Dans Les petits bouts de bois, Souad Jamaï écrit avec une douceur rare, où la mémoire, l’exil et la transmission s’entremêlent en toute finesse. Son récit avance sur la pointe des pieds, laissant les souvenirs remonter comme de vieux murmures qui traversent le temps et les générations. Dès les premières pages, l’autrice installe une atmosphère calme, presque suspendue. Salimatou, une femme d’origine malienne installée à Rabat, mène une vie qui semble avoir trouvé son rythme, faite de gestes du quotidien et d’un pays qu’elle a fait sien. Mais cette stabilité n’est qu’une façade. Un événement en apparence anodin vient tout bousculer : la réception d’un colis venu de loin. En l’ouvrant, elle découvre une statuette en bois sculptée par son grand-père, Ba-Moké. Cet objet, simple en apparence mais chargé de sens, agit comme un véritable déclencheur de mémoire. Bien plus qu’un simple souvenir, c’est un morceau vivant d’une histoire familiale longtemps enfouie, un héritage lourd de silences, de blessures et d’amour.
À travers cette statuette, le passé refait surface avec une force inattendue, poussant l’héroïne à renouer avec ses racines, à repenser son exil et à sonder les liens invisibles qui relient les générations. Ce premier geste donne le ton du roman : une exploration intime où les objets deviennent les gardiens de la mémoire, et où le passé, loin d’être derrière nous, continue de façonner le présent.

Cet objet, c’est Assiatou, une cousine éloignée restée au pays, qui l’a envoyé à Salimatou. Il va très vite agir comme une véritable brèche dans le cours tranquille de l’existence de Salimatou. Ce n’est pas juste un souvenir ou un geste affectueux: l’objet a un pouvoir d’évocation qui bouscule toutes les certitudes qu’elle a mis des années à construire. Il réveille ce qui semblait assoupi, fissure les défenses érigées contre le passé et libère une mémoire longtemps contenue.
Au contact de cette statuette, les images de son enfance lui reviennent avec une force presque palpable: les berges du fleuve Niger, la lumière écrasante des journées africaines, les voix familières, les odeurs de la terre et du bois fraîchement taillé, tout redevient présent. Et au cœur de ces souvenirs, il y a la figure de son grand-père, Ba-Moké, un artisan patient, gardien d’un savoir ancestral. Pour lui, le bois n’était jamais juste un matériau; c’était le support d’une mémoire collective, le témoin d’une histoire de famille, et un moyen de transmettre en silence. Chaque sculpture perpétuait un héritage, chaque geste répétait un enseignement venu des anciens. Alors, en envoyant cette statuette à Salimatou, Assiatou ne lui offre pas simplement un objet: elle lui redonne une partie de son histoire, l’invite à renouer avec ses racines et le fil d’une mémoire que l’exil avait rendue plus floue, sans jamais pouvoir la faire disparaître.
En filigrane, le roman déploie la densité de l’exil : du désert aux forêts de Tanger, des passeurs aux rafles, des pertes aux errances, chaque étape est évoquée dans une langue sobre, sans pathos, mais chargée de gravité.
Souad Jamaï adopte un point de vue au plus près de l’enfant puis de l’adolescente, laissant les événements se dire sans emphase. La violence n’est jamais frontale : elle affleure dans un détail, un silence, une fatigue du corps. Cette retenue donne au récit une intensité particulière, discrète mais persistante.
La structure repose sur l’entrelacement du présent et du passé. À Rabat, la vie quotidienne se déroule simplement -lettres, marchés, gestes ordinaires- tandis que le passé surgit par fragments, guidé par la mémoire. De cet entrecroisement naît peu à peu une histoire enfouie, marquée notamment par la famine et la catastrophe des criquets pèlerins.
Le roman s’ancre aussi dans une dimension spirituelle où croyances, ancêtres et objets sculptés s’intègrent naturellement au réel. Le visible et l’invisible coexistent sans rupture. Le bois, en particulier, devient matière de mémoire: il relie les vivants aux absents et porte une continuité silencieuse.
Salimatou entame un lent processus de reconstruction. Aux côtés de sa famille, elle retrouve une forme d’ancrage, fragile mais réelle. La sculpture joue un rôle central : transformer la douleur en geste, faire du bois un langage, un passage entre silence et expression.
Plusieurs lignes de force traversent ainsi le roman: mémoire et silence, transmission, exil et résilience. Le passé, longtemps tenu à distance, se fissure au contact de la statuette, rouvrant l’espace des souvenirs. La question de ce qui se transmet -gestes, récits, manières d’habiter le monde- traverse l’ensemble du récit.
L’écriture de Souad Jamaï se distingue par sa retenue, sa précision et son usage de l’ellipse. Les silences et les non-dits laissent au lecteur un espace d’interprétation. La structure fragmentée, entre passé et présent, crée une cohérence intérieure forte, où chaque fragment répond à l’autre.
Enfin, le roman interroge la peur de l’effacement. Les fragments de bois deviennent des traces de résistance face à l’oubli. Ils portent ce qui reste: souvenirs, gestes, héritages fragiles. Les petits bouts de bois s’impose ainsi comme une œuvre sensible et sobre, qui donne voix aux mémoires en mouvement et aux identités en quête d’ancrage et de continuité.
Souad Jamaï, Les petits bouts de bois, Éditions NTSAME (Gabon), 2026.




