Billet littéraire KS. Ep 90. «Il est une fois Boualem Sansal», dix voix pour retrouver l’homme derrière l’écrivain

L'écrivain Boualem Sansal.

L'écrivain Boualem Sansal. AFP or licensors

Sous la direction de Kamel Bencheikh, des auteurs, intellectuels et hommes d’État composent un bref portrait collectif de Boualem Sansal. Plus qu’une étude littéraire classique, le volume se présente comme une tentative de rejoindre l’homme derrière la figure publique. Son titre même — «Il est une fois» — dit cette volonté de maintenir le sujet au présent.

Le 25/09/2026 à 11h07

Il faut commencer par ces trois lettres: «est». Non pas «Il était une fois Boualem Sansal», mais «Il est une fois Boualem Sansal». Là où la formule du conte installe d’ordinaire son personnage dans un temps révolu, le titre ici refuse spontanément cette distance. Boualem Sansal n’«était» pas. Il est, dans le présent, il demeure, on ne le réduira pas au silence.

Publié aux éditions Frantz Fanon (novembre 2025), sous la direction de Kamel Bencheikh, dix signatures participent à ce livre-témoignage, rédigé à la hâte lorsque l’écrivain était en prison en Algérie. Xavier Driencourt, Arnaud Benedetti, Laurence Biava, Jean-Michel Blanquer, Lyne Cohen-Solal, Michel Dray, Alexandre Jardin, Noëlle Lenoir, Stéphane Rozès et Kamel Bencheikh forment la constellation d’intellectuels, politologues, écrivains, anciens ministre et ambassadeur, autour de textes resserrés: fragments de portrait, souvenirs, prises de position, lectures ou évocations, chacun offre, à sa manière, une traversée de la vie et de l’œuvre de Boualem Sansal. L’hétérogénéité est au cœur du projet: ce n’est pas la fusion des voix qui est recherchée mais leur juxtaposition.

L’homme, l’œuvre et la liberté

Trois mots organisent le recueil de textes: homme, œuvre, liberté. Le premier commande le dispositif affectif. Le second empêche le portrait de se réduire au souvenir privé. Le troisième donne au livre sa tension intellectuelle. Et «la liberté de penser et d’interroger» agit comme un trait structurant de la figure qu’elle entend présenter.

Cette articulation explique également la formule énigmatique choisie à la fin de la présentation: Sansal y est désigné comme «l’enfant fou de l’arbre creux». L’image déplace aussitôt le portrait. Après les catégories attendues — écrivain, observateur, témoin — surgit une figure presque fabuleuse. «Enfant», d’abord : quelque chose de l’origine, du jeu, peut-être de l’irréductibilité. «Fou», ensuite: l’écart par rapport à la norme, la liberté que prend celui qui refuse de se tenir à la place assignée. «Arbre creux», enfin: un refuge, une cache, une matière ancienne vidée de l’intérieur, d’où une voix pourrait sortir. Le collectif cherche aussi une image intime et littéraire, pas seulement une catégorie civique.

Le portrait annoncé semble ainsi fonctionner par cercles concentriques. Il part de l’individu, rejoint l’écrivain, puis élargit son sujet vers une certaine idée de la littérature: une littérature de l’interrogation, du recul et de la parole libre.

Le livre tient ainsi dans une tension féconde: rendre hommage sans seulement célébrer, approcher une œuvre sans se limiter à la critique, raconter un homme sans prétendre écrire sa biographie. Ce n’est pas «Boualem Sansal expliqué par dix personnes». C’est, d’après le programme affiché par le livre, Boualem Sansal regardé depuis dix points différents. La nuance est tout le projet. Il faut le lire comme une archive de la «bataille Sansal» autant que comme un livre sur Sansal.

Une œuvre qui précède l’affaire

Cette bataille s’enracine dans une œuvre qui précède de très loin l’affaire judiciaire de 2024-2025. Sansal, ingénieur de formation, docteur en économie et ancien haut fonctionnaire au ministère algérien de l’Industrie, s’est lancé dans la littérature sur l’encouragement de Rachid Mimouni. «Le Serment des barbares», en 1999, le fait immédiatement remarquer. Il est limogé de la fonction publique en 2003.

Puis viennent «L’Enfant fou de l’arbre creux», «Dis-moi le paradis», «Harraga», «Le Village de l’Allemand», «Rue Darwin», et surtout «2084. La fin du monde», Grand Prix du roman de l’Académie française en 2015.

Dans ces livres se constitue une même obsession: que devient l’individu lorsque les récits collectifs — nationalistes, religieux, bureaucratiques — prétendent parler à sa place? Lisa Romain, dans la grande étude «Boualem Sansal à l’épreuve du réel», publiée en 2025, voit précisément dans son écriture un effort pour reconquérir un réel obscurci par la propagande étatique et islamiste. Elle insiste sur l’impossibilité, chez lui, de séparer forme littéraire et engagement politique: le lecteur doit lui-même recomposer une vérité toujours menacée par les discours dominants.

C’est là le paradoxe du recueil. Il promet de découvrir «l’homme» derrière l’écrivain, et c’est probablement sur ce terrain du témoignage personnel qu’il possède sa valeur la plus durable. Mais la proximité même qui rend possibles des souvenirs intimes affaiblit la distance critique. Un lecteur cherchant une analyse des procédés narratifs de Rue Darwin, une génétique de 2084, une étude de la représentation de la guerre civile ou un examen contradictoire de la pensée politique de Sansal trouvera ailleurs des instruments plus substantiels.

La comparaison avec les autres livres parus pendant sa détention est éclairante. «Pour Boualem Sansal», dirigé par Pascal Bruckner et Michel Gad Wolkowicz aux éditions David Reinharc, rassemble une soixantaine de personnalités pour réfléchir à sa vie, son œuvre et son emprisonnement. Le volume est beaucoup plus ample et explicitement construit comme une mobilisation collective autour de la liberté d’expression et des rapports entre France et Algérie.

Jean-Yves Faberon propose en 2025 «Un hérétique impénitent, Boualem Sansal: l’Algérie, les Pieds-Noirs», étude beaucoup plus brève mais thématiquement ciblée.

À côté de ces ouvrages critiques se développe encore une littérature de solidarité, telle «Amorces de récits. En soutien à Boualem Sansal», issue d’une initiative littéraire collective liée au PEN belge francophone. La singularité du volume Bencheikh tient donc moins à l’analyse savante qu’à sa fonction de portrait à chaud.

«Il est une fois Boualem Sansal», lui, rétrécit volontairement le cadre. C’est un Sansal familier davantage qu’un «cas» international.

Défendre un écrivain, sans clore le débat

Sansal n’a jamais été, pour autant, une figure consensuelle. En 2012, sa participation au Festival international des écrivains de Jérusalem déclenche une crise autour du Prix du roman arabe attribué à «Rue Darwin». Le Conseil des ambassadeurs arabes refuse alors de lui remettre la dotation; une membre du jury, Hélé Béji, dénonce publiquement une décision idéologique.

En Algérie, ses adversaires craignent depuis longtemps son rapport conflictuel au récit national et sa critique de l’arabisation et de l’islamisme.

La rupture la plus grave intervient après un entretien accordé en 2024 à «Frontières», média français, dans lequel Sansal défend le Maroc sur le découpage colonial de territoires aujourd’hui algériens. Arrêté à son arrivée à Alger le 16 novembre 2024, il est condamné en mars 2025 à cinq ans de prison, notamment pour atteinte à l’unité nationale et à l’intégrité territoriale. Son arrestation déclenche une mobilisation internationale.

C’est précisément ici que «Il est une fois Boualem Sansal» doit être lu avec une double focale: le droit d’un écrivain à ne pas être emprisonné pour ses opinions d’une part, et le registre de l’éloge, de l’amitié et de la défense des libertés, beaucoup plus que l’examen de ses prises de position historiques ou géopolitiques, d’autre part.

Le destin ultérieur de Sansal a rapidement déplacé le centre de gravité. Le 29 janvier 2026, l’Académie française l’élit au fauteuil de Jean-Denis Bredin avec vingt-cinq voix sur vingt-six votants.

Puis, le 2 juin, paraît chez Grasset «La Légende», son propre récit de détention. Grasset le présente comme la reprise en main par Sansal d’une histoire racontée jusque-là sans lui.

«Il est une fois Boualem Sansal» prend alors une valeur nouvelle. Ce qui était conçu comme un livre pour un homme emprisonné devient le document d’un moment intermédiaire: celui où Sansal n’est pas encore l’académicien français élu à une écrasante majorité, ni le narrateur de sa propre captivité, mais le prisonnier absent autour duquel d’autres parlent.

L’absence, véritable sujet du livre?

Cette absence constitue peut-être le véritable sujet du recueil. Tous parlent de Sansal parce que Sansal ne peut alors parler librement. Le livre est donc aussi une photographie d’un moment particulier.

Pour le lecteur, cette homogénéité est à la fois rassurante et frustrante. Rassurante, parce qu’elle donne à l’ensemble sa cohérence affective: le sujet n’est jamais traité comme un dossier abstrait. Frustrante, parce que Sansal est justement un écrivain dont l’intérêt tient à ce qu’il dérange les camps et les évidences du monde. Une étude réellement sansalienne devrait donc probablement déranger aussi ses défenseurs.

Il reste à livre une qualité que les grandes synthèses académiques n’auront jamais: il porte la date de sa naissance. Novembre 2025. Un homme est encore malade et détenu; ses amis ne savent pas avec certitude quand il sortira ; ils écrivent. Puis l’histoire accélère. La grâce arrive, le livre aussi. Trois mois plus tard, ses auteurs peuvent le lui remettre en personne. La solidarité est devenue consécration.

C’est pourquoi la fonction de «Il est une fois Boualem Sansal» est ailleurs. Il documente en temps réel la transformation d’un romancier dissident en symbole européen de la liberté d’expression, puis en institution littéraire française. Cette transformation mérite elle-même d’être interrogée: qui, désormais, a le droit de raconter Boualem Sansal?

«Il est une fois Boualem Sansal», collectif sous la coordination de Kamal Bencheikh, 96 pages. Éditions Frantz Fanon, 2025. Disponible en précommande dans les librairies.

Par Karim Serraj
Le 25/09/2026 à 11h07