Publié en octobre 2025 chez Hkeyet Éditions, «Sangoma le guérisseur» est le premier roman de Hichem Ben Azouz, médecin, documentariste et écrivain tunisien installé en Afrique du Sud depuis dix-sept ans. Le roman suit Slim, médecin tunisien miné par l’épuisement, la culpabilité et une crise qui débouche sur une enquête puis sur la fuite. Le jeune urgentiste suffoque sous les non-dits de l’hôpital. Après un drame, une affaire et une enquête qui le privent de ses certitudes, il quitte Tunis et prend la route. Son déplacement de Cap Angela, au nord de la Tunisie, jusqu’au cap des Aiguilles en Afrique du Sud transforme le roman en parcours initiatique: la progression géographique vers le sud est simultanément une descente dans la mémoire, la fragilité du soignant et la crise de son identité professionnelle. L’Afrique devient l’espace où Slim perd progressivement ses protections sociales et intellectuelles pour réapprendre à écouter.
La question centrale, dans ce récit tentaculaire de plus de 500 pages, n’est pas «comment guérir?», mais que signifie soigner lorsque la médecine technique ne suffit plus à rendre un être humain à lui-même?
Mais qu’est-ce qu’un sangoma? C’est un tradipraticien, c’est-à-dire un guérisseur traditionnel et un devin, originaire d’Afrique australe (principalement en Afrique du Sud). Un sangoma est un intermédiaire spirituel: il fait le lien entre les vivants et les ancêtres. C’est un guérisseur: il soigne les maux physiques, psychiques et spirituels en utilisant des plantes et des méthodes traditionnelles. C’est aussi devin: il prédit l’avenir ou aide à retrouver des objets ou du bétail perdu grâce à des rituels et à la divination (par exemple en jetant des os). Gardien des traditions, il transmet l’histoire, les mythes et la cosmologie de sa communauté.

Le roman met en scène une médecine fragmentée et bureaucratisée sans récuser la science. Les sangomas interviennent tardivement et non comme substituts miraculeux à la biomédecine: ils figurent une autre économie de l’attention, dans laquelle corps, parole, mémoire, communauté, histoire et spiritualité redeviennent solidaires. Cette nuance, explicitement formulée dans le roman, empêche de lire le livre comme un plaidoyer naïf pour le surnaturel.
Sur le plan formel, la prose est faite de phrases brèves, de blancs, de ruptures, de passages proches du flux de conscience et de dialogues laissés dans plusieurs langues africaines ou en anglais. Cette écriture mime tout à la fois l’urgence médicale, la conscience traumatisée et le regard d’un auteur documentaliste soucieux de préserver les langues d’usage. Elle rapproche le livre moins d’un réalisme magique classique que d’une spiritualité présente au quotidien dans la vie des Sud-africains: le monde invisible recouvre ainsi les traumatismes, la mémoire sociale, la culpabilité et les liens rompus.
Le trajet Maghreb–Afrique subsaharienne défait symboliquement la frontière mentale entre une Afrique du Nord souvent imaginée hors du continent et «l’Afrique noire» conçue comme un ailleurs. Ben Azouz revendique cette continuité historique et humaine.
La réception littéraire est largement favorable. Le Comar d’Or 2026 en langue française a consacré le roman le 23 mai 2026; le jury a notamment retenu sa critique de la technicité médicale et sa dimension initiatique.
Du burn-out à l’initiation:: synopsis, structure et personnages
La structure apparaît ainsi comme celle d’une double enquête. L’enquête extérieure — que s’est-il passé, que fuit Slim, quelle responsabilité porte-t-il ? — fournit l’énergie narrative et le suspense. Mais elle ouvre progressivement une enquête subjective: pourquoi celui qui sait diagnostiquer les autres demeure-t-il incapable de nommer sa propre blessure? Slim perd statut, convictions professionnelles et vie sociale avant que la fuite géographique ne devienne une descente intérieure.
Au départ, Slim croit pouvoir mettre de la distance entre lui-même et ce qui le poursuit; chaque frontière lui démontre au contraire que l’histoire intime voyage avec lui. La carte devient donc psyché: plus le personnage descend vers l’extrémité australe du continent, plus il descend vers la part enfouie de lui-même. L’espace africain fonctionne comme un opérateur de décentrement plutôt que comme une succession de paysages pittoresques. C’est un roman de formation paradoxal: son héros ne gagne pas d’abord des compétences, il perd ses défenses.
Slim est en conséquence moins un «médecin héroïque», comme le désigne le texte, qu’un soignant blessé. Le roman fait de cette impossibilité de reconnaître sa propre vulnérabilité une crise identitaire: lorsque Slim ne peut plus être «le médecin», qui est-il ?
Les autres figures humaines semblent alors acquérir une fonction moins strictement psychologique que relationnelle. Malades, collègues, personnes rencontrées en route et, finalement, sangomas obligent Slim à changer de position: de celui qui sait vers celui qui écoute, de celui qui interprète le corps d’autrui vers celui qui accepte d’être lui-même interprété.
La figure du sangoma doit cependant être maniée avec précision. Dans le système symbolique du livre, il ne constitue pas un «deus ex machina» venant sauver le médecin occidental de la modernité. Le véritable retournement consiste à élargir la question médicale, selon Slim: non plus seulement où est la lésion, mais quels liens, quelles mémoires et quels équilibres ont été rompus autour de la personne souffrante.
Soigner l’invisible: guérison, identité, postcolonialité et intertextes
Le thème majeur de Sangoma le guérisseur est moins la maladie que la réparation. La distinction est essentielle. La maladie appartient au vocabulaire du diagnostic; la blessure peut être psychique, mémorielle, sociale, politique ou spirituelle. Dans le roman il s’agit de «forces invisibles»: elles peuvent désigner les deuils, les traumatismes transmis, la culpabilité, les violences historiques ou les liens rompus.
À ce titre, le livre entretient un lien particulièrement fécond avec la médecine narrative. Le motif d’écoute attribué à Slim prend alors toute sa portée: comprendre le récit de la personne malade n’est pas un supplément sentimental à la médecine, mais une partie de l’acte de soin.
D’où une dialectique essentielle:. Ce que la rencontre avec les sangomas ajoute n’est pas une technologie thérapeutique concurrente, mais une attention au contexte relationnel, familial, historique et symbolique de la souffrance.
La guérison est également une théorie de l’identité. L’effondrement de Slim le ramène à une identité beaucoup plus vulnérable. Le périple déconstruit successivement les catégories qui le protégeaient: professionnel/patient, rationnel/spirituel, Nord/Sud, Africain/non-Africain. Le résultat n’est pas l’abandon d’une identité au profit d’une autre, mais leur recomposition.
Cette lecture est renforcée par l’intertexte. Le récit est traversé par la pensée de Frantz Fanon parmi ses inspirations centrales, aux côtés d’Albert Camus, Ibn Arabi et Rûmî. Le choix de Fanon est particulièrement cohérent: la médecine, la violence historique, l’aliénation des identités et la nécessité de sortir des catégories héritées de la domination convergent dans la trajectoire de Slim. Camus, Ibn Arabi et Rûmî ouvrent d’autres constellations. Camus permet de lire l’éthique de Slim à travers la question de l’action lorsque les institutions ne garantissent plus le sens; Ibn Arabi et Rûmî éclairent davantage le dépouillement du moi, le déplacement intérieur et l’idée que la connaissance décisive exige une transformation du sujet qui connaît.
Poétique du soin: une langue parfois décousue, comme le patient
La forme du récit prolonge directement sa pensée du soin: des phrases courtes, parfois averbales, séparées par de nombreux retours à la ligne, une alternance entre épisodes rapides et flux de conscience, ainsi qu’une importante composante de prose poétique. La fragmentation peut être lue comme un équivalent formel de la crise: une subjectivité blessée ne raconte plus le monde dans une continuité tranquille.
Mais les blancs ont aussi une fonction éthique. Dans un roman qui défend l’écoute, l’espace laissé autour du mot compte presque autant que le mot lui-même. Le multilinguisme participe du même projet. Le français cohabite avec l’anglais ainsi qu’avec plusieurs langues ou dialectes africains. Ce choix empêche le voyage de devenir un espace linguistiquement homogène; Slim n’évolue pas dans une Afrique déjà traduite pour lui. Le lecteur doit rencontrer l’altérité.
L’écriture est par ailleurs fortement visuelle. La manière de construire certaines scènes rappelle les mouvements de caméra allant du plan large au détail intime. Cette caractéristique trouve un arrière-plan biographique direct dans l’activité documentaire de Ben Azouz. Le paysage, l’hôpital et les corps ne sont donc pas uniquement décrits: ils sont cadrés, montés, rapprochés.
Ce dispositif crée une tension intéressante entre documentaire et mystique. Le roman paraît vouloir conserver la précision du médecin et du cinéaste tout en ouvrant une zone où la perception n’est plus réductible au visible. Au lieu de supprimer la frontière entre réel et irréel, l’écriture la rend poreuse. La question ne devient pas «est-ce surnaturel?», mais «de combien de niveaux de réalité faut-il tenir compte pour comprendre une souffrance?». L’invisible peut être spirituel autant que psychique, familial ou historique.
C’est précisément ce qui rend «Sangoma le guérisseur» intéressant. Sa singularité tient moins au seul thème des guérisseurs qu’à l’intersection de plusieurs traditions rarement réunies dans la fiction francophone contemporaine: roman médical, récit de route transafricain, crise du soignant, médecine narrative, mystique, interrogation postcoloniale et pluralisme thérapeutique. Son pari le plus convaincant consiste à faire de l’écoute non pas une morale ajoutée au récit, mais le principe vers lequel convergent intrigue, personnages, géographie et style.
Dans cette perspective, le titre prend toute sa force. Le «guérisseur» n’est peut-être pas seulement le sangoma que Slim rencontre ou devient symboliquement. Il désigne une position à reconstruire. Le médecin du début possède le savoir mais perd la capacité de se sauver; le personnage transformé apprend que guérir suppose parfois de renoncer à l’illusion de réparer intégralement. Le livre déplace ainsi la définition de la guérison: non plus effacement de toute trace de blessure, mais possibilité de vivre avec elle sans lui abandonner l’intégralité de son identité. Cette conception constitue probablement le noyau philosophique le plus solide de ce roman.
«Sangoma le guérisseur», Hichem Ben Azouz, 556 pages. Hkeyet Éditions, 2025. Disponible en précommande dans les librairies.




