Billet littéraire KS. Ep 86. «Houaria» d’Inam Bioud, ou la décennie noire vue des bas-fonds

La romancière syro-algérienne Inam Bioud. (PHOTO Sonia MIRABET)

Inam Bioud plonge dans l’Oran des années 1990 et raconte la décennie noire depuis ceux que les grands récits historiques laissent généralement hors champ. Prostituées, voyantes, petits délinquants, étudiants, médecins et laissés-pour-compte composent une fresque chorale où la violence politique descend jusque dans les corps, les amours et les familles. Ce roman âpre donne à lire une Algérie saisie par ses marges.

Le 21/08/2026 à 10h00

Publié en arabe en Algérie en 2023, retenu sur la longlist 2025 de l’International Prize for Arabic Fiction, «Houaria» est désormais disponible en français dans une traduction de Lotfi Nia, en coédition Philippe Rey-Barzakh (avril 2026). Le parcours du livre est déjà, en soi, une histoire: avant même sa traduction, le roman d’Inam Bioud, de père syrien et de mère algérienne, qui vit actuellement en exil en France, avait provoqué en Algérie une campagne d’une rare violence autour de sa langue, de la représentation des femmes et de ce qu’un livre serait ou non autorisé à montrer de la société.

«Houaria» est d’abord une vaste composition chorale autour d’Oran et de la décennie noire, saisie non depuis les sommets du pouvoir ou les grandes dates de l’histoire, mais depuis les chambres des filles de joie, les ruelles, les cabarets, les hôpitaux, les commerces, les trafics et les corps de ceux qui ont vécu cette époque. Jeune femme pauvre devenue liseuse de lignes de la main, Houaria en est à la fois le centre et le dispositif optique: en lisant le destin des autres, elle permet au roman d’ausculter une société, une traversée d’environ deux décennies, avant et après la guerre civile des années 1990, à travers des personnages ordinaires pris dans la peur, la violence et l’exil.

Une paume ouverte sur la décennie noire

L’incipit du roman est remarquablement productif: «Une paume où se dessinent les lignes de ruelles.» La paume est d’abord celle que Houaria déchiffre; mais ses lignes deviennent des ruelles, et les ruelles deviennent des destins. L’espace minuscule du corps contient ainsi la ville entière. À l’échelle du roman, la paume revient à lire Oran: les bifurcations de l’existence, les rencontres, les disparitions et les cassures historiques deviennent autant de lignes qui se croisent.

Comment la violence historique descend-elle dans la vie intime? La décennie noire n’est presque jamais traitée comme une succession de faits à expliquer au lecteur. Elle existe par ses conséquences: une gorge tranchée, une absence, un changement de comportement, une peur, un départ, un corps menacé, une famille désagrégée. Le roman s’ouvre d’ailleurs lorsque Houaria se réveille dans un hôpital d’Oran, amnésique, après une nuit durant laquelle son amoureux Hicham a été égorgé. La narration reconstitue ensuite, par retours en arrière et anticipations, ce qui a conduit à ce point de rupture.

Cette manière d’écrire est politiquement importante. Historiquement, la violence déclenchée au début des années 1990 fut une confrontation ambigüe entre «l’État» et «les islamistes» ayant conduit à près de 250.000 morts, majoritairement des civils; massacres commis par des groupes armés à l’identité trouble, disparitions imputées aux forces de sécurité et violences spécifiques contre les femmes, notamment enlèvements et viols.

Or «Houaria» fait précisément le choix de ces vies exposées. La guerre est une contamination. Un personnage peut devenir intégriste; un autre part; un troisième disparaît; les trajectoires amoureuses sont déviées; les rapports sociaux se durcissent. Le roman semble poser cette question: que reste-t-il d’une catastrophe politique lorsqu’elle n’est plus une actualité, mais qu’elle continue d’organiser les peurs, les rapports entre hommes et femmes et les façons de se projeter dans l’avenir?

D’où la puissance de la chiromancie comme motif. Houaria prétend lire l’avenir, mais son véritable domaine est peut-être le passé. Elle accueille des existences déjà marquées. Elle voit moins ce qui arrivera que ce qui, dans les êtres, est déjà arrivé et continue d’agir.

Houaria, de l’effacement à la puissance du regard

Avant de devenir celle que les autres viennent consulter, Houaria est d’abord quelqu’un que l’on ne regarde pas. Sa mère utilise une formule récurrente dans le récit, et ne prend même pas la peine d’appeler sa fille par son prénom: «Ha, où es-tu?» La mère réduit Houaria à «Ha», interjection d’appel du parler de l’Ouest algérien, et l’enfant, taciturne, est presque considérée comme muette. Son frère Houari la surnomme quant à lui «El Moussiba», «la Calamité». Dans le roman, le premier acte de violence exercé contre elle est ainsi linguistique: on lui retire son nom avant même de lui retirer sa liberté.

Ce détail éclaire autrement son futur métier. Celle que personne n’écoutait devient celle à qui l’on parle; celle que personne ne voyait devient celle qui voit. La voyance constitue donc une revanche symbolique. Elle procure à Houaria une position sociale qui lui était refusée. Ses clientes, notamment celles du sanctuaire de Sidi Youcef, lui confient ce qui n’est pas dicible ailleurs. Le roman transforme ainsi une femme périphérique en point de convergence de la communauté.

Inam Bioud évite cependant de sacraliser son héroïne. Houaria connaît parfaitement l’ambiguïté de son métier. «La plupart de mes collègues mentent; moi aussi, je mens parfois.» Son pouvoir réside aussi dans le récit qu’elle donne aux autres. Mentir peut consister à rendre une vérité supportable, à fournir une forme à l’angoisse, à transformer le chaos en histoire. La voyante ressemble alors étrangement à la romancière: l’une et l’autre inventent pour atteindre quelque chose de vrai. Cela n’en fait pas une héroïne triomphante. Sa conquête reste fragile, bâtie sur des traumatismes et des croyances incertaines. C’est même ce qui la rend intéressante: «Houaria» n’est pas un récit d’émancipation exemplaire, mais celui d’une femme qui fabrique une place vivable avec les instruments dont son milieu lui permet de disposer.

Une polyphonie gouvernée par la lettre H

Le titre pourrait laisser croire à un roman centré sur une seule héroïne. Il s’agit en réalité d’un roman choral. Chaque chapitre, ou presque, déplace le foyer vers un personnage différent: Houaria, Hicham, Hani, Hajar, Hana, Houari, Hadia, Hachemi, Hadjira, Habira, Heba, Hannan, Hala… Cette alternance des récits intimes est assumée par un narrateur omniscient.

Une décennie de violence collective ne peut être enfermée dans une seule conscience. Chacun en détient une parcelle. Les idéologies elles-mêmes sont ramenées à l’expérience des personnages. L’islamisme est observé par ses effets sur les gestes et les mœurs; le progressisme n’échappe pas non plus à l’examen lorsqu’il devient posture; la liberté sexuelle elle-même peut se renverser en exploitation lorsque le pouvoir économique ou masculin est inégal. Le roman ne met donc pas face à face des essences — tradition contre modernité, foi contre athéisme, peuple contre élites — mais des êtres souvent contradictoires.

À cette pluralité correspond un dispositif formel presque obsessionnel: la lettre arabe ه, le «h», revient dans la plupart des prénoms. L’effet littéraire est clair: les personnages semblent sortir d’une même matrice sonore. Ils sont différents, pourtant leurs noms respirent ensemble. Dans un roman consacré aux existences séparées par la peur, la lettre commune maintient un lien invisible, vers un lieu improbable: «n’importe où, loin de l’enfer de leurs frustrations.»

Le champ de la violence s’élargit. On ne fuit pas seulement les tueurs: on fuit l’étouffement social, le sentiment d’avenir bouché, la distance entre les classes et l’impossibilité de devenir celui que l’on voudrait être. La structure chorale permet à Bioud de montrer que l’histoire ne frappe pas chacun de la même manière — mais qu’elle finit par toucher tout le monde.

Des femmes qui paient le prix du désordre social

La force du récit tient beaucoup à son groupe de personnages féminins. Le roman ne construit pas une «femme algérienne» abstraite chargée de représenter toutes les autres. Il en juxtapose plusieurs: Houaria la marginalisée, Hadia l’exubérante, Heba l’étudiante, Hana la divorcée, Hadjira la commerçante, Habira la prostituée liée à l’économie sexuelle clandestine, Hala le médecin. Les femmes occupent une place prédominante sans faire disparaître les personnages masculins.

Hadia est probablement la plus explosive. Elle revendique le désir, le corps, la parole et une forme de souveraineté sur elle-même; mais les conditions sociales de cette liberté la rendent précaire. Elle a été contrainte au mariage par Houari et celui-ci exploite ensuite son corps.

Le corps féminin est le lieu où plusieurs pouvoirs se rencontrent. Il y a le contrôle familial, la morale religieuse, le désir masculin, l’argent, la réputation, mais aussi les stratégies des femmes elles-mêmes. Voilà pourquoi la crudité de certaines scènes ou de certains dialogues n’est pas périphérique. Elle matérialise une société où la domination n’est pas seulement idéologique: elle passe par les gestes, la menace, le sexe et la capacité à circuler.

Cette perspective prend un poids particulier dans le contexte de la décennie noire. Les groupes armés, vrais ou faux islamistes manipulés par les services, ont alors enlevé, violé et ensuite tué des femmes et des jeunes filles; le phénomène était tellement gave que l’État algérien a fini par adopter un dispositif spécifique d’indemnisation pour les femmes victimes de violences sexuelles. Le roman ne doit pas être lu comme un rapport historique, mais il s’inscrit dans une période où le corps des femmes fut effectivement l’un des terrains de la violence politique.

Bioud complique encore le tableau en évitant la répartition confortable qui ferait de toutes les femmes des victimes et de tous les hommes des bourreaux: certaines femmes participent aux jugements et aux contraintes qui pèsent sur d’autres femmes… La question du roman est moins «qui sont les bons?» que «quelles possibilités une société laisse-t-elle à chacun?».

Une langue qui refuse la bienséance

Inam Bioud ne fait pas parler de la même façon une étudiante en anthropologie, un médecin, un petit délinquant, une femme des quartiers populaires ou un homme gagné par le rigorisme. Le roman est truffé de dialogues crus en parler oranais. Ici langue et idéologie se rejoignent. Le raï cesse d’être un plaisir et devient suspect. La vulgarité devient une action. Elle dit l’emprise, l’intimidation, le droit que s’arroge une société cadenassée de poursuivre une femme jusque dans l’impossible.

Le roman avance et recule dans le temps, mais revient constamment à Oran: l’hôpital, le quartier Eckmühl qui condense criminalité et drogues, les quartiers populaires, la Corniche, Aïn El-Turck, les cabarets, les commerces et les lieux de sociabilité.

Oran n’est pourtant jamais idéalisée. Le quartier populaire de Houaria est marqué par la précarité, les trafics et les économies clandestines; des riches traversent le même espace que des prostituées, des petits délinquants, des médecins, des étudiants, des religieux ou des militants. La ville n’est ni condamnée ni célébrée: elle est mise en contradiction. La joie populaire, le raï et la sensualité coexistent avec le trafic; la solidarité avec la brutalité; les traditions soufies avec la montée de l’intégrisme; le discours révolutionnaire avec les hiérarchies de classe; l’aspiration à la modernité avec l’exploitation sexuelle.

«Houaria», Inam Bioud, 251 pages. Coédition Philippe Rey-Barzakh, traduit de l’arabe par Lotfi Nia, 2026. Disponible en précommande dans les librairies.

Par Karim Serraj
Le 21/08/2026 à 10h00