Billet littéraire KS. Ep 85. «Vivre à l’endroit» de Mamoun Lahbabi ou l’art de désapprendre la ville

L'écrivain marocain Mamoun Lahbabi.

Mamoun Lahbabi entraîne un homme ordinaire hors de sa vie réglée, jusqu’à une oasis en plein Sahara où se réapprennent l’attention, le désir et le sens des liens. Entre conte philosophique et interrogation sociale, «Vivre à l’endroit» explore ce que la ville, le travail et l’habitude défont silencieusement en nous.

Le 19/06/2026 à 10h20

Avec «Vivre à l’endroit», paru chez L’Harmattan en novembre 2025, Mamoun Lahbabi livre son vingt-et-unième roman: un récit bien mené qui déplace son lecteur d’une existence urbaine réglée vers une oasis où se réapprennent l’attention, la sensualité du monde et le sens des liens. Le livre emprunte au conte philosophique sans renoncer à l’interrogation sociale et morale. On y retrouve, transposées dans une forme plus allégorique et plus lumineuse, plusieurs constantes de l’œuvre de Lahbabi: le souci de justice, la fragilité des êtres, la défiance envers les brutalités ordinaires du monde, et cette conviction que la littérature est révélatrice et reconstruit le monde.

Goram, héros de l’histoire, est pris entre «son épouse, son fils et son travail», et mène une vie «routinière, paisible et ordonnée» qu’il s’efforce de protéger «du tumulte des jours». Le roman semble ainsi nouer l’intime, le conjugal et l’économique dans un même faisceau de fatigue. Cette vie n’est ni misérable ni tragique. Elle est seulement organisée au point de ne presque plus laisser de place au trouble, à l’inattendu ou à l’émerveillement. Lahbabi s’intéresse précisément à cette usure sans éclat, à ce rétrécissement que la normalité rend difficile à percevoir.

Puis l’avion qu’il prend pour une mission s’écrase dans le désert, et le roman bifurque. Cette entrée en matière ne relève pas seulement du ressort narratif. Elle pose, d’emblée, une question de forme de vie: qu’appelle-t-on vivre, lorsqu’on confond la stabilité avec l’engourdissement, l’organisation avec l’appauvrissement du sensible? L’accident arrache Goram à ses repères et le place devant ce qu’il ne savait plus regarder.

Goram va errer dans le désert et se fondre parmi les gens qui y vivent. Le désert se révèle comme opérateur critique. Aux «convulsions de la vie urbaine» répondent, chez les Bayabides, la «bienveillance», la «concorde», la «fidélité», la «solidarité», «l’amitié». Le risque, dans un tel dispositif, serait l’angélisme. Or, loin d’être une utopie naïve, l’errance se transforme en quête étonnante. Lahbabi déloge les hommes de leurs automatismes et les oblige à mesurer ce que la ville a défait en eux. L’oasis ne vaut donc pas comme refuge parfait, mais comme contrepoint: elle rend visibles des renoncements que l’existence urbaine avait fini par faire passer pour naturels.

La tension entre l’ici et l’ailleurs prend une forme existentielle: il s’agit de changer de monde et de retrouver une manière juste d’y être présent.

Une portée sociale sans sociologisme

L’un des mérites les plus constants de Mamoun Lahbabi, depuis ses premiers romans, est de ne pas plaquer le social sur le récit; il en fait une pression, une texture, parfois un étouffement, mais rarement un discours. La portée sociale du roman se révèle dans ce que Goram (ré)apprend au contact de l’oasis: écouter les oiseaux, entendre les ruisseaux, sentir les fleurs, admirer une nature «vierge de tout stigmate». Cette scansion n’est pas seulement bucolique. Elle dessine une critique des existences fonctionnelles, saturées d’urgence et amputées de perception.

Elle suggère qu’une société ne se juge pas seulement à sa croissance ou à son efficacité, mais à la qualité d’attention qu’elle autorise, à la disponibilité affective qu’elle ménage, à la possibilité de liens non régis par l’intérêt. Autrement dit, le roman semble déplacer la question morale vers le terrain des sens et des rythmes. La critique naît de l’écart entre deux manières d’habiter le temps: l’une morcelée par les obligations, l’autre rendue à la continuité de l’expérience.

Une hésitation est imposée au lecteur: et si le désastre n’était pas seulement l’accident aérien, mais la vie d’avant? Et si la catastrophe était celle d’une humanité que la cadence professionnelle, la rationalité gestionnaire et le bruit urbain ont séparée d’elle-même? Lorsque l’épouse de Goram souffle à celui-ci: «Tu pars encore», se concentre déjà toute une civilisation. Le héros est obligé de se couler dans un moule: assurer le foyer, se dédier entièrement aux chiffres et aux résultats, se conformer, être comme les autres. Le social s’appréhende alors comme l’usure même des relations. Il ne rompt pas nécessairement les liens; il les vide peu à peu de leur intensité et transforme la présence en ressource rare.

Goram n’entre pas dans le livre comme un superhéros flamboyant, mais comme un homme installé dans une forme de paix sans ferveur. C’est une figure importante chez Lahbabi: celle de l’être ordinaire dont le roman révèle peu à peu le désert intérieur. Déjà, dans «Tout ce qu’il aimait», l’auteur mettait en avant un personnage tenu par la rigidité, la probité et une vie intime plus complexe qu’il n’y paraît. La récurrence n’est pas fortuite: Lahbabi aime les existences en apparence stables, que le récit vient fissurer pour y faire apparaître désir, vertige, chute ou révélation.

Face à Goram, l’épouse et le fils existent d’abord comme pôle de la vie réglée. Le peu que l’on sait d’eux suffit pourtant à installer une tension morale: la famille n’est ni diabolisée ni exaltée, elle est la forme quotidienne de la responsabilité, donc aussi de l’attache. Le roman se refuse à opposer brutalement le foyer au désir d’évasion; il met plutôt à l’épreuve la qualité de présence que Goram accordait aux siens avant même la catastrophe. Une esquisse lasse, non spectaculaire, qui dit beaucoup de l’érosion des liens dans les vies absorbées par le travail.

Les Bayabides, eux, ne constituent pas seulement une communauté de rencontre; ils fonctionnent comme indice anthropologique. Leur rôle symbolique est clair: montrer, par contraste, ce qui a disparu de la vie urbaine. Mais ce contraste vaut surtout par les affects qu’il remet en circulation. Chez eux, l’accueil, l’écoute et la solidarité ne sont pas des principes abstraits, mais une pratique quotidienne. Quant à la figure amoureuse que Goram rencontre dans l’oasis, celle-ci transparaît sous la forme d’une «passion miraculeuse» née de «la fusion du rêve et du réel». Cette passion participe du réveil du personnage: le désir retrouve, lui aussi, une puissance de connaissance.

Une prose de la décantation

«Vivre à l’endroit» relève d’une prose de la décantation plus que de l’emphase. Lahbabi aime les rythmes coulés, les énumérations appelées à faire sentir la matière d’une expérience, et une phrase qui avance par clarification progressive, capable de faire émerger la fragilité des êtres, leur densité invisible, leur part de trouble. L’image est juste et utile, cherchant à exprimer le passage d’un état à un autre: de la saturation à l’écoute, de la fatigue à l’émotion, du monde bouché au monde ressenti. Elle suggère une esthétique du réveil. Le livre semble dire qu’on ne commence à vivre qu’en recommençant à percevoir.

Cette littérarité de la retenue distingue Lahbabi de plusieurs courants du roman maghrébin. Elle ne relève ni du manifeste identitaire, ni du débordement verbal, ni du romanesque purement ironique. Elle procède par gravité légère, par quête d’un sens ajusté, par glissement du psychologique vers l’intériorité des personnages. Cela ne signifie pas une littérature neutralisée. Bien au contraire: plus la phrase se dépouille, plus elle laisse apparaître l’arrière-plan moral. Véritable fable sur la ville, le roman conserve chez ses personnages une nervure éthique: ils sont là pour montrer ce qui a été déformé par l’ordre du monde, mais aussi ce qui peut encore être réparé.

La place du roman dans une œuvre et dans une tradition

On ne comprend pas tout à fait «Vivre à l’endroit» si on l’isole de l’ensemble de l’œuvre de Lahbabi. Son dernier opus apparaît comme une inflexion notable: moins mémoriel que «Le miroir du temps», moins frontalement endeuillé que «De peine et de cendre», moins directement social que certains titres antérieurs, il semble porter l’œuvre vers une forme de conte philosophique allégé, presque une parabole de la rectification intérieure.

Sa place est celle de l’intime social: une littérature qui porte loin la confession, la mémoire, le désir ou la fracture identitaire, et qui choisit une prose plus basse, plus continue, moins glorieuse, mais extrêmement attentive aux dégâts silencieux que les structures sociales déposent dans les vies privées. Lahbabi n’est pas l’écrivain de la grande proclamation; il est plutôt celui de la persistance affective, de la morale blessée, des seuils où les êtres se perdent puis se retrouvent. Dans le champ très contrasté du roman marocain francophone contemporain, cette voix-là compte précisément parce qu’elle ne force ni le trait ni le concept.

À l’échelle de l’œuvre de Mamoun Lahbabi, «Vivre à l’endroit» représente la même préoccupation éthique, le même souci des vies empêchées, mais abordés cette fois depuis un horizon cosmopolite. Ce roman choisit une ligne claire, un désert, quelques valeurs presque compromises, et cette vieille intuition, toujours neuve, qu’il faut parfois sortir du monde pour apprendre enfin à y entrer.

«Vivre à l’endroit», Mamoun Lahbabi, 136 pages. L’Harmattan, 2026. Prix public: 110 DH.

Par Karim Serraj
Le 19/06/2026 à 10h20