Billet littéraire KS. Ep 88. «Lettre d’amour à baba» de Bochra Manaï: répondre au père pour conquérir sa propre voix

L'écrivaine tunisienne Bochra Manaï. (PHOTO: Mémoire d'Encrier)

Vingt ans après avoir reçu une longue lettre de son père Ahmad, Bochra Manaï lui répond depuis une vie devenue autre. Entre Tunisie, France et Québec, l’auteure transforme l’adresse filiale en récit de formation, en archive familiale et en réflexion sur l’exil, la condition des femmes et l’héritage politique. Ni roman traditionnel ni simple tombeau littéraire, «Lettre d’amour à baba» montre qu’aimer un père, c’est aussi trouver la liberté de lui répondre.

Le 04/09/2026 à 10h00

La scène fondatrice tient en peu de mots: un père écrit à sa fille; deux décennies plus tard, la fille reprend cette parole et lui répond. Publié à Montréal en juin 2026 chez Mémoire d’encrier, dans la collection «Cadastres», le récit est une quête d’amour, de justice et de liberté traversant la vie sentimentale, le couple, l’engagement politique, l’exil et la condition de la femme arabe et musulmane. Le mot «roman» ne rend donc qu’imparfaitement compte de l’ouvrage. Entre chronique, témoignage et essai, ce livre autobiographique et épistolaire est traversé par la méditation politique.

La réponse au père, Ahmed, est écrite vingt ans plus tard. Elle est posthume. Se sont interposés plusieurs pays, des amours, une vie conjugale, la maternité, le travail intellectuel et l’engagement public. La disparition du père accentue cette dissymétrie. Ahmad ne peut plus reprendre la parole, corriger un souvenir ni opposer sa version. Pourtant, il n’est pas réduit au silence: sa lettre ancienne demeure incluse dans le dispositif et continue d’agir. Le livre se construit donc moins comme un monologue adressé à un absent que comme un dialogue différé entre deux textes, deux mémoires et deux âges de la relation.

L’amour, point de départ plutôt que dernier mot

L’auteure rappelle dans les premières pages que «l’amour est le point de départ». Il faut prendre la métaphore au sérieux. Un point de départ n’est pas une conclusion, encore moins une absolution générale. Il ouvre un trajet. Chez Bochra Manaï, l’amour filial autorise la parole, mais ne la clôt pas. Il permet d’entrer dans la mémoire familiale, puis d’y examiner les rapports entre affection et autorité, fidélité et autonomie, transmission et désaccord.

Cette nuance protège le livre d’un double écueil. Le premier serait l’hagiographie: le père admiré deviendrait une figure sans contradictions, sanctifiée par le deuil et par son combat politique. Le second serait le procès rétrospectif: la fille devenue adulte jugerait le monde paternel depuis une position de supériorité morale. «Lettre d’amour à baba» semble choisir une voie plus exigeante. L’amour ne dispense ni de comprendre ni de questionner; la critique n’oblige pas à renier. C’est précisément parce que le lien demeure que la réponse peut porter.

Le choix du mot «Baba» dans le titre renforce cette tension. Elle maintient dans un texte français le terme arabe de l’intimité familiale, avec sa charge orale, enfantine et affective. Le français est la langue originale de l’ouvrage, mais il n’y apparaît pas comme une langue purgée de toute autre appartenance. «Baba» suffit à rappeler que l’écriture transporte avec elle une maison linguistique, une manière de nommer le père qui ne se laisse pas entièrement remplacer par le vocabulaire neutre de la filiation.

Ce détail est également politique. Les récits d’émancipation consacrés aux femmes arabes sont souvent organisés selon une mécanique sommaire: il faudrait rompre avec la famille, la religion ou le pays d’origine pour accéder à la liberté. Le livre de Manaï complique ce scénario. Son père est précisément celui dont les convictions ont orienté la famille vers la justice et la résistance. L’autrice peut donc puiser dans l’héritage paternel les instruments mêmes qui lui permettent de penser sa liberté de femme. Elle ne devient pas sujet malgré toute transmission, mais grâce à une transmission qu’elle retravaille.

On se rend compte aussi que la fidélité n’est pas la répétition. Un enfant ne prouve pas qu’il a bien reçu un héritage en reproduisant les opinions, les choix ou les gestes de ses parents. Il le prouve peut-être davantage lorsqu’il devient capable d’en faire quelque chose de neuf. Dans ce livre, l’amour atteint sa maturité au moment où la fille cesse d’être seulement la destinataire du père et devient la détentrice de sa propre réponse.

Ahmad, un père rendu à sa complexité

Ahmad occupe le centre du livre sans être un personnage romanesque au sens classique. Il est à la fois père réel, auteur d’une lettre antérieure, figure de mémoire et homme engagé dans l’Histoire. Sa fille le décrit comme un intellectuel, agronome et écrivain, opposé à la dictature et au colonialisme, dont les engagements ont eu des conséquences sur toute la famille. Mais la force du dispositif épistolaire consiste précisément à empêcher cette figure politique de se changer en statue. La réponse de Bochra s’écrit face à cette première mise en récit. Elle confronte deux autorités narratives. Le père avait raconté ce qu’il croyait avoir été. La fille raconte ce qu’elle a reçu, compris et vécu. Entre ces deux mémoires s’ouvre l’espace proprement littéraire, celui où aucun témoin ne détient seul la totalité de l’histoire familiale.

Cette construction donne au père une complexité que l’éloge funèbre aurait pu lui retirer. Ahmad peut être admiré pour son courage politique et interrogé dans son rôle familial. Il peut avoir transmis le refus de l’injustice tout en appartenant à une génération, à une culture et à une organisation des rapports entre hommes et femmes que sa fille doit réexaminer. Le livre ne réduit pas cette contradiction; il en fait son énergie. Le père demeure aimé, mais il redevient humain, c’est-à-dire partiel, situé et susceptible d’être relu.

Devenir fille, femme et mère dans la même phrase

La véritable protagoniste de l’histoire est peut-être moins la fille d’autrefois que la femme capable de revenir vers elle. Le récit pose la question d’être fille, femme et mère. Ces positions ne se succèdent pas proprement, comme si l’âge adulte abolissait l’enfance. Elles coexistent. La narratrice écrit depuis la maternité, le couple et l’expérience migratoire.

Être fille signifie recevoir une histoire avant d’avoir choisi. Être femme signifie affronter les normes sociales, affectives et conjugales qui prétendent organiser une vie. Être mère signifie devenir responsable d’une transmission. La narratrice n’interroge donc pas seulement ce qu’Ahmad lui a donné; elle se demande implicitement ce qu’elle conservera, transformera ou refusera de transmettre.

Elle place au même niveau la vie sentimentale, la vie conjugale, l’engagement politique, l’exil et la condition de la femme arabe et musulmane. Cette égalité récuse l’idée selon laquelle l’intime serait un domaine secondaire tandis que la politique appartiendrait aux seuls événements collectifs. Chez Manaï, aimer, vivre en couple, devenir mère ou se déplacer entre plusieurs sociétés constitue déjà une expérience politique.

Écrire au père devient une autre manière de transformer la mémoire familiale; celle-ci est soumise à une enquête affective. Ce que la fille sait d’Ahmad, d’elle-même et des sociétés tunisienne, française et québécoise entre en relation. La littérature montre alors comment une idée politique se traduit en émotions, en déplacements, en choix amoureux et en silences.

La condition féminine ne vient donc pas se greffer artificiellement sur l’hommage filial. La fille reprend le droit d’ordonner l’histoire et transforme l’adresse reçue en espace d’autonomie. La parole filiale devient une parole d’autrice.

Du rivage tunisien au Saint-Laurent, une géographie affective

La Tunisie, la France et le Québec ne forment pas une simple liste biographique. Ils constituent les trois grandes strates spatiales du livre. L’exil n’est jamais un trajet achevé, c’est une recomposition permanente des appartenances. On ne quitte pas entièrement un pays pour entrer intact dans un autre; on transporte des paysages, des mots, des fidélités et des conflits qui modifient la manière d’habiter le lieu d’arrivée.

Ainsi le Saint-Laurent a fini par devenir «sa Méditerranée». La Tunisie semble si proche et lointaine en même temps. Le fleuve québécois n’efface pas la mer des origines. Il reçoit progressivement une fonction affective comparable. La Méditerranée est déplacée dans l’imaginaire, comme si un paysage nouveau pouvait accueillir la mémoire d’un ancien rivage. Elle dit la faculté de fabriquer du familier sans nier la différence des lieux. Le Québec devient habitable non parce que la Tunisie serait oubliée, mais parce que la narratrice établit entre les deux espaces une relation qui lui est propre.

Cette image refuse deux récits opposés de l’immigration. Le premier est celui de l’assimilation: pour appartenir au nouveau pays, il faudrait couper les liens avec l’ancien. Le second est celui de la nostalgie absolue: aucun lieu d’accueil ne pourrait jamais devenir véritablement chez soi. Manaï ouvre une troisième possibilité. On peut habiter plusieurs géographies à la fois, non dans une identité vague et heureuse par décret, mais dans un travail continuel de traduction affective.

La langue d’écriture devient un territoire composite; le fleuve devient un paysage de mémoire. L’exil n’est plus un thème raconté par le livre: il modèle sa manière de nommer.

Née en Tunisie, Bochra Manaï a vécu en France avant de s’établir au Québec. Géographe, elle a publié «Les Maghrébins de Montréal» (PUM, 2018) et «Sans voix» (Remue-Ménage, 2022) pour lequel elle a reçu la médaille Luc-Lacourcière en 2023.

«Lettre d’amour à baba», Bochra Manaï, 194 pages. Éditions Mémoire d’encrier, collection «Cadastres», 2026. Disponible en précommande dans les librairies.

Par Karim Serraj
Le 04/09/2026 à 10h00