Si le Maroc devenait membre associé de l’Union européenne?

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueNi État membre, ni simple pays tiers. L’invitation récente adressée au Canada par la présidente de la Commission européenne à devenir un «membre associé» de l’UE interpelle. S’il s’agit de créer un statut d’un genre nouveau, pour des pays situés hors du continent européen, pourquoi ne pas le construire d’abord avec le Maroc?

Le 17/10/2026 à 11h00

Inutile de chercher une définition de «membre associé» dans les traités européens, elle n’y figure pas. L’UE connaît des États membres, des pays candidats et des États tiers liés à elle par des accords d’association plus ou moins ambitieux. L’article 49 du traité sur l’Union européenne réserve la possibilité d’adhésion aux «États européens» respectant les valeurs de l’Union. Tandis que l’article 217 du traité sur son fonctionnement autorise la conclusion «d’accords établissant une association comportant des droits et des obligations réciproques, des actions communes et des procédures particulières».

Entre l’adhésion pleine et entière et la coopération avec un pays tiers, toute une gamme de relations est possible. De l’accord d’association avec la Tunisie ou le Chili à l’Espace économique européen (EEE), qui étend l’essentiel du marché communautaire à la Norvège, à l’Islande et au Liechtenstein; la Suisse a encore choisi une autre voie, celle d’accords bilatéraux sectoriels. Les statuts peuvent aussi se cumuler; ainsi de l’Ukraine, à la fois État associé et pays candidat. Ou pas: intégrées à l’EEE, la Norvège a refusé l’adhésion à deux reprises, par referendum, comme l’Islande a refusé la reprise des négociations d’adhésion par un referendum d’août 2026.

Toujours est-il que la formule de «membre associé», récente, fait son chemin chez les Européens. S’il faut dater son invention, c’est en 2024 que l’Institut Jacques Delors a théorisé un tel statut, transitoire, dédié aux pays candidats à l’adhésion. Repris par le Chancelier allemand Merz en mai dernier, au profit de l’Ukraine, avec une même logique –arrimer Kiev à l’UE sans attendre l’aboutissement de longues négociations d’adhésion. Il proposait de lui conférer un statut d’observateur dans les instances décisionnelles, l’accès à certains programmes de l’UE et une assistance mutuelle en cas d’attaque. Présentée comme une faveur aux pays candidats, l’offre n’est cependant, pour eux, pas dépourvue de risque; celui de transformer cette étape vers l’adhésion en salle d’attente permanente.

Le concept devient plus intéressant quand, remanié par Von der Leyen dans son discours sur l’état de l’Union de septembre 2026, il est proposé au Canada. Le «membre associé» ne serait plus un futur membre de l’Union. Il pourrait devenir un partenaire durable, étroitement associé à certaines politiques européennes, sans vocation à adhérer.

Un État non européen, séparé de Bruxelles par l’Atlantique et plus de 5.000 kilomètres, pourrait ainsi inaugurer une nouvelle catégorie de partenariat? Pourquoi celle-ci ne serait-elle pas accessible à un royaume situé sur l’autre rive de la Méditerranée, à quelques 2.000 kilomètres de la capitale européenne? La géographie serait un argument d’autant moins convaincant que les Européens n’ont cessé, ces dernières semaines, de rappeler que l’Europe avait aussi des frontières en Afrique!

Le Maroc éligible, donc. Mais pour quoi faire? Depuis l’accord d’association signé en 1996 et entré en vigueur en 2000, plusieurs étapes ont progressivement approfondi les relations entre Rabat et Bruxelles: le «statut avancé» de 2008, puis le Partenariat euro-marocain de prospérité partagée de 2019. En janvier 2026, le Conseil d’association UE-Maroc a réaffirmé l’ambition de capitaliser sur ces acquis pour élever le partenariat vers de nouveaux horizons. Mais, à chaque étape, la relation s’est approfondie sans véritablement changer de nature. Et si, cette fois, l’Union proposait au Maroc de franchir un nouveau seuil institutionnel?

«Membre associé de l’UE»? Une proposition politique dont il faudrait chercher à préciser le contenu. Depuis vingt ans, la réalité économique a considérablement évolué. L’industrie automobile marocaine s’est intégrée aux chaînes de production européennes. Les investissements industriels, les interconnexions énergétiques, comme la coopération numérique et en matière d’IA, dessinent déjà un espace de production commun. L’Europe et le Maroc ne sont plus seulement deux marchés qui échangent. Ils participent, dans plusieurs secteurs stratégiques, à une même organisation industrielle.

Pourquoi ne pas donner à cette réalité économique une traduction politique et juridique nouvelle? Un statut d’association renforcée pourrait organiser la participation du Maroc à certaines initiatives industrielles européennes, approfondir les coopérations et établir des mécanismes permanents de concertation sur les politiques qui concernent directement les deux partenaires. La gestion des migrations mérite, elle aussi, de changer de cadre.

Le 9 octobre, devant le Parlement marocain, le roi Mohammed VI a appelé à renouveler les modalités de la coopération migratoire, constatant les limites du modèle actuel. Il a annoncé la présentation prochaine d’une nouvelle vision stratégique, articulée autour du codéveloppement, de la compétitivité économique et de la stabilité régionale. Une approche qui pourrait converger avec la réflexion engagée par les Européens sur les nouvelles formes d’association à l’Union européenne.

Et si l’Europe répondait à cette initiative en proposant au Maroc de devenir un «membre associé» de l’Union?

Par Florence Kuntz
Le 17/10/2026 à 11h00