Parution. «Les généraux français et le Maroc: de la pacification à l’administration (1903-1955)» de Farid Bahri

L'historien Farid Bahri.

Farid Bahri relit le Protectorat français à partir de ses hommes en uniforme. Lyautey, Pétain, Noguès, Juin, Guillaume et leurs lieutenants y sont convoqués comme des chefs de guerre, mais également comme des architectes de territoire, des producteurs d’ordre, des administrateurs de souveraineté diminuée. Derrière l’euphémisme colonial de la «pacification», l’essai met au jour une continuité plus dure: la conquête militaire fabrique l’administration, puis l’administration prolonge la conquête par d’autres moyens.

Le 26/06/2026 à 10h00

L’essai de Farid Bahri (L’Harmattan, juin 2026) repose sur une proposition féconde: le Protectorat français au Maroc ne peut être compris si l’on sépare artificiellement la conquête militaire, la «pacification», de l’organisation administrative et de la crise finale de la souveraineté chérifienne. De 1903 à 1955, les généraux sont certes des chefs de colonnes, mais ils fournissent des doctrines, organisent des territoires, choisissent des élites, déplacent une capitale, construisent des routes, encadrent la médecine, orientent l’école et, dans les dernières années, affrontent le sultan et le mouvement national. Le livre suit donc un même personnel militaire depuis l’avant-Protectorat jusqu’à la décolonisation. Hubert Lyautey en est le centre de gravité, à la fois modèle, exception et mythe que ses successeurs invoquent tout en le trahissant.

L’un des mérites de Bahri est de rassembler un personnel militaire souvent absent des grandes synthèses. Drude, d’Amade, Moinier, Ditte, Girardot, Alix, Baumgarten, Henrys, Poeymirau, Daugan, Naulin, Boichut, Dufieux, Huré, Catroux, Giraud, Loustal, Nieger, Blanc et beaucoup d’autres trouvent une place dans une chronologie continue. Le lecteur comprend comment le Maroc devient un accélérateur de carrières, un laboratoire tactique et une «école» de commandement.

Le Protectorat est présenté comme un continuum de techniques coercitives, depuis les colonnes de la Chaouïa jusqu’aux opérations policières contre les nationalistes. Cette continuité donne au livre son unité et permet de relire les infrastructures, la médecine, l’urbanisme, l’enseignement et le renseignement comme des éléments d’un même dispositif territorial. La formule du titre, «de la pacification à l’administration», exprime donc une succession mouvementée. L’essai démontre un chevauchement: l’administration commence pendant la conquête et la contrainte militaire survit dans l’administration.

De l’Algérie au Maroc, la conquête par les confins

L’avance française part de l’Algérie, combine exploration, police, pression financière, diplomatie et force armée, puis se donne un vocabulaire qui atténue sa violence. L’Algérie est le «cheval de Troie» du Maroc. Elle sert de base arrière, de laboratoire doctrinal, de réserve d’hommes et de matrice mentale. Avant que l’administration ne s’installe à Rabat, l’armée entre par les marges, par les confins, par les reconnaissances, par les accords policiers et par les démonstrations de force.

Le récit commence ainsi avec Isly en 1844. Bahri voit dans Bugeaud la matrice d’une conquête où le glaive et l’araire, la destruction et la colonisation, marchent ensemble. Le «droit de suite» dans l’Oriental, l’occupation progressive des oasis sahariennes (Sahara oriental) et la concurrence des puissances européennes préparent l’entrée française dans l’Empire chérifien bien avant le traité de Fès. La souveraineté marocaine est grignotée par morceaux, sous couvert de sécurité frontalière et d’assistance au Makhzen.

L’un des fils rouges du livre consiste précisément à démonter le vocabulaire qui a rendu cette progression acceptable. L’expression «pénétration pacifique» est traitée comme un oxymore, une ruse de langage: «Toute pénétration ne peut être que violence. Une pénétration n’est jamais pacifique», rappelle l’auteur. La phrase vaut programme. Elle oblige à regarder autrement les missions exploratoires, les négociations diplomatiques, les accords entre puissances européennes et les opérations présentées comme défensives. Ce qui se joue est la réduction graduelle d’une autorité.

La généalogie commence avec Bugeaud, figure matricielle de la conquête algérienne, dont Bahri fait le spectre fondateur d’une violence coloniale appelée à se déplacer vers l’ouest. Le Maroc apparaît alors comme un prolongement de l’Algérie, non au sens d’une simple continuité géographique, mais comme la reprise de méthodes éprouvées: colonnes mobiles, usage politique de la terreur, quadrillage progressif, recrutement d’auxiliaires, articulation entre destruction et installation. La formule est brutale, mais elle dit l’essentiel: l’armée ne précède pas seulement l’État colonial, elle en transporte déjà le projet. «Une armée n’est pas sur un théâtre d’opérations étranger pour faire de la figuration», mais elle occupe, contraint, sécurise, prépare les routes et les bureaux. Elle rend possible le passage du canon au cadastre.

Casablanca, en 1907, constitue dans cette perspective une scène inaugurale. L’affaire du cimetière de Sidi Belyout, le bombardement de la ville, le débarquement français et les campagnes de la Chaouïa installent à l’ouest du pays une conquête sans les précautions lyautéennes de l’Oriental. Drude, d’Amade, Moinier ou Ditte ne sont pas des noms de second plan dans cette histoire. Ils incarnent la première phase d’une domination ouverte, où l’artillerie, la mobilité des colonnes et l’épuisement des groupes combattants précèdent les pourparlers. Bahri montre que la négociation intervient rarement comme alternative à la force; elle vient souvent en exploiter les résultats.

Cette lecture donne au livre une portée plus large qu’une simple histoire militaire. Ce que Bahri étudie, c’est la naissance d’un ordre. La campagne prépare le poste, le poste prépare la piste, la piste prépare le marché, le marché prépare l’administration. La conquête n’est donc pas un moment séparé, refermé une fois le territoire «pacifié». Elle est le premier langage d’un système qui va ensuite se présenter sous des habits plus civils.

Lyautey, ou l’art de gouverner après avoir frappé

Hubert Lyautey domine l’essai comme il domine l’imaginaire français du Protectorat. Mais Farid Bahri évite le piège classique: ni hagiographie du grand bâtisseur, ni réduction paresseuse au seul conquérant. Lyautey est plus complexe, donc plus intéressant. Il n’est pas l’inverse de la conquête; il en est l’organisateur subtil, l’homme qui comprend que la domination peut durer si elle sait préserver des formes, ménager des relais, parler le langage des traditions et faire croire que le pouvoir continue là même où il change de mains.

La doctrine vient de Gallieni et de l’expérience coloniale antérieure: combiner la force et la politique, frapper quand il le faut, rallier quand c’est possible, administrer dès que le terrain est tenu. La fameuse «tache d’huile» ne relève donc pas d’une douceur particulière. Bahri insiste sur son noyau militaire: «Lyautey est d’abord un homme de guerre et toute action de pacification politique, sociale et économique débute par des faits d’armes.» Lyautey peut aimer les cérémonies, les notables, les formes makhzéniennes et les villes ordonnées. Il ne gouverne pas hors de la coercition.

Son génie politique, si l’on accepte le mot, consiste à ne pas abolir les cadres marocains, mais à les capter. Sultan, vizirs, caïds, grands notables, rituels d’allégeance… Tout est maintenu en surface, mais réorienté vers l’intérêt de l’empire français. La souveraineté chérifienne devient visible sans être pleinement opératoire. Elle sert de façade, de médiation, de langage public à un pouvoir dont les décisions essentielles passent par la Résidence. Cette administration indirecte a une efficacité évidente: elle coûte moins cher, limite l’exposition française, réduit les résistances immédiates et transforme les élites locales en relais.

Les journées sanglantes de Fès, en avril 1912, ruinent l’idée d’un Protectorat accepté. Le traité vient d’être signé; les tabors se mutinent, les tribus convergent, les Européens sont attaqués. Moinier, Brulard, Gouraud et d’autres officiers répriment l’insurrection. Devenu Résident général, Lyautey agit encore d’abord en soldat: il sécurise Fès, transfère la capitale à Rabat, pousse Moulay Abdelhafid à l’abdication. Bahri résume ce basculement d’une formule brève: «Du militaire au politique. Ou presque.»

Le livre montre ensuite que la pacification reste précaire. Khénifra, El-Herri, Moha ou Hammou, Abdelmalek et la «tâche de Taza» rappellent que la conquête des villes ne vaut pas maîtrise des montagnes. La défaite d’El-Herri en 1914 constitue un contre-récit majeur à l’épopée coloniale. Poeymirau poursuit la soumission du Moyen Atlas, mais ses bombardements de campements démentent les prescriptions de Lyautey contre les attaques visant femmes, troupeaux et non-combattants. Cette contradiction prépare le grand basculement de 1925.

Même la «politique du sourire» menée pendant la Grande Guerre relève de cette grammaire. Quand la France retire des troupes du Maroc pour les envoyer sur le front européen, Lyautey doit maintenir l’illusion d’une présence intacte. Foires, cérémonies, circulations officielles et mise en scène de la confiance deviennent des instruments de gouvernement. Là encore, Bahri montre que l’autorité coloniale ne tient pas seulement par les armes disponibles, mais par la perception de leur permanence. La domination est aussi affaire de théâtre.

Cette ambivalence fait de Lyautey le personnage central du livre. Il conserve, protège, bâtit, classe, soigne, urbanise. Mais chacun de ces verbes doit être lu avec son envers: conserver pour contrôler, protéger pour hiérarchiser, bâtir pour installer, classer pour gouverner, soigner pour rallier, urbaniser pour séparer.

Le Rif, laboratoire d’une guerre coloniale moderne

La guerre du Rif constitue le grand basculement de l’essai. Avec Abdelkrim, le Protectorat affronte un adversaire qui n’entre plus dans les catégories rassurantes de la dissidence tribale à contenir ou du notable à rallier. Le Rif impose une question autrement plus vaste: «Conflit de décolonisation précoce ou guerre coloniale tardive?» Bahri laisse cette interrogation ouverte, mais il en retient l’essentiel: le conflit est irrégulier, asymétrique, politiquement explosif. Il déborde la seule histoire locale et annonce d’autres formes de guerre anticoloniale.

L’offensive rifaine met à nu les limites du système lyautéen. Les tribus se rallient, le front de l’Ouergha vacille, Fès paraît menacée. La France mobilise alors des moyens qui rompent avec l’imaginaire de la petite expédition coloniale: aviation, artillerie lourde, chars, camions, transmissions, commandement réorganisé. Bahri est limpide: «Il s’agit d’une véritable guerre» où les moyens industriels hérités de 1914-1918 sont transférés pour mater l’insurrection.

L’arrivée de Pétain consacre la marginalisation de Lyautey. Ce n’est pas seulement une rivalité d’hommes, mais plutôt une rupture de doctrine, de génération et de culture militaire. Le vieux modèle du Résident stratège, combinant politique des notables et opérations graduelles, cède devant un commandement massif, centralisé, obsédé par l’écrasement militaire de l’adversaire. La guerre du Rif met ainsi fin à une illusion: le Protectorat pouvait se raconter comme un ordre singulier, plus souple que la colonisation algérienne, plus respectueux des formes marocaines. Face à Abdelkrim, la machine impériale reprend ses droits dans ce qu’elle a de plus frontal.

Bahri insiste sur l’asymétrie des moyens engagés. Daugan, Naulin, Boichut, de Chambrun, Pruneau, Marty, Dosse, Vernois, Ibos, Simon et de nombreux autres généraux composent un commandement mouvant, bientôt dominé par Pétain. L’armée française et l’armée espagnole, appuyées sur la technologie moderne et une masse considérable d’hommes, finissent par vaincre une résistance dont la force résidait dans la mobilité, la connaissance du terrain, l’invention tactique et la légitimité politique. Le livre doit cependant être lu avec vigilance lorsqu’il aborde certains chiffres ou certaines responsabilités, notamment sur l’usage des gaz, qui exige une distinction précise entre forces espagnoles et françaises. Mais le diagnostic général tient: la victoire militaire ne supprime pas la portée historique d’Abdelkrim. Elle la déplace.

C’est l’une des intuitions les plus intéressantes de Bahri: Abdelkrim perd la guerre, mais gagne une place dans la mémoire politique marocaine et anticoloniale. «Car dans l’épopée du “Vercingétorix marocain”, se lovent les semences du nationalisme», explique-t-il. Avec Abdelkrim, la résistance armée devient une référence nationale. L’échec militaire français aurait été de croire qu’une reddition suffit à liquider une cause.

Les généraux du pays profond

Après le Rif, l’effort se reporte sur le Moyen Atlas, le Haut Atlas, l’Anti-Atlas et le Tafilalet. Dufieux, Vernois, Dosse, Freydenberg, Huré, Giraud, Catroux, de Loustal, Nieger et Goudot encerclent les massifs, ouvrent des pistes, utilisent l’aviation et l’artillerie, s’appuient sur les goums et les partisans. La route, le tunnel, la radio et la cartographie sont des armes autant que les canons. Le livre suit la réduction du Tichoukt, du Bou Iblane, de la vallée du Ziz, du Tafilalet, du Saghro, du Djebel Baddou et de l’Anti-Atlas. En 1934, la soumission militaire est déclarée achevée. Bahri insiste cependant sur la violence mémorielle de cette victoire: stèles, ossuaire et cimetières inscrivent dans le paysage la version française d’une «civilisation» ayant vaincu la «barbarie». Au moment même où les armes se taisent, une autre résistance naît dans les villes.

La cinquième partie quitte les colonnes pour l’appareil d’État, sans abandonner la thèse militaire. Lyautey gouverne indirectement par le sultan, les vizirs, les caïds et les notables. Il préserve les formes du Makhzen afin de mieux contrôler les décisions. La «politique des égards» et celle des «grands caïds» font de la hiérarchie marocaine un relais de domination, dont Thami el-Glaoui est l’exemple durable.

L’urbanisme lyautéen offre un autre exemple. Prost, Forestier et les plans de villes nouvelles ont souvent nourri une mémoire esthétique du Protectorat: médinas préservées, monuments protégés, villes européennes ordonnées, jardins, perspectives, zonages. Bahri en rappelle l’envers social. La conservation patrimoniale va de pair avec la séparation. La formule qu’il retient est cynique: «Séparer cliniquement l’ancienne ville de la ville coloniale». Elle dit à la fois la précision technique du plan et son imaginaire sanitaire. La médina est conservée, mais tenue à distance. La ville européenne se construit comme un espace distinct, équipé, hiérarchisé, protégé de la promiscuité coloniale que le pouvoir prétend administrer.

La question foncière est encore plus décisive. La pacification sécurise les personnes et les biens, mais elle transforme aussi les régimes d’accès à la terre, à la forêt, aux parcours, aux ressources collectives. La tribu est désarmée et privée d’une partie de sa base territoriale et des «usages collectifs». Le territoire devient lisible pour l’État colonial, donc disponible pour la colonisation, l’investissement et le contrôle.

Le savoir lui-même entre dans ce dispositif. Les écoles, les instituts, les études sur les langues, les tribus, les coutumes ou les structures sociales ne sont jamais neutres. Ils produisent de la connaissance, mais cette connaissance nourrit aussi le renseignement et l’administration. C’est l’un des aspects les plus contemporains du livre: il oblige à interroger la fabrication savante des catégories coloniales. «Arabes», «Berbères», «Makhzen», «dissidence», «tribu» organisent une manière de voir, donc une manière d’agir.

Noguès apparaît comme le premier grand héritier de Lyautey. Il veut associer réforme, ordre, assistance rurale et modernisation. Mais son mandat commence dans la famine, le typhus et la crise sociale de 1937. Le nationalisme urbain, formé par les institutions mêmes du Protectorat et par la culture politique française, transforme la résistance. Le plan de réformes, la presse, les congrès et les manifestations sont suivis de dissolution, d’arrestations et d’exils. Noguès combine répression et «main tendue», puis bascule dans Vichy: censure de l’appel de de Gaulle, contrôle des parlementaires du Massilia, application des mesures antijuives et résistance initiale au débarquement américain. Son itinéraire donne au livre une tragédie morale: l’héritier social de Lyautey devient l’agent d’un ordre autoritaire discrédité.

Avec Juin et Guillaume, le Protectorat entre dans sa phase de coercition ouverte. Juin veut imposer une cosouveraineté franco-marocaine, combat l’Istiqlal, utilise el-Glaoui et el-Kittani contre Mohammed ben Youssef et menace le souverain de déposition. Guillaume poursuit la même logique. Les violences de Casablanca en décembre 1952, puis la coalition des caïds, conduisent au coup de force du 20 août 1953. Le Sultan est déposé et envoyé en exil; Ben Arafa devient le «Sultan des Français». L’opération produit l’effet inverse de celui recherché: elle unit plus profondément monarchie et nationalisme, délégitime la Résidence et fait basculer la lutte dans les attentats et la résistance armée.

La brève résidence de Boyer de Latour clôt le récit. Il reçoit mission d’organiser une sortie sans retour immédiat au statu quo, mais les accords d’Antsirabé, l’abdication de Ben Arafa, le ralliement d’el-Glaoui et le retour de Mohammed V rendent le Protectorat irréversiblement caduc.

L’apport de Farid Bahri est d’avoir replacé les généraux au centre de l’histoire du Protectorat sans réduire celle-ci à une suite de campagnes. Son Maroc colonial est un espace de carrières, de doctrines, de rivalités, de mythes militaires et d’expérimentations administratives. Lyautey domine, mais il n’épuise pas le sujet. Autour de lui se déploie une galerie de chefs, de lieutenants, d’héritiers et de fossoyeurs. L’historien réussit à montrer que le Protectorat marocain fut moins un régime civil appuyé ponctuellement par l’armée qu’un ordre né de la contrainte, structuré par elle et finalement défait par ce qu’il n’avait pas su penser: la politisation nationale de la société marocaine.

La formule de clôture du livre résume cette trajectoire: «Débuté par un général et achevé par un autre général.» Elle simplifie sans doute une histoire plus longue, puisque l’indépendance juridique intervient après la brève résidence de Boyer de Latour. Mais elle saisit une vérité institutionnelle: aux moments décisifs, fondation, crise, liquidation, le Protectorat rappelle les généraux. Et lorsque les colonnes ne suffisent plus, la police prend le relais. Le Protectorat voulait administrer un Maroc pacifié; il a contribué à faire naître un Maroc national.

«Les généraux français et le Maroc: de la pacification à l’administration (1903-1955)», Farid Bahri, 204 pages. Éditions L’Harmattan, 2026. En précommande dans les librairies.

Par Karim Serraj
Le 26/06/2026 à 10h00