Parution. «Maroc, la force de la stabilité» de Sébastien Boussois, ou l’art de durer

Sébastien Boussois. (PHOTO: Boussois)

Durer sans se figer, changer sans se perdre: cette tension traverse «Maroc, la force de la stabilité», de Sébastien Boussois. De l’institution monarchique aux transformations de la société, l’essayiste explore les liens entre héritage et devenir. Il propose une lecture de la trajectoire marocaine dans laquelle la continuité n’est pas le contraire du mouvement, mais ce qui peut le rendre possible.

Le 02/10/2026 à 11h00

Dans «Maroc, la force de la stabilité», (Le Cherche Midi, juin 2026), Sébastien Boussois explore une puissance qui se construit moins dans la rupture que dans la continuité. De l’institution monarchique aux réponses au terrorisme, des aspirations de la jeunesse à la projection africaine, son essai dessine le portrait d’un pays dont l’héritage devient une manière d’affronter l’avenir.

Un ancien prédicateur salafiste entre au ministère de la Justice pour y prendre ses fonctions de conseiller. Sur une porte, il découvre le nom du juge qui l’avait condamné en 2003. Les deux hommes deviendront collègues. Cette scène, rapportée par Mohamed Abdelouahab Rafiqui, dit Abou Hafs, et reprise par Sébastien Boussois, possède la force d’un dénouement romanesque. Elle appartient pourtant à un essai géopolitique. Placée à la fin de sa deuxième partie, elle condense l’une de ses intuitions: une société peut transformer les trajectoires individuelles, quelles qu’elles soient, même les plus radicales.

Tout le livre travaille cette possibilité. Le mot stabilité, qui pourrait annoncer l’éloge d’un ordre immobile, change progressivement de sens. Il ne désigne plus ce qui demeure intact, mais ce qui permet de traverser les transformations. Boussois formule son hypothèse dès l’avant-propos: «Le Maroc montre que la stabilité peut devenir une forme de puissance, que la souveraineté peut se renforcer par l’adaptation, et que la sécurité, lorsqu’elle est pensée comme une stratégie globale, peut constituer un facteur d’influence durable plutôt qu’un simple réflexe défensif.»

La composition épouse ce déplacement. Une première partie examine les fondations historiques, politiques, religieuses et économiques de la continuité marocaine. La deuxième les confronte à l’épreuve du terrorisme. La troisième suit leur conversion en influence internationale, avant de revenir à la culture et à la tradition. De l’héritage à l’épreuve, puis de l’épreuve au rayonnement: telle est la progression d’un ouvrage qui avance par élargissement du regard, et non par succession chronologique.

La durée contre l’immobilité

Boussois installe d’abord son sujet sur un fond de désagrégation. Les Printemps arabes, les crises sahéliennes et l’affaiblissement du multilatéralisme composent le paysage à partir duquel il lit la trajectoire marocaine. Ce contraste commande toute sa démonstration: la stabilité n’est pas un attribut dont un État pourrait se prévaloir abstraitement; elle prend sa valeur dans un environnement qui en manque. L’auteur oppose ainsi aux systèmes emportés par les secousses une institution capable, selon lui, de leur survivre en se réformant.

Au centre de cette lecture se trouve la monarchie. «Le roi n’est pas interchangeable» et tout autant «la monarchie est permanente.» Le trône apparaît comme le lieu où des appartenances multiples peuvent se reconnaître sans s’abolir: villes et campagnes, composantes arabes et amazighes, élites et classes populaires. Loin d’être un pouvoir isolé, Boussois décrit un principe d’organisation, autour duquel les conflits peuvent se manifester sans devenir nécessairement des conflits sur l’existence de l’État.

Cette permanence n’a cependant d’intérêt qu’à condition de produire du changement. Dans les pages consacrées au roi Mohammed VI, l’Instance équité et réconciliation, la réforme de la Moudawana et les grands chantiers de développement participent d’une même transformation. L’héritage ne suffit plus à légitimer l’action: il faut également des résultats. Boussois résume ce passage par une expression qui pourrait servir de sous-titre au livre: transformer «un État hérité en un État projet». Le passé devient un point de départ, non une destination.

La Constitution de 2011 représente cette approche nouvelle des règles institutionnelles. Elle constitue une réponse politique à une demande sociale, une tentative de convertir la pression venue de la rue en transformation du cadre commun. Le Roi demeure l’arbitre, tandis que gouvernement et Parlement voient leurs prérogatives élargies. La réforme n’interrompt pas l’histoire: elle cherche à lui ménager une suite.

La séquence de 2011 et l’expérience gouvernementale du Parti de la justice et du développement (PJD) servent de mise à l’épreuve politique. L’essayiste y voit, à juste titre, la capacité d’intégrer une force contestataire, de la confronter à l’exercice du gouvernement, puis d’en accepter le reflux électoral sans rupture institutionnelle. Sa préférence va à l’ajustement plutôt qu’à la table rase: absorber plutôt que subir, réformer plutôt que rompre. Cette cadence donne à l’argument sa netteté, mais aussi son caractère résolument favorable à l’exception marocaine dans le monde arabe.

Une spiritualité qui fait société

La continuité politique possède, dans cette architecture, un soubassement religieux. La fonction de Commandeur des croyants est présentée comme une autorité structurante, non comme un supplément cérémoniel. Elle inscrit la légitimité spirituelle dans l’institution et limite, explique l’auteur, l’espace que pourraient occuper des prédicateurs prétendant opposer leur autorité à celle de l’État.

Boussois s’attarde sur le rite malékite, la théologie acharite et la tradition soufie. Ce triptyque lui permet de décrire un islam qui ne se réduit ni à une administration du culte ni à un corpus d’interdictions. «Il s’agit d’un islam vécu, socialement intégré, qui accompagne la vie quotidienne plutôt qu’il ne la juge.» Les confréries, les zawiyas, la poésie et la musique apparaissent comme les lieux d’une spiritualité inscrite dans les pratiques. La foi est ici une relation aux autres autant qu’une relation au divin; elle relie des générations et des territoires. L’auteur en précise la logique: «Il ne s’agit pas de figer la religion, mais d’éviter son éclatement en microdoctrines concurrentes.» La tradition vaut ainsi comme réserve d’adaptation. Elle n’est pas ce dont la modernité devrait se débarrasser, mais l’un des langages dans lesquels celle-ci peut être reçue.

L’Institut Mohammed VI pour la formation des imams, morchidines et morchidates donne à cette démarche son prolongement international. Boussois souligne l’accueil de cadres religieux venus d’Afrique et d’Europe, formés à un référentiel commun. Le rayonnement passe par des enseignements, des échanges et des hommes qui emportent ailleurs une expérience. Dès ces pages, la frontière entre politique intérieure et action extérieure devient poreuse.

La promesse doit devenir une vie possible

Le livre descend ensuite des institutions vers la matérialité du territoire. Routes, ports, voies ferrées, zones industrielles et réseaux énergétiques constituent autre chose qu’un inventaire de réalisations. Ils donnent une forme visible au projet national. «L’économie devient ainsi une infrastructure de sécurité. Elle produit de l’emploi, mais surtout de la stabilité politique, de l’adhésion territoriale et une perception collective d’avenir.» Le développement compte aussi par les liens qu’il établit entre une population, son territoire et son avenir.

Tanger Med revient à plusieurs reprises comme l’emblème de cette transformation. Il représente un Maroc qui ne se contente plus d’occuper une position géographique, mais organise des circulations et capte leur valeur. Dans le prolongement de cette lecture, les pages consacrées à Dakhla et à Laâyoune déplacent le regard sur le Sahara marocain. Boussois le présente non seulement comme un dossier de souveraineté, mais comme un espace de projection atlantique et africaine. Dakhla Atlantique, encore décrit comme un chantier, incarne cette volonté de faire d’une périphérie un point de connexion.

Mais l’avenir collectif ne se mesure pas uniquement à la puissance des infrastructures. L’essai reconnaît le chômage, les inégalités territoriales et les difficultés d’accès aux services essentiels. Il formule surtout une condition qui empêche de lire la stabilité comme un acquis définitif: «Le système marocain n’est pas fondé sur la promesse d’une égalité immédiate, mais sur la crédibilité d’une trajectoire.» Tout repose alors sur ce mot, crédibilité. Une trajectoire doit pouvoir se vérifier dans les existences; elle ne saurait demeurer une perspective perpétuellement éloignée, un simple verbiage.

Les pages sur la génération Z donnent à cette exigence son visage contemporain. Boussois interprète les mobilisations de 2025 comme une demande d’intégration à la promesse de développement, plutôt que comme un désir de rupture. Cette lecture débouche sur l’un des avertissements les plus importants de l’ouvrage: «Une société où les jeunes ne voient pas d’avenir devient instable, quelle que soit la solidité de ses institutions.» L’école, l’hôpital et l’emploi ne sont plus les bénéfices attendus de la stabilité; ils deviennent les conditions de sa reproduction. L’histoire peut transmettre une confiance. Chaque génération doit néanmoins trouver des raisons nouvelles de la partager.

Casablanca, l’épreuve des fractures intérieures

Avec la deuxième partie, la démonstration quitte le registre des fondations pour celui du traumatisme. Le récit des attentats de Casablanca du 16 mai 2003 introduit une violence qui atteint précisément les signes d’ouverture et de coexistence du pays. Boussois insiste sur l’origine sociale des auteurs et sur le choc provoqué par leur appartenance à la société marocaine. Le danger ne peut plus être pensé comme une menace exclusivement extérieure. «La question sécuritaire se mêle désormais aux questions sociale, religieuse et urbaine.» Cette articulation donne sa direction à toute la séquence.

L’auteur décrit ensuite la construction d’un appareil intégré, où renseignement, enquête, analyse scientifique et procédure judiciaire doivent se prolonger plutôt que s’ignorer. Le Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ) occupe une place centrale dans cette réorganisation. La transformation des menaces, notamment leur diffusion numérique et leur individualisation, impose de déplacer l’attention vers les parcours et les relations. Il ne suffit plus d’identifier une organisation: il faut comprendre comment une personne y entre, à quels discours elle s’expose, dans quels réseaux elle trouve une appartenance. La stabilité devient ici un travail permanent de connaissance.

La sécurité, dans cette lecture, ne peut donc se confondre avec la seule arrestation. La Rabita mohammadia des oulémas intervient sur le terrain des idées, en analysant les procédés de persuasion et les manipulations des textes religieux. Le programme Moussalaha articule quant à lui les dimensions religieuse, juridique, psychologique et socio-économique de la réinsertion. Boussois en expose la nécessité par une phrase sans détour: «Le constat est simple: arrêter, incarcérer, laisser se radicaliser davantage, puis libérer crée un cercle dangereux.» Empêcher un acte et rendre possible une autre existence deviennent deux moments d’une même politique.

Ce que les institutions ne racontent pas seules

C’est dans les portraits et les encadrés que cette approche trouve sa traduction la plus sensible. Aux Étoiles de Sidi Moumen, la culture ouvre une autre issue à un quartier durablement associé aux attentats. Ateliers, cinéma, musique et médiation culturelle composent un espace où les adolescents peuvent être accompagnés autrement que sous le signe du risque. Le livre résume cette démarche par deux mots: «prévenir en reconstruisant». Reconstruire ne désigne plus seulement un habitat ou un équipement, mais une confiance et une capacité de projection.

La troisième partie élargit cette logique à l’espace international. Après avoir décrit un pays qui apprend à se protéger, Boussois suit un État dont les compétences sont recherchées par ses partenaires. Le passage des attentats de Casablanca à la coopération avec les Européens, notamment dans la séquence de 2015, marque ce changement de statut. L’expérience intérieure devient une ressource extérieure. Le renseignement, la formation et la coopération donnent à la continuité politique une valeur qui dépasse les frontières nationales.

L’un des exemples retenus est le renseignement marocain qui, après les attentats du 13 novembre 2015 en France, contribue, dans le récit de Boussois, à remettre les enquêteurs sur la trace d’Abdelhamid Abaaoud à Saint-Denis. La figure d’Abdellatif Hammouchi accompagne cette reconnaissance des compétences marocaines. L’auteur insiste surtout sur une méthode: connaître les fratries, les amitiés, les déplacements et les ruptures biographiques. L’information utile n’est pas une donnée isolée, mais la compréhension d’un tissu humain.

Les nombreux partenariats du Maroc en sont une conséquence: «Cette diversification constitue une forme de souveraineté relationnelle: le Maroc n’est pas prisonnier d’un seul protecteur mais inséré dans un réseau de dépendances croisées qui lui donne une marge de manœuvre.» La formule dépasse le cas marocain. Elle propose de penser l’autonomie non comme une solitude, mais comme un agencement de relations suffisamment diverses pour éviter l’enfermement.

Le Maroc peut ainsi investir les organisations internationales, participer à leurs programmes et y faire reconnaître son expérience. L’autonomie recherchée n’est pas une politique de désertion: elle consiste à multiplier les lieux où une parole nationale peut devenir une contribution concrète.

Les développements sur les accords d’Abraham et la présidence du Comité Al-Qods prolongent cette conception. Boussois défend la possibilité de coopérer avec Israël tout en maintenant un engagement institutionnel et humanitaire envers les Palestiniens. Il privilégie la conservation des canaux de dialogue et l’action concrète à Jérusalem. C’est la cohérence d’une «diplomatie d’équilibre».

Du pays stable à la civilisation vivante

L’Afrique donne à cette diplomatie sa profondeur. Banques, engrais, formations, liaisons et infrastructures dessinent, chez Boussois, un réseau de présences durables. Le retour à l’Union africaine s’inscrit dans le mouvement: ne plus seulement entretenir des relations avec le continent, mais participer à ses institutions et à ses échanges. La puissance se mesure moins à la distance depuis laquelle on commande qu’à la densité des liens que l’on entretient.

La diaspora complète cette géographie des liens. Boussois ne la réduit pas aux transferts financiers: il y voit également une circulation de compétences, de relations et de représentations. Le pays se prolonge ainsi dans ceux qui vivent ailleurs sans cesser de lui appartenir.

Le numérique prolonge cette ambition au-delà des infrastructures physiques. Après les ports et les réseaux financiers, Boussois envisage les données, le cloud et l’Intelligence artificielle comme de nouveaux espaces de souveraineté. Il écrit: «Le Maroc ne veut plus être seulement un site d’exécution. Il aspire à devenir un espace de conception, d’intégration et de diffusion technologiques.» L’ambition est formulée comme un passage de la tâche reçue au projet conçu, de l’insertion dans un système à la capacité d’y prendre l’initiative.

Pourtant, l’ouvrage ne s’achève ni sur les banques ni sur les équipements. Il revient aux médinas, aux confréries, aux lieux de mémoire juifs, aux bibliothèques et aux pratiques transmises. Ce retour donne à sa construction une forme circulaire: après avoir parcouru les instruments de la puissance, il retrouve ce qui fait d’un pays autre chose qu’un appareil. «La modernité n’y a pas effacé la mémoire. Elle l’a intégrée.» Dans ces pages, le patrimoine n’est pas un décor. Il demeure un ensemble de lieux où une société se reconnaît.

La conclusion refuse d’ailleurs l’idée d’une recette universelle: «Pas un modèle exportable clés en main, mais une démonstration.» Une scansion en rassemble l’intention: «Tenir un État, tenir une société, tenir une trajectoire, tenir un projet national.» Le verbe tenir pourrait enfermer le livre dans la seule conservation. Tout son parcours invite à l’entendre autrement: tenir assez solidement pour pouvoir changer, transmettre assez librement pour ne pas condamner l’avenir à répéter le passé. C’est là que cet essai trouve sa portée: dans l’idée que la durée peut être, non le contraire du mouvement, mais sa condition.

Sur l’auteur

Docteur en sciences politiques de l’université de Cergy-Pontoise depuis 2007, Sébastien Boussois a consacré ses premiers travaux au rapport de la société israélienne à son histoire. Chercheur et consultant en géopolitique, il dirige aujourd’hui l’Institut géopolitique européen, basé à Bruxelles. Son parcours associe enseignement des relations internationales, recherche sur le Moyen-Orient et les relations euro-arabes, et travaux sur le terrorisme et la radicalisation. Il a notamment publié «Daech, la suite» (2019) et «La Guerre sainte de Poutine» (2023), coécrit avec Noé Morin. Son intérêt pour le Maroc s’inscrit dans une fréquentation ancienne du pays, où il a vécu, et dans plusieurs ouvrages: «À la conquête du Sahara marocain» (2017), puis «Portraits marocains: vingt ans de règne de Mohammed VI» (2019), qui donne la parole à des Marocains sur les transformations de leur société.

«Maroc, la force de la stabilité», Sébastien Boussois, 192 pages. Le Cherche Midi, 2026. Prix public: 260,00 DH.

Par Karim Serraj
Le 02/10/2026 à 11h00