Dans «Réinventons-nous!», Jamal Belahrach propose une lecture ferme, sans indulgence inutile, des blocages qui freinent encore le Maroc contemporain. Son essai, sous-titré Plaidoyer pour un leadership authentique et patriote au service d’un nouveau contrat social et publié en avril 2026 aux éditions Sochepress en partenariat avec le CCME, avance une conviction simple: le pays ne manque ni de ressources, ni d’intelligence, ni même de grandes orientations.
Ce qui lui manque le plus, au fond, c’est une capacité collective à faire confiance, à embarquer, à incarner. Entre diagnostic lucide et appel à l’engagement, l’ouvrage s’adresse à la fois aux élites installées, aux responsables d’organisations et à une jeunesse qui cherche encore des repères solides dans un pays en mutation.
Dès les premières pages, le ton est fixé. Belahrach ne cède ni à l’enthousiasme automatique ni au pessimisme facile. Il ne cherche pas à enjoliver la réalité, pas plus qu’il ne la noircit pour faire effet. Il s’inscrit dans une ligne désormais familière dans ses prises de parole: regarder le Maroc tel qu’il est, dans sa promesse comme dans ses contradictions.

Le pays a accumulé, ces dernières années, de vraies avancées. Les infrastructures se sont modernisées, l’ouverture économique s’est renforcée, et le rayonnement international du Royaume n’est plus à démontrer. Pourtant, ces progrès visibles cohabitent avec une défiance tenace entre les citoyens et les institutions, comme si le mouvement du pays ne parvenait pas toujours à produire de l’adhésion.
L’auteur résume cette tension dans une formule qui tient lieu à la fois de constat et de signal d’alarme: «Avec ces éléments de contexte factuels, aujourd’hui notre Momentum Maroc et notre capacité à nous réinventer, le temps est venu de l’électrochoc collectif pour agir ensemble. La solution est entre nos mains. Il est temps de définir les contours de ce nouveau leader, authentique et patriote, capable de créer du lien et d’engager ses équipes vers la création de richesses collectives.»
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Tout est là: d’un côté, la reconnaissance d’un moment marocain, d’un potentiel réel. De l’autre, l’idée qu’un simple empilement de réformes ne suffit plus. Il faut désormais un sursaut, une incarnation, une capacité à remettre du lien là où s’est installée la distance.
La confiance, point aveugle des réformes
L’un des intérêts majeurs du livre tient précisément à ce déplacement du regard. Jamal Belahrach ne s’arrête pas aux indicateurs, aux stratégies ou aux tableaux de bord. Il met le doigt sur une matière plus difficile à saisir, plus difficile aussi à gouverner: la confiance. C’est elle, selon lui, qui conditionne la qualité du rapport aux institutions, la possibilité d’adhérer aux réformes, la capacité des organisations à mobiliser durablement.
Le Maroc, dans cette lecture, ne souffre pas d’un déficit de vision globale. Il souffre davantage d’un déficit d’appropriation. Les projets existent, les politiques publiques s’empilent, les discours de transformation abondent, mais la conviction ne suit pas toujours.
Cette faille devient encore plus visible lorsqu’il est question de jeunesse. Belahrach pointe un paradoxe que le Maroc ne peut plus se permettre d’ignorer: le pays dispose d’une jeunesse instruite, connectée, ambitieuse, mais souvent désorientée. Non pas seulement parce qu’elle manquerait d’opportunités, même si cette question reste centrale, mais parce qu’elle manque aussi de repères lisibles. Le pays avance, mais sa narration collective avance moins vite. Il y a là une rupture silencieuse.
Le leadership authentique comme réponse centrale
C’est à ce point que l’essai se recentre sur ce que l’auteur considère comme le cœur du problème: la crise du leadership. Pas le leadership de vitrine, pas le management réduit à des slogans, à des postures ou à des présentations impeccables. Il parle d’autre chose, de plus rare et de plus exigeant: un leadership authentique. «Ce constat révèle la nécessité de nous réinventer collectivement et de changer de paradigme dans notre modèle de management et de leadership. Notre modèle de leadership est en crise, et cette crise est le principal frein à notre émergence. Mais le diagnostic, aussi sévère soit-il, n’a de valeur que s’il débouche sur une prescription. Il ne s’agit pas de se lamenter, mais de se réinventer, ensemble», explique l’auteur.
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Selon Jamal Belahrach, une société ne se transforme pas durablement par la seule mécanique hiérarchique. Elle se transforme quand des responsables sont capables d’aligner leur parole et leurs actes, d’assumer des décisions y compris lorsqu’elles sont impopulaires, et de s’inscrire dans une vision collective plutôt que dans un calcul personnel.
Le leadership qu’il défend commence d’ailleurs bien avant la prise de fonction. Il commence par un travail intérieur, une vérité sur soi, une capacité à ne pas se cacher derrière le rôle. «Le socle est la connaissance de Soi. La première bataille se livre à l’intérieur. Un leader authentique a fait le deuil de l’image pour se consacrer à l’essence. Il connaît ses forces, assume ses faiblesses et a fait la paix avec ses vulnérabilités», affirme-t-il.
Changer les organisations par l’exemple
Là où beaucoup d’essais restent à hauteur de principe, «Réinventons-nous!» a le mérite de descendre dans le concret. Belahrach s’intéresse à la manière dont les idées de leadership peuvent se traduire dans les organisations réelles. Il insiste en particulier sur la culture interne, ce levier souvent invoqué mais rarement traité à sa juste profondeur. Une organisation ne change pas parce qu’elle remplace quelques slogans sur ses murs ou qu’elle publie une nouvelle charte de valeurs. Elle change quand les comportements évoluent, quand l’exemple vient d’en haut, quand la relation entre autorité et confiance se transforme.
Dans cette perspective, il critique implicitement trois travers largement répandus: une verticalité excessive qui étouffe l’initiative, une peur de l’erreur qui inhibe l’apprentissage, et une rétention de l’information qui installe des réflexes de méfiance. Ces pratiques produisent des structures rigides, peu aptes à innover vraiment. Dans un monde qui accélère, cette rigidité n’est plus seulement un défaut: elle devient un handicap stratégique.
L’auteur plaide donc pour des organisations plus ouvertes, plus responsabilisantes, plus cohérentes avec ce qu’elles prétendent défendre. La mise en œuvre est évidemment complexe, parce qu’une culture ne se réforme pas comme une procédure. Elle se transforme lentement, souvent dans la tension, parfois dans le conflit. Mais l’auteur assume cette difficulté et rappelle que la qualité du climat humain n’est pas un sujet secondaire: «En cultivant en permanence un environnement de confiance et de respect mutuel, les leaders authentiques favorisent l’engagement, la collaboration, l’innovation et, par conséquent, la création de valeur durable. Partager ses fragilités n’est pas une faiblesse pour un leader. Bien au contraire, cela renforce sa crédibilité et sa légitimité. En embrassant notre authenticité et en travaillant constamment à notre développement personnel et professionnel, nous devenons des leaders plus efficaces et plus inspirants.»
Une jeunesse en quête de sens et de cohérence
Le chapitre consacré à la jeunesse est sans doute l’un des plus justes du livre. Sujet piégé, souvent traité à coups de généralités ou de postures, il est ici abordé avec plus de retenue. Jamal Belahrach ne prétend pas parler à la place des jeunes. Il part d’une question plus simple et plus féconde: que demandent réellement les jeunes Marocains?
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Sa réponse n’a rien d’une formule miracle. Il parle d’une quête de sens, d’un besoin de cohérence entre les aspirations individuelles et le projet collectif: «Ces générations audacieuses veulent des leaders courageux, capables de stimuler leur intérêt et de mériter leur confiance. Ce ne sont pas des suiveuses et on ne les impressionne pas! On adhère ou pas au modèle du leader capable de les inspirer, de susciter leur engagement. Il est audacieux, vrai, transparent et juste. Ce sont exactement des caractéristiques de notre leader authentique et patriote!»
L’urgence d’un engagement collectif
Dans la dernière partie de l’ouvrage, Belahrach durcit encore le ton. L’analyste laisse davantage place au citoyen engagé. Il parle d’urgences nationales, non pour céder au dramatique, mais parce qu’il estime que le temps se resserre. Le Maroc, selon lui, se trouve à un moment charnière, et l’inaction elle-même devient une décision aux effets durables. Il appelle à un engagement élargi qui concerne les responsables politiques, les acteurs économiques, la diaspora marocaine à l’étranger, et surtout les jeunes, appelés à former l’élite de demain.
Ce registre peut parfois rappeler le discours de mobilisation nationale. Mais il repose sur une logique difficile à contester: si les blocages sont systémiques, la réponse ne peut pas être purement individuelle. «Réussir cela, c’est installer la confiance, créer un cadre commun et équitable et définir des règles respectées par tous. Il n’y aura pas de progrès économique sans progrès social, et encore moins de progrès social sans progrès économique», avertit l’auteur. Le rôle de la diaspora, sur ce point, est également remis au centre.
Jamal Belahrach anime chaque semaine une émission sur Le360 où il reçoit des leaders du monde entrepreneurial et des acteurs en vue de la société civile. Figure reconnue dans les domaines des ressources humaines, du dialogue social et de l’innovation managériale au Maroc, fondateur et ancien président de Manpower Group Maroc, il a consacré plus de vingt-sept ans à la transformation du marché de l’emploi, du management et de la formation dans le Royaume.
«Réinventons-nous! Plaidoyer pour un leadership authentique et patriote au service d’un nouveau contrat social», Jamal Belahrach, 208 pages. Éditions Sochepress en partenariat avec le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, 2026. Prix public: 130 DH.




