Alors même que le Maroc enregistre une dynamique impressionnante en matière d’immatriculations d’entreprises, cet acte de création n’est qu’un premier pas, et le parcours d’un entrepreneur est semé d’embûches. Au premier semestre 2026, plus de 50.000 nouvelles structures ont été recensées par l’OMPIC, ce qui témoigne d’un esprit d’entreprise très vivace.
Cependant, le Dr Issam El Maguiri, expert-comptable, rappelle qu’une immatriculation ne garantit en rien la viabilité d’une activité. Entre la recherche de clients, le paiement des charges et le recouvrement des créances, la réalité du terrain rattrape rapidement les jeunes dirigeants, soulevant la question essentielle de leur capacité à survivre, à croître et à générer des emplois pérennes, indique le magazine hebdomadaire Challenge.
Un examen plus approfondi du profil de ces entités invite à tempérer cet enthousiasme initial. Une grande majorité des nouvelles personnes morales sont des Sarl à associé unique, principalement concentrées dans des secteurs très concurrentiels comme le commerce et le BTP. Dans le même temps, les défaillances judiciaires touchent massivement les très petites entreprises (TPE), tandis qu’un nombre considérable de structures cessent toute activité sans pour autant déposer le bilan. Ce phénomène alimente le vivier de plusieurs centaines de milliers de sociétés dites «dormantes» répertoriées par l’administration fiscale, révélant le décalage majeur entre les statistiques officielles de création et la réalité économique.
La trajectoire d’une jeune pousse marocaine est jalonnée de deux zones de vulnérabilité critiques. La première survient durant les 18 à 24 premiers mois, période où la trésorerie est mise à rude épreuve par le besoin en fonds de roulement. Ayant investi dans l’installation et l’équipement, l’entrepreneur sous-estime souvent les liquidités nécessaires pour faire face aux salaires, charges et fournisseurs, surtout lorsque les clients imposent des délais de paiement à 90 jours. La seconde phase, délicate, intervient entre la troisième et la cinquième année, où la croissance en elle-même devient un facteur de fragilisation, quand l’entreprise doit financer de nouveaux recrutements et des stocks importants avant de percevoir ses revenus, lit-on dans Challenge.
Au-delà de ces écueils initiaux, la transformation des TPE en PME structurées reste un défi majeur. La croissance exige des capitaux, des débouchés, une organisation rigoureuse et une visibilité financière que beaucoup de dirigeants n’ont pas encore. Entre les apports personnels et le capital-risque réservé aux grands projets, les solutions de financement adaptées au fonctionnement quotidien des petites structures demeurent très restreintes. Cette situation contraint les chefs d’entreprise à avoir recours à des crédits bancaires garantis par leur propre patrimoine, ou à se retrouver à restreindre volontairement leurs ambitions pour éviter de mettre en péril leur activité.
L’accès à des marchés d’envergure, dont ceux de la commande publique et la sous-traitance auprès de grands donneurs d’ordres, est un levier de développement décisif. Néanmoins, l’attribution de ces contrats peut s’avérer à double tranchant, si la TPE se retrouve dépourvue de reins suffisamment solides, et si elle se retrouve à devoir supporter l’avance de charges sur un lap de temps long, comme plusieurs mois. La mise en place de mécanismes de suivi, comme la réalisation d’un diagnostic financier au terme de la première année d’exercice, permettrait d’évaluer la santé financière, la rentabilité réelle et la dépendance envers certains clients afin d’anticiper les risques de défaillance.
Devant ces constatations, les spécialistes préconisent de faire évoluer la politique publique, en passant d’une simple culture du nombre à une véritable culture de la pérennité. L’évaluation de l’écosystème entrepreneurial doit désormais intégrer des indicateurs axés sur le taux de survie à moyen terme, la création effective d’emplois et la fiabilité des comptes. Après avoir considérablement simplifié les formalités de création, le défi prioritaire consiste à accompagner le développement des entreprises afin de leur permettre de franchir le cap des cinq ans, d’investir sereinement et de devenir des PME véritablement créatrices d’une valeur ajoutée réelle.

