Hommage: Péroncel-Hugoz, voyageur enraciné, le Maroc pour port d’attache

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueJournaliste, écrivain, éditeur, Jean-Pierre Péroncel-Hugoz vient de quitter ce bas monde. Sa plume aura servi tous les combats de sa vie, sans jamais rien céder de ses convictions. Incroyablement érudit, talentueux et politiquement incorrect, il fut, pour le Royaume du Maroc, un ami fidèle et, pour Le360, un chroniqueur engagé, auquel Boualem Sansal rendait tout récemment hommage.

Le 10/10/2026 à 11h00

Pleinement journaliste, Hugoz le fut au Monde, à la grande époque du quotidien fondé par Hubert Beuve-Méry. Correspondant à Alger, puis au Caire, d’où il fut expulsé pour avoir dénoncé la présence des Frères musulmans dans l’armée de Sadate, quelques semaines avant l’assassinat du président égyptien, envoyé au Liban en pleine guerre, il parcourut un monde arabe dont il allait devenir l’un des observateurs français les plus fins– et un redoutable détecteur de talents littéraires.

Il sut reconnaître très tôt ceux de Tahar Ben Jelloun et de Mohamed Kacimi. Chroniqueur, il fit aussi de la francophonie une rubrique à part entière du journal, qu’il anima pendant quinze ans. Jusqu’à sa mort, il vécut avec souffrance la trahison du projet francophone par les élites politiques françaises. Il aimait citer les mots que Boutros Boutros-Ghali, alors secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, lui aurait lancés: «La Francophonie, si elle se fait, se fera contre la France!»

Pleinement écrivain, il fut d’abord un «écrivain voyageur». Des Villes du Sud aux Traversées de la France, dans le Fil rouge portugais ou le Petit Journal lusitan, le style Péroncel mêlait récits de voyage et chroniques historiques. Mais il produisit aussi une œuvre résolument politique, refusant toute complaisance envers l’islamisme.

Il défendit les chrétiens d’Orient et la vocation historique de la France au Levant, tout en dénonçant, notamment dans un essai majeur –Le Radeau de Mahomet– les menaces du fondamentalisme islamiste et les complaisances occidentales à son égard. On lui doit également le néologisme «islamérique», visant un «danger mortel» pour la France et pour l’Europe: la convergence, sur son sol, de l’hégémonie américaine et de l’expansion islamiste.

Pleinement éditeur, enfin, il mit son flair littéraire au service des autres. À travers les collections consacrées aux plumes du Sud qu’il anima en France, notamment «Islamie» et «Le Nadir» chez Balland, il contribua à faire connaître au lectorat français des voix du Maghreb: le tunisien Moncef Marzouki, le kabyle Kassa Houari ou encore Hinde Taarji, marocaine auteure des Voilées de l’Islam. À Casablanca, auprès de La Croisée des Chemins puis d’Afrique Orient, il fit renaître des textes anciens, oubliés comme Au Maroc de Pierre Loti, ou méconnus, telle Escale à Tanger d’Alexandre Dumas.

Militant de la littérature française, il n’en concevait pas la défense comme un repli. Bien au contraire. La francophonie de Péroncel-Hugoz était une invitation à parcourir le monde. Et son monde. Celui d’un voyageur enraciné, aux fidélités absolues de l’enfance, issu d’une famille catholique et monarchiste; un Provençal dont la boussole indiquait obstinément le Sud.

Ses premiers travaux universitaires, mêlant histoire napoléonienne et monde arabe, annonçaient déjà sa curiosité pour les destins croisés de la France et de l’Orient. S’inscrivant dans le sillage des Lyautey, de Gaulle, Jobert et des derniers défenseurs d’une politique arabe indépendante de la France, il développa une vision personnelle du monde arabo-musulman, nourrie d’une connaissance profonde de ses sociétés.

L’univers d’Hugoz se retrouva tout entier contenu dans sa dernière terre d’élection, le Maroc, où il choisit de poser bagages et stylos durant les deux dernières décennies. Sa «Chérifie»? Une géographie intime, politique et littéraire; un exil choisi pour ses institutions, sa culture, son art de vivre et son peuple: «Les Marocains sont patriotes, croyants, pudiques et royalistes. Exactement ce que les Français ne sont plus».

Depuis Mohammedia, il s’adressait aux lecteurs du 360 et de la Nouvelle Revue universelle, héritière de la revue centenaire de Jacques Bainville, regardant «le Maroc par le petit bout de la lorgnette», croisant la grande et la petite histoire. Capable d’embrasser plusieurs siècles dans une même chronique, il savait aussi s’arrêter sur une anecdote ou un personnage oublié, redonner vie à ceux qui l’avaient précédé à Fédala: le prince Murat dans sa villa de la Tranquillité, ou Jacques Brel goûtant aux plaisirs du Sphinx.

À Rabat, à Dar Maktaba où il aimait se retirer pour lire, et lors de randonnées dans la Chaouïa, ce formidable conteur racontait à mes enfants, alors petits «expats», le fil des dynasties du Royaume, l’amour d’Andrée Chedid pour les ânes ou la légende de Qitmyr et des Sept Dormants.

Cette personnalité inclassable du XXe siècle, fidèle à l’enseignement de Beuve-Méry et à son maître-mot «Renvoyez les idées reçues à leurs auteurs!», serait sans doute trop complexe pour notre époque qui préfère les appartenances exclusives aux fidélités multiples. Catholique en terre d’Islam? «Du moment qu’on admet l’existence d’Orientaux occidentalisés, il faut reconnaître qu’il y a également des Occidentaux orientalisés, qui ne sont pas toujours islamisés pour autant», rappelait-il.

Défenseur ardent de la langue française? Mais polyglotte, maniant aussi l’arabe classique et dialectal, comme les langues du Sud européen. Profondément attaché à la culture française? Si Hugoz savait vivre à Rome comme les Romains, et dans les médinas comme les médinois.

Péroncel-Hugoz est parti pour son dernier voyage. Restent ses livres, des centaines de chroniques et d’articles, souvent drôles, parfois féroces, toujours intelligents, terriblement lucides. Et, pour la relation entre le Maroc et la France, le souvenir d’un passeur irremplaçable.

Par Florence Kuntz
Le 10/10/2026 à 11h00