Publié en arabe à Beyrouth en 2020 sous le titre الشقة في شارع باسي (Al-shaqqa fi shâri‘ Bâsi), «L’Appartement rue de Passy» arrive en français le 29 mai 2026 chez Milgrana, dans une traduction de Davide Knecht.
Le Paris du roman procède d’une expérience regardée, mémorisée puis retravaillée pendant près de deux décennies par l’auteur. L’histoire commence lorsque le personnage principal Jamil émerge d’une bouche de métro: «Jamil sortit de la station Passy.» Il découvre la carte postale — le XVIe arrondissement, la Seine, la tour Eiffel. Mais le texte sabote presque immédiatement l’émerveillement. La tour scintille à heure fixe et rappelle au personnage non la majesté de Paris mais le temps perdu. Sous la ville splendide, son imagination fait remonter boue, rats, déchets et restes humains. Le mouvement vertical — sortir du métro, monter vers Passy — ne conduit donc pas du sombre vers la lumière: il révèle au contraire que la lumière parisienne repose sur ce qu’elle refuse de montrer.
Le roman invente ainsi un contre-Paris. À la mythologie de la Ville lumière répond une archéologie de ses déchets; au monument répond son sous-sol; au luxe répond la pourriture; au prestige du XVIe arrondissement, l’incertitude de celui qui y vit sans jamais être certain d’y appartenir. Ce renversement présente le livre comme une déconstruction de Paris un contraste édifiant entre capitale des libertés et «trou noir» capable d’absorber les vies et les espérances.

La cible de Bathish n’est pourtant pas simplement Paris. Il s’intéresse à ce que produit toute ville rêvée par celui qui doit la rejoindre pour devenir lui-même. Pour Jamil et Amir, quitter le pays signifie gagner une liberté sexuelle et sociale; mais gagner Paris signifie aussi entrer dans d’autres systèmes de domination. C’est ce déplacement de la contrainte, plutôt que sa disparition, qui donne au roman sa force.
«Tu te contentes de trop peu»: la malédiction qui commande tout le roman
Une phrase traverse le livre comme une accusation et comme une prophétie. Jamil adresse ces mots à Amir alors qu’ils marchent rue Saint-Martin. Amir ne reçoit pas la formule comme un conseil amical. Elle l’effraie. Elle devient une sorte de diagnostic porté sur toute son existence. Il y a celui qui réclame davantage à la vie et celui qui, par tristesse, peur ou résignation, accepterait trop vite la part qu’on lui concède. Jamil pousse le raisonnement jusqu’à faire de Paris elle-même le juge de cette attitude: «Cette ville ne supporte pas ceux qui se contentent de peu.»
C’est là que se situe la thématique centrale de «L’Appartement rue de Passy». L’exil est un désir de plus: plus de liberté, plus de plaisir, plus de sécurité, plus de reconnaissance, plus de mobilité sociale. Mais vouloir davantage oblige à bouger continuellement et à risquer ce que l’on possède déjà. Un mouvement à la fois «vital» et «fatal»: rester peut condamner, partir peut détruire; s’attacher protège et emprisonne; rompre libère et précipite dans la précarité.
Bathish refuse ainsi le récit classique de l’émigration émancipatrice. Paris apporte effectivement aux deux hommes des possibilités qui n’existaient pas de la même manière dans leur environnement palestinien. Mais la liberté sexuelle n’abolit ni la classe, ni l’argent, ni la dépendance affective, ni le racisme, ni le statut administratif. Jamil et Amir fréquentent rues, galeries et saunas, mais leur différence leur est continuellement renvoyée et ils restent, dans le regard social français, des Palestiniens venus d’ailleurs.
Le récit tient alors à son ambiguïté. Il peut être compris comme un manifeste d’émancipation: ne te satisfais pas de la clandestinité, de la honte ou d’une existence amputée. Mais il peut aussi devenir l’idéologie la plus féroce de la métropole: ne cesse jamais de désirer plus, faute de quoi tu seras éliminé de la compétition. Le roman ne tranche pas. Il fait de cette ambiguïté son moteur.
C’est pourquoi Paris n’est jamais seulement l’antithèse de la Palestine. Le véritable partage ne passe pas entre un «là-bas» oppressif et un «ici» libéral. Il oppose davantage ceux qui peuvent choisir et ceux qui doivent négocier le prix de leur choix. La liberté existe, mais elle n’est pas distribuée à égalité. Le roman transforme cette intuition politique en drame intime.
Amir et Jamil, l’amitié transformée en lutte pour la survie
Au centre du roman se trouvent donc deux hommes, Amir et Jamil, amis suffisamment proches pour connaître leurs faiblesses et suffisamment différents pour finir par les retourner l’un contre l’autre. Leur histoire s’étend de 2001 à 2019. Ils arrivent ensemble à Paris, se séparent moins d’un an plus tard et ne se retrouvent fortuitement que dix-huit ans après. Entre les deux dates, leur relation est travaillée par l’exil, la peur de la maladie, l’argent et la compétition sociale. Jamil se révolte un jour et révèle à son ami: «Je ne supporte plus ta dépression, Amir.» Les deux hommes sont devenus l’un pour l’autre un miroir insupportable. Amir voit en Jamil l’audace qui lui manque; Jamil voit chez Amir une mélancolie dont il voudrait se débarrasser. Chacun possède sur l’autre un savoir intime, et ce savoir donne des frictions et engendre une rivalité jusqu’au fantasme destructeur. Amir apprend que Jamil envisage de quitter définitivement Paris; il décide alors de repartir avant lui. Derrière cette logique apparemment absurde se découvre une économie de la rareté: si Paris n’offre qu’une chance de salut, cette chance ne peut appartenir qu’à l’un des deux. S’ensuit une course pour saisir une possibilité unique lorsque la peur du sida s’installe dans leur histoire. Leur amitié est dès lors contaminée par une pensée terrible: pour que l’un survive, faut-il que l’autre perde?
Bathish ne décrit pas des personnages exemplaires. Ils peuvent être jaloux, cruels, calculateurs, drôles, dépressifs, égoïstes, fragiles. L’un accède davantage aux milieux favorisés et aux soirées privilégiées, tandis que l’autre peine à trouver sa place. Mais Bathish ne construit pas deux destins séparés. Il montre plutôt comment une même ville produit des différences de trajectoire entre deux êtres partis presque du même point.
L’amitié devient ainsi le véritable laboratoire éthique du roman. On peut fuir un système oppressant et reproduire, dans sa propre intimité, la concurrence qu’impose le nouvel environnement. C’est peut-être l’idée la plus sombre de Bathish : l’exil ne transforme pas seulement le rapport à l’espace: il transforme la manière dont les exilés se regardent entre eux.
Passy et les galeries : une géographie de classe
Le choix de Passy n’a rien d’anecdotique. Une géographie sociale organise le roman: le nord-est parisien renvoie à des populations migrantes et plus modestes, tandis que le sud-ouest, où se situe Passy, concentre héritages, grande bourgeoisie et richesse immobilière. Jamil et Amir circulent entre ces mondes. Jamil continue à se percevoir comme «cet “Autre” stigmatisé par sa bédouinité». Jamil peut résider à Passy sans en être. Il peut franchir la porte de l’immeuble sans franchir la frontière symbolique qui sépare l’habitant légitime de l’invité toléré. Dans le même passage, Bathish fait du détail le plus banal — la boîte aux lettres — un signe de dépossession : le nom de Jamil n’y figure pas. Après des années de présence, son existence dans l’appartement reste suspendue.
Cette logique explique également la fonction des galeries d’art dans le récit. La bourgeoisie célèbre l’altérité tout en risquant de la traiter comme un objet exposable. Le même mécanisme court d’un lieu à l’autre: voir, désirer, sélectionner, consommer.
Le corps arabe ou palestinien devient dès lors une monnaie paradoxale. Il peut susciter le désir précisément parce qu’il est perçu comme étranger, mais cette valeur dépend du maintien de son étrangeté. L’intégration complète supprimerait une partie de ce qui fait de lui un objet de fascination. Bathish montre donc une hospitalité viciée: on peut être accueilli à condition de rester suffisamment «autre» pour nourrir le fantasme de celui qui accueille.
Passy devient ainsi plus qu’un quartier. C’est une métaphore immobilière de l’appartenance: être dans l’appartement sans en posséder les murs, être dans la ville sans disposer des mêmes codes, être dans une relation sans savoir si l’amour suffit à garantir le lendemain.
Une écriture où la poésie descend dans les égouts
La singularité de Bathish réside aussi dans sa capacité à faire cohabiter lyrisme et vulgarité, méditation et gag scatologique. Pour ces personnages migrants, précaires, amoureux et vieillissants, le temps possède presque la violence d’une frontière. Il use les corps, réduit leur valeur dans l’économie du désir, transforme les partenaires et ferme certaines possibilités.
Mais quelques lignes plus loin, l’élévation poétique explose dans la satire. Le contraste est essentiel. Bathish refuse que la poésie serve à ennoblir artificiellement l’exil. Il la contraint à cohabiter avec la saleté, le sexe, les odeurs, les aliments, les déchets. La tour Eiffel et les excréments appartiennent au même champ visuel. C’est précisément ce mélange qui donne à son Paris une densité que la carte postale ne possède pas.
Le grotesque est donc une technique de démystification. Les nourritures coûteuses et les signes du goût bourgeois sont constamment ramenés à leur matérialité: la viande reste de la chair susceptible de pourrir; le vin prestigieux devient matière à plaisanterie; les raffinements gastronomiques côtoient les déchets.
Ce ton empêche le roman de sombrer dans la démonstration sociologique. Le rire n’atténue pas la violence sociale, il lui retire son prestige. Il ramène les hiérarchies à leur absurdité corporelle. Voilà pourquoi le style de Bathish est inséparable de sa politique. Écrire la poésie au milieu de ces égouts, c’est refuser que la beauté appartienne seulement aux puissants.
L’architecture du roman est à l’image de cette écriture fragmentaire. Le roman semble ainsi avancer moins par continuité que par catastrophes successives, petites ou immenses, historiques ou intimes, jusqu’à l’âge de la cinquantaine des personnages.
«L’Appartement rue de Passy», Raji Bathish, 190 pages. Éditions Milgrana, traduit de l’arabe par Davide Knecht, 2026. Disponible en précommande dans les librairies.




