On a trop souvent parlé de Fès comme d’un sanctuaire, d’un décor d’histoire impériale, d’une réserve de ruelles et de stucs. Avec «Le temps de Fès: du mythe à la métropole» (Malika éditions, 2026), Mohamed Métalsi, accompagné par le photographe Jean Claude Cintas, semble vouloir déplacer le regard. Il ne cherche pas à ajouter une célébration de plus à la bibliothèque déjà vaste sur Fès; il reprend la ville à partir de ses formes, de ses seuils, de ses fractures et de ses continuités qui s’organisent autour d’une trilogie urbaine, «le Dédale, la Grille et la Tache».
Ce triptyque définit une manière de penser la ville par ses régimes spatiaux. Le Dédale renvoie à la médina millénaire, à ses ruelles, à ses épaisseurs, à ses circuits de proximité, à l’«architecture du secret» qui protège l’ordre social. La Grille désigne la ville coloniale, son souci de lisibilité, ses tracés réguliers, sa rationalité géométrique. La Tache nomme enfin l’urbanisation contemporaine, plus rapide, plus éclatée, plus discontinue, celle des périphéries, de l’étalement et des raccords incertains.
Fès change, mais elle ne cesse pas d’être Fès. Depuis les hauteurs contemporaines, la ville ancienne et la ville nouvelle se regardent sans se confondre. Métalsi note: «Aujourd’hui, depuis les hauteurs d’Aïn Chkef, le spectacle a changé: la Fès moderne s’étire vers le sud, happée par la plaine. Vue d’ici, la ville se dédouble encore: la vieille cité compacte, ombreuse et millénaire, et la nouvelle, éclatée, où le béton cherche sa place entre les oliveraies. Et pourtant, c’est toujours la même respiration, la même pulsation lente.» La cité impériale se comprend par ce qu’elle fait à ceux qui l’habitent, et par ce que les siècles continuent d’y remuer sous le présent.
Le Dédale, les métiers et le secret
Le lacis urbain primitif de la médina est une manière d’organiser la proximité, le silence, la hiérarchie sociale, la relation entre le visible et le caché. Le Dédale s’apparente selon l’auteur «à une conscience unifiée», relevant d’une naissance mentale où la forme close, inspirée de l’expérience andalouse et de l’aire hispano-mauresque lui confère cependant une «identité propre», déjà marocaine, «où la vie religieuse, économique et sociale s’imbriquent dans un équilibre subtil.»

Le «dehors» organise d’abord les métiers et commerces comme une syntaxe de la ville: «Les souks s’enchaînent comme les chapitres d’un récit vivant. Le cuir, le cuivre, le bois, la laine, les épices et les fruits y forment un langage d’odeurs et de gestes. Le bruit du marteau sur le métal, le frottement du cuir, les voix des artisans, les pas précipités sur les dalles polies: tout compose une musique lente et dense.» C’est là que Métalsi est le plus juste: il ne transforme pas les souks en carte postale, il les restitue comme langage social.
Le Dédale est aussi une manière d’ordonner le politique et le religieux sans les exhiber. La muraille, écrit Métalsi, est «la matérialisation d’un ultime enclos»; elle protège autant qu’elle sépare. Dans cette médina close, l’autorité ne se donne pas d’abord comme spectacle monumental, mais comme régulation diffuse, inscrite dans les pas de portes, les voisinages, les habitudes et les corps. La hawma, le quartier, devient ainsi une cellule politique élémentaire, un monde de reconnaissance et de partage où la cohésion sociale repose moins sur l’administration que sur la coutume.
Dans un passé encore proche, ajoute l’auteur, «les quartiers formaient des unités spatiales relativement autarciques, de véritables micro-mondes que l’on pouvait physiquement isoler par la fermeture de leurs portes». À Fès, les quartiers se constituaient autrefois sur la cohésion du groupe plus que sur la séparation économique. La répartition de l’espace répondait surtout aux appartenances religieuses, tandis que les différences ethniques, plus souples, jouaient un rôle moins déterminant dans la ségrégation urbaine.
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Le religieux, lui, ne surplombe pas la ville: il la traverse. La mosquée est une instance de parole commune. Métalsi rappelle que le rassemblement hebdomadaire «vide les souks pour mieux remplir les nefs» et devient le moment où s’annoncent les nouvelles, où se discutent les affaires majeures, où se règlent les conflits touchant le corps social. Ainsi, le Dédale fassi n’est pas désordre, mais gouvernement subtil: une cité où la foi, la norme, le commerce et la mémoire composent une même architecture invisible.
À côté de cette Fès sonore, artisanale, collective, il y a la Fès domestique, invisible au passant. L’auteur en donne une description qui éclaire toute son esthétique du «dedans»: «Puis vient la Fès domestique et silencieuse, celle qui se cache derrière les façades aveugles. Les ruelles résidentielles bifurquent, se referment parfois sur une impasse. Le silence y est presque sacré, interrompu seulement par le pas d’un enfant ou la rumeur lointaine d’une fontaine. Les portes, sobres ou finement sculptées, s’ouvrent sur un monde intérieur: cours dallées de zellige, plâtres ajourés, boiseries patientes, jardins andalous parfumés d’orangers, fontaines au murmure régulier.»

Cette architecture de l’intime n’est pas anecdotique. Elle explique pourquoi Fès ne peut être comprise par la seule façade, par la photographie rapide, par le tourisme du dehors. Même la Qarawiyyin, dans sa forme architecturale, répond à cette logique du dedans: «De l’extérieur, la mosquée Qarawiyyin échappe facilement au regard et ne tranche en rien sur la configuration générale de la cité. Semblable aux demeures des hommes, elle ne se dresse pas en majesté au-dessus des constructions profanes (…) Dénuée de tout décor ostentatoire et réduite à une surface dépouillée, sa façade, simple mur d’enceinte lisse et peint en blanc, pourrait tout aussi bien être celle d’une maison d’habitation.»
On comprend alors pourquoi Métalsi parle d’architecture du secret. La médina ne livre pas tout; elle organise le retrait, l’intériorité, la patience du regard. Voilà ce que les lectures touristiques écrasent souvent avec la délicatesse d’un bulldozer conceptuel.
1912: quand la ville devient dossier
Le passage du Dédale à la Grille commence avec le Protectorat. La rupture est «épistémique dans la manière de penser et de gouverner la ville». La médina de Fès «est désormais saisie par un autre régime de savoir, importé d’Europe, où la ville est reconstituée comme “objet” de connaissance, de mesure et d’intervention.»
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La ville cesse d’être seulement un milieu habité pour devenir «un problème à résoudre, un dossier à traiter, un cas à inventorier». Les travaux de Charlotte Jelidi, cités par Métalsi, éclaire précisément cette mutation. En retraçant avec minutie la naissance de Fès nouvelle, celle-ci montre une lente construction administrative où la ville est alors relue et requalifiée à travers les catégories du droit, de la technique et de l’hygiène. Autour de la Résidence générale, des directions des Affaires civiles et des Travaux publics, des services d’architecture et d’urbanisme ou encore des commissions d’hygiène, se met en place tout un appareil de production documentaire: rapports, plans, règlements et statistiques deviennent les nouveaux instruments de lecture et de transformation de l’espace urbain. «Autant d’instruments par lesquels la ville est décomposée, évaluée, classée», affirme Métalsi.
Ce qui se joue alors n’est pas seulement l’arrivée d’une administration étrangère, mais l’invention d’un discours de conservation qui devient, paradoxalement, un instrument de domination. Métalsi montre bien que la rhétorique lyautéenne du respect n’est jamais innocente. Elle prétend protéger la médina, ménager ses institutions, préserver ses monuments; mais cette protection enveloppe déjà une prise de pouvoir. «Le Makhzen est maintenu, mais sous tutelle; les autorités religieuses sont honorées, mais encadrées; la ville est célébrée, mais progressivement prise dans le filet des règlements et des plans.»
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C’est dans cette ambiguïté que s’inscrit la séparation entre médina et ville nouvelle. Métalsi rappelle qu’elle semble d’abord relever d’un souci moral: éviter que la modernisation ne défigure les souks, les mosquées et les palais. Mais replacée dans l’histoire des villes coloniales, cette doctrine apparaît «moins comme un geste de respect que comme un dispositif de séparation sociale et raciale». La médina est dès lors constituée en objet patrimonial, décrite, dessinée, photographiée, tandis que les fonctions modernes, administrations, équipements, infrastructures et nouvelles centralités économiques, sont déplacées vers un autre corps urbain: Fès-nouvelle.
L’intérêt de l’analyse tient aussi au refus de présenter cette ville nouvelle comme le produit d’un plan pur et souverain. Métalsi insiste sur «la part de contingence, de négociation et parfois de bricolage» dissimulée derrière la doctrine. Le choix du site, au sud-ouest de la médina, résulte d’arbitrages mêlant contrôle militaire des hauteurs, impératifs hygiénistes, contraintes topographiques et intérêts fonciers. Ainsi naît la Grille: non comme simple dessin rationnel, mais comme compromis entre savoir, pouvoir, marché et surveillance.
De la réappropriation à la Tache métropolitaine
Après l’indépendance, Métalsi montre que la ville ne bascule pas d’un seul coup dans une modernité souveraine. Elle réoccupe la pensée du Protectorat, la transforme, la marocanise par l’usage avant de la repenser par le plan. «L’indépendance n’ouvre pas un monde neuf; elle superpose un nouveau temps politique à une ville dont les formes, les réseaux et les équilibres demeurent ceux d’un passé encore très proche. À Fès, tout commence par un déplacement progressif mais profond des usages. Les édifices, les avenues, les quartiers construits pour une administration coloniale changent de mains sans changer de structure; la ville nouvelle, conçue comme un espace européen, devient peu à peu un espace marocain, non par projet mais par glissement successif.»
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La villa occidentale, en particulier, devient le théâtre d’une réappropriation sociale. «Rien dans le plan originel d’Henri Prost n’avait envisagé ce basculement. La mutation des usages résidentiels est un acte de réappropriation silencieuse: les règles implicites de l’urbanisme colonial, basées sur l’individualisme et l’intimité, cèdent la place aux usages collectifs et à la densité des familles marocaines. La pratique de la dar s’impose dans le cadre de la villa occidentale : des subdivisions internes apparaissent, les façades sont fermées par des grilles ou des murs pour regagner de l’intimité, et le rez-de-chaussée est souvent reconverti en commerce ou en garage.»
Une recomposition sociale se met alors en place: la ville nouvelle devient progressivement un espace investi par diverses catégories de la société marocaine. Cette cohabitation demeure toutefois inégale, l’accès aux quartiers les plus centraux restant largement conditionné par le niveau de revenu.
Puis vient la Tache: l’urbanisation contemporaine, rapide, discontinue, traversée par les dérogations, les pressions foncières et les périphéries. Métalsi est sévère, et il a raison de l’être, ce qui change agréablement des discours où chaque rond-point devient une victoire de civilisation. «Ces Plans Ponctuels ont permis de déroger légalement aux règles strictes de zonage héritées du Protectorat: des parcelles initialement destinées à des villas ont été autorisées à accueillir des immeubles de plusieurs étages. En légalisant ainsi l’exception, l’administration a ouvert un cadre institutionnel propice à la spéculation, souvent motivée par la recherche de plus-values rapides. Cette dynamique, loin d’être marginale, a profondément transformé les quartiers résidentiels de la ville nouvelle; elle a fragilisé le cadre de vie, altéré la cohérence paysagère et compromis l’équilibre délicat entre espaces privés et espaces collectifs.»
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La métropole contemporaine ne se laisse plus lire par l’opposition simple entre médina et ville nouvelle. «La migration interne renforce la segmentation sociale et spatiale. Alors que les classes moyennes et aisées investissent les nouveaux quartiers sécurisés et bien équipés proches des universités ou les secteurs récents de la ville nouvelle, les populations rurales ou à faibles revenus s’installent dans les marges de la ville ou dans les quartiers précaires en cours de régularisation. Cette situation a conduit à une fragmentation accrue de la géographie sociale, avec une multiplication des “marges” et des “centres” de nature différente, rendant inopérante la simple dichotomie héritée médina/ville nouvelle.»
Enfin, la crise urbaine se lit jusque dans les objets accrochés aux façades. Métalsi a l’intelligence de ne pas traiter ces signes comme de simples laideurs, mais comme les symptômes visibles d’un défaut de gouvernance. «Les paraboles satellitaires relèvent avec les climatiseurs d’une autre modernité non accompagnée. Installées sur les toits, accrochées aux garde-corps, posées sur les rebords de fenêtres ou dressées au sommet des terrasses, elles composent une constellation domestique qui brouille la ligne des façades urbaines. Leur dispersion, loin de constituer une simple nuisance esthétique, révèle l’incapacité des règlements urbains à encadrer des usages devenus essentiels pour les habitants.»
Fès, une ville qui devient sa propre question
Mohamed Métalsi n’aborde pas Fès en visiteur tardif. Urbaniste et docteur en esthétique, ancien directeur des actions culturelles de l’Institut du monde arabe à Paris, ancien doyen de la Faculté euro-méditerranéenne des sciences humaines et sociales de Fès, il appartient à cette génération d’auteurs marocains pour qui la ville est une matière d’histoire et l’urbanisme un sujet social. Sa bibliographie fait apparaître une fidélité continue à cette question urbaine, depuis son livre sur les villes impériales du Maroc à celui sur Tanger, en passant par le livre dédié à Tétouan et un premier beau-livre sur Fès paru en 2003.
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Le beau-livre «Le temps de Fès: du mythe à la métropole», publié avec le concours du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) arrache Fès à deux paresses contraires. La première est la nostalgie pure: Fès comme sanctuaire intact, cité close sur sa grandeur passée, médina immobile offerte au culte patrimonial. La seconde est la brutalité aménagiste: Fès comme problème technique, surface à équiper, à lotir, à raccorder, à normaliser. Entre ces deux impasses, Mohamed Métalsi propose une voie plus exigeante: regarder la ville comme une mémoire active, un système de relations qui a traversé les siècles, une forme sociale où vivent des êtres humains sensibles, une histoire politique et une métropole travaillée par ses propres contradictions.
C’est la grandeur du livre: il ne sauve pas Fès par l’admiration, mais par l’intelligence. Il la rend à sa complexité. Il montre qu’une ville patrimoniale ne se conserve pas seulement par ses murs, mais par la qualité de ses usages, de ses règles, de ses transitions, de ses continuités sociales et de ses habitants. Fès n’a pas fini de demander ce qu’on veut faire d’elle. Plus gravement encore, elle continue de demander ce qu’elle fait de nous.
«Le temps de Fès: du mythe à la métropole», Mohamed Métalsi, photographies de Jean Claude Cintas, 494 pages. Malika éditions, avec le soutien du CCME, collection «Cités mémoires», 2026. Prix public: 430 DH.



