Spécialiste reconnu des têtes couronnées, Stéphane Bern s’attaque cette fois à l’une des plus anciennes dynasties encore régnantes. Son livre, «Mohammed VI. Héritage et destin de la monarchie alaouite», paru ce 14 octobre chez Albin Michel, dresse le portrait de treize sultans et de trois rois alaouites, depuis Ali Chérif au 17ème siècle jusqu’à Mohammed VI. Interrogé par Victor Lefebvre pour le JDNews, dans un entretien publié le 13 octobre, il en tire une conviction: la force de la monarchie marocaine tient à sa durée et à sa légitimité.
Le temps long et la baraka
Pour Stéphane Bern, la continuité du Maroc s’explique d’abord par le rôle joué par les Alaouites depuis quatre siècles: préserver l’unité du royaume et défendre sa souveraineté, en œuvrant «sur le temps long». Il insiste sur la double dimension, temporelle et spirituelle, de la fonction royale. Descendant du Prophète, le souverain est Commandeur des croyants et bénéficie de la «baraka». C’est cette dimension sacrée, estime-t-il, qui «confère à la royauté marocaine sa solidité séculaire».
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Il rappelle à ce propos que Hassan II avait observé avec inquiétude la révolution iranienne de 1979 et veillé à ce que le Maroc conserve son identité religieuse sans «s’occidentaliser» brutalement.
Lyautey, l’exil et l’indépendance
L’auteur consacre une place particulière au maréchal Lyautey, résident général à partir de 1912, qu’il décrit comme «un homme qui a toujours respecté l’identité marocaine». C’est lui, rappelle-t-il, qui imposa la protection de l’architecture traditionnelle.
Stéphane Bern revient aussi sur l’exil de Mohammed V en Corse puis à Madagascar, de 1953 à 1955, qu’il qualifie de «moment charnière». La déposition du sultan a produit, selon lui, l’effet inverse de celui recherché par Paris: elle a soudé les Marocains autour de leur souverain et fédéré le mouvement national jusqu’à l’indépendance de 1956. Il salue en Mohammed V «un très grand roi», père de la nation moderne, qui protégea la communauté juive marocaine pendant la Seconde Guerre mondiale et fut fait compagnon de la Libération par le général de Gaulle en juin 1945.
Le «roi des pauvres» et la «révolution douce»
C’est sur le règne de Mohammed VI que l’entretien est le plus disert. Stéphane Bern rappelle l’état du pays en 1999: chômage massif, régions privées d’eau potable et d’électricité, analphabétisme touchant la moitié de la population. Depuis, juge-t-il, «les progrès sont considérables». Il cite la couverture sociale, désormais étendue à 88% des Marocains, un réseau autoroutier passé de 400 kilomètres en 1999 à 1.800 en 2023, une électrification couvrant plus de 99% du territoire, et des investissements massifs dans l’aéronautique, l’automobile, le solaire, l’éolien et la logistique. Le Maroc est devenu, selon lui, «la première puissance industrielle du continent africain».
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L’auteur ne nie pas pour autant les difficultés. Les disparités sociales «existent toujours», reconnaît-il, mais elles sont «insupportables» au souverain, surnommé pour cette raison «le roi des pauvres», et qui presse son gouvernement de réduire les inégalités et d’accélérer la décentralisation.
L’entretien intervient alors que Mohammed VI est attendu en France pour une visite d’État en janvier prochain. Stéphane Bern y voit un moment important: la France doit y signer, pour la première fois, un traité d’amitié avec un pays extérieur à l’Union européenne. Retour à l’Union africaine en 2017, accords d’Abraham en 2020, reconnaissance américaine et française de la souveraineté marocaine sur le Sahara: le Maroc occupe désormais, conclut-il, «une place de premier plan sur la scène internationale».




