi une responsabilité à exercer et à renouveler.

C’est cette intelligence de la transmission qui donne au livre sa force. Stéphane Bern sait rapprocher un destin individuel d’une histoire collective, rendre les institutions sensibles et donner aux transformations du présent l’épaisseur du passé. Son talent de conteur sert une lecture généreuse, informée et profondément incarnée du Maroc. L’héritage y devient une ressource pour agir. Le portrait de Mohammed VI gagne, au bout de cette longue traversée, ce que le livre recherchait dès son titre: une profondeur et un horizon.

«Mohammed VI. Héritage et destin de la monarchie alaouite», Stéphane Bern, 368 pages. Éditions Albin Michel, 2026. Prix public: 310 DH.

Par Karim Serraj
Le 16/10/2026 à 11h36