Quand Jean-Pierre Péroncel-Hugoz racontait dans Le360 le coup d’État de Boumédiène contre Ben Bella

Jean-Pierre Péroncel-Hugoz.

ChroniqueLe journaliste et grand reporter Jean-Pierre Péroncel-Hugoz s’est éteint le 7 octobre dernier à l’âge de 86 ans. Ancien correspondant du Monde en Algérie et au Caire, fin connaisseur du monde arabe et amoureux du Maroc où il a tenu une chronique dans Le360, il avait assisté et couvert des événements qui ont marqué l’histoire contemporaine. En souvenir de sa plume aiguisée et de sa voix dans Le360, nous reproduisons deux de ses chroniques liées au coup d’État de Houari Boumédiène à Alger en 1965 et à la naissance du Système.

Le 15/10/2026 à 15h46

Le journaliste et écrivain Jean-Pierre Péroncel-Hugoz est mort le 7 octobre à Aix-en-Provence, à l’âge de 86 ans. Il avait été victime d’un AVC en août. Né à Marseille en 1940 et diplômé de Sciences Po Paris en 1962, il fut correspondant du Monde à Alger, puis au Caire, d’où il a été expulsé en septembre 1981. Il a ensuite intégré le service Proche-Orient du quotidien. Devenu grand reporter, il a aussi tenu la rubrique Francophonie, puis celle des voyages. Auteur de nombreux livres, dont «Le Radeau de Mahomet» (1983) et «Une croix sur le Liban» (1984), il entretenait un lien particulier avec le Maroc, où il a résidé pendant de longues années.

De juillet 2014 à juillet 2017, il a tenu dans Le360 une chronique hebdomadaire d’actualité intitulée «Le coup de dent de Péroncel-Hugoz». En 2022, ses 139 chroniques publiées dans Le360 ont été réunies à Rabat, au Centre al-Irfane, dans une «édition privée» illustrée, sous le titre «Maroc 2014-2017, les coups de dents de Péroncel-Hugoz». L’écrivain algérien Boualem Sansal lui a récemment rendu hommage dans une chronique publiée dans Le360. Il y raconte avoir reçu ce volume dédicacé en juin, sans avoir jamais rencontré son auteur. Il le fréquentait pourtant depuis des décennies, à travers ses écrits. Boualem Sansal le rangeait parmi ces grands reporters qui «ont observé le monde sous toutes ses coutures».

Parmi les chroniques marquantes de Péroncel-Hugoz figurent celles consacrées à ses années algériennes, particulièrement suivies par les lecteurs du 360. Nous reproduisons dans leur intégralité les deux premières de cette série, respectivement «Algérie: film ou coup d’État?», publiée le 30 janvier 2016, et «Une police politique omniprésente», publiée le 5 février de la même année.

Algérie: film ou coup d’État?

Je n’ai rien contre l’armée, au contraire, mais, en temps de paix je préfère quand même l’excursion champêtre à l’entraînement militaire et la fréquentation d’une bonne bibliothèque à la formation de jeunes recrues…

En 1965, trois ans après l’indépendance algérienne, je fus donc l’un des premiers (ce qui me valut à la caserne de Toulon le sobriquet pas franchement amical de «Ben Bella»…) à candidater pour accomplir mes «18-mois», dus à l’époque au drapeau tricolore, en Algérie, à titre civil. Frais émoulu de Sciences-po Paris, je fus donc bombardé par le gouvernement du vrai Ben Bella, administrateur au ministère de l’Agriculture et de la Réforme agraire, alors dirigé par un certain Ali Mahsas, connu pour son côté «ours»…

Je n’eus guère le temps de vérifier cette réputation car, à peine étais-je au travail, que les rues algéroises, un beau matin se couvrirent de chars, camions et soldats. La fille de l’ambassadeur de Turquie, lequel passait pour bien informé, me rassura: «Papa dit que c’est le cinéaste Pontecorvo qui tourne un film en ville sur la Bataille d’Alger»– un long métrage relatant la reprise de la Casbah d’Alger, en 1956, par les parachutistes français, était effectivement prévu.

On sut très vite, avant midi, que les chars étaient ceux du redouté colonel Boumédiène, lancés contre le président Ben Bella. Celui-ci fut mis au secret dans une villa pied-noir et son pouvoir brouillon mais populaire remplacé par un opaque «Conseil de la Révolution». Alger entra en hibernation. Mon ministre disparut. Je fus muté au Bureau national des statistiques, moi qui n’ai jamais vraiment su la table de multiplication … Le climat n’était pas à la protestation, surtout de la part d’un «gaouri», fils de l’ex-puissance coloniale…

Allah merci, on me confia une dizaine de jeunes stagiaires administratifs pour dresser avec eux la carte de l’Algérie indépendante industrielle. Une Algérie immense s’ouvrait à nous, du Sahel au Hoggar, de l’Atlas au Sahara pétrolier. Je me lançai avec enthousiasme dans ce travail itinérant, à travers un territoire à la nature magnifique, qui plus est rempli de traces historiques, y compris celles de mon propre peuple, resté 132 ans en Algérie. Je nouai des relations fructueuses avec mes subordonnés, enchantés, eux de découvrir leur propre pays. Et en avant!

Une police politique omniprésente

Parmi mes manies figure l’ordre, y compris quand je ne suis que de passage dans une chambre d’hôtel. «L’air de rien, l’ordre et la méthode ont fait la force de la Vieille Europe», devait me dire un jour le président-poète sénégalais Léopold Senghor, sans doute pour me décomplexer. En tout cas, à mon niveau, ce trait m’a toujours simplifié la vie, notamment dans mon métier de journaliste.

Tout ça afin de vous dire qu’au fil de ma tournée pour le premier recensement industriel de l’Algérie indépendante avec une dizaine de jeunes enquêteurs algériens, en 1965-1966, je me rendis compte à plusieurs reprises d’un désordre inexpliqué parmi mes affaires, notamment dans un hôtel de Constantine ou, deux jours de suite, après une absence de plusieurs heures, je trouvai mes affaires déplacées voire mélangées, notamment mes livres et papiers. Je me rassurai un moment en pensant que ça devait être dû au tout jeune garçon d’étage assez rustaud, affecté au service.

Le bruit circulait alors en Algérie que les autorités surveillaient de près des allogènes venus dans l’intention de convertir des indigènes au christianisme, mais il s’agissait de missionnaires évangéliques états-uniens et je n’ai rien, vraiment rien de commun avec ces gens-là… En outre, à l’époque, on m’aurait plutôt soupçonné d’être passé à l’islam car pour tester la résistance du corps humain au jeûne de Ramadan, durant lequel on se trouvait, je m’étais mis à jeûner… J’ai déjà raconté cette expérience personnelle sur ce blog le 11 juillet 2014.

Nouveau en Algérie, connaissant encore mal les pratiques policières du pouvoir local, je me rendis naturellement et chez le consul de France dans le chef-lieu de l’Est algérien et chez Mgr Pinier, alors évêque de Constantine et d’Hippone pour les informer et leur demander conseil. Tous deux, séparément, bondirent sur leur fauteuil: «Mais que vous êtes naïf, M. Péroncel-Hugoz, tout étranger est suspect aux yeux de ce régime soupçonneux et pratiquement tout visiteur se voit mis au moins un temps sous surveillance et ses bagages ont droit à une ou plusieurs fouilles quand il s’absente de sa chambre… Chacun sait cela ici». Je me le tins pour dit.

Comme je n’avais aucunement l’intention de renverser le gouvernement algérien et que j’estimais n’avoir rien à me reprocher vis-à-vis du pays, je continuai mes activités sans plus me soucier de fouilles ou filatures, abandonnant ces messieurs à leurs soupçonnite et espionnite maladives… J’avais mon enquête nationale à conduire de Tizi-Ouzou à Tamanrasset, de La Calle à Zouj-Beghal. J’avais aussi à terminer un mémoire pour l’Université de Genève sur «la politique du Royaume arabe de Napoléon III en Algérie», mémoire pour lequel j’avais bénéficié d’une bourse de la Confédération suisse.

Les bonnes manières de Si Mahmoud Bouayed, directeur de la Bibliothèque nationale d’Alger, me firent vite oublier les tripotages de la terrible «SM» dans mon innocente valise. Cela dit, j’avais compris la vraie nature de la «République algérienne démocratique et populaire», résumée en ces deux initiales, «SM», qui ne furent bientôt plus prononcées qu’à voix basse par l’Algérien moyen; SM = Sécurité militaire, alors principal instrument de surveillance de la population, allogènes compris, par le régime opaque vers lequel avait bifurqué la jeune Algérie, à son corps défendant, par la faute de quelques «flics» algériens formés à la soviétique en Allemagne de l’Est ou en Tchécoslovaquie et qui, par leurs manœuvres sans scrupules, avaient vite mis la main sur le noyau décideur du gouvernement d’Alger. Et cela, autant que je sache, dure encore en 2016…

Par le360
Le 15/10/2026 à 15h46