Au Parlement européen, la question migratoire fracture l’extrême centre

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueS’il est un scrutin où les groupes ont voté en groupe, c’est bien celui qui a opposé droite et gauche européennes lors de l’adoption de la résolution sur Ceuta. Tous sauf un: Renew Europe. Le groupe central de l’hémicycle s’est divisé sur la réponse à apporter à la crise migratoire. Un vote d’autant plus intéressant que sa première délégation nationale est française et rassemble une bonne partie de ce qui constitue le «socle commun» de la présidentielle de 2027.

Le 26/09/2026 à 11h00

Renew Europe? Objet politique mal identifié, dont le succès initial dut beaucoup au phénomène Macron. En 2019, dans le sillage de la victoire, en France, d’un jeune président et de l’intérêt qu’il suscitait alors en Europe, les élus de la liste Renaissance avaient contribué à transformer l’ancien groupe libéral ALDE en une nouvelle force politique: Renew Europe.

Avec plus de cent députés, dont une délégation française de 21 élus, le groupe aspirait à incarner un centre européen suffisamment puissant pour faire turbuler un système jusqu’alors totalement verrouillé par deux mastodontes, démocrates-chrétiens à droite et sociaux-démocrates à gauche.

Sept ans plus tard, l’ambition s’est émoussée. Renew ne compte plus que 78 élus issus d’une vingtaine d’États membres. Sa première délégation reste française: treize eurodéputés issus soit du parti présidentiel soit des formations de centre-droit, auxquels s’ajoute un journaliste sans parti, Bernard Guetta. Un petit concentré, à Bruxelles, de ce qui forme le «socle commun» à Paris. C’est ce qui rend son vote sur Ceuta particulièrement instructif.

Lorsque le PE s’est prononcé sur la crise migratoire le 17 septembre, le scrutin a dessiné une géographie politique très nette. Le PPE, dont le texte a servi de base au vote final, a fait le plein des voix. À sa droite, les groupes ECR, PfE et ESN ont finalement soutenu la résolution, les premiers en monnayant un durcissement du texte initial. Tandis qu’à gauche, sociaux-démocrates, les Verts et The Left l’ont rejetée quasi unanimement. Le groupe Renew, lui, s’est donc divisé: vingt-sept de ses députés ont approuvé la résolution, trente et un l’ont rejetée, cinq se sont abstenus.

Étonnant? D’abord, on ne peut oublier ce qu’est Renew: moins une famille idéologique homogène qu’une coalition de– petits– partis nationaux aux histoires et aux cultures politiques profondément différentes. Libéraux néerlandais, allemands ou roumains, héritiers du président Giscard d’Estaing ou régionalistes basques ne partagent pas spontanément la même conception des frontières, de l’asile ou de la relation avec les pays tiers.

Ensuite, si l’on considère que le vote sur Ceuta est d’abord un affrontement entre partis espagnols, il manque cruellement de relais chez Renew. On est loin des grandes heures du groupe, et en son sein, de Cuidadanos, puissante délégation qui incarnait l’espoir d’une recomposition de la vie politique espagnole. Lors de la précédente crise de Ceuta, en 2021, ses huit élus avaient été très offensifs contre le Maroc.

Cinq ans plus tard, Ciudadanos a disparu du Parlement européen. Et le groupe ne compte qu’une députée espagnole, Oihane Agirregoitia Martínez, élue du Parti nationaliste basque. Elle a voté contre la résolution. Non par indifférence à la pression migratoire: en décembre 2024, elle alertait la Commission sur l’augmentation des arrivées au Pays basque et demandait que celui-ci soit reconnu, aux côtés des Canaries, de Ceuta et Melilla, comme «frontière septentrionale» migratoire. Mais elle refuse de reprendre à son compte le texte porté par les droites espagnoles.

Quid des élus français? Également divisés. Nathalie Loiseau et Gilles Boyer ont approuvé la résolution. Valérie Hayer, Bernard Guetta et Fabienne Keller l’ont rejetée. Jérémy Decerle– «conseiller agricole» de Gabriel Attal– s’est abstenu. À Strasbourg, Hayer, par ailleurs présidente du groupe, avait donné sa position avant même le scrutin. Sa ligne: solidarité avec l’Espagne, application du Pacte sur la migration et l’asile, refus de transformer Ceuta en procès du gouvernement espagnol.

Keller est dans une logique proche. Ancien rapporteur sur l’un des textes majeurs du Pacte migratoire, elle s’exprimait dès le mois d’août en défendant Schengen, vantant la rapidité de la réaction espagnole et européenne, prônant la solidarité avec Madrid et la «coopération avec les pays tiers».

À l’opposé, Loiseau et Boyer ont voté pour; sans explication officielle. Pour autant, la position du délégué général d’Horizons doit être rapprochée de celle d’Edouard Philippe. Dès le début de la crise, celui-ci avait demandé le déploiement de Frontex et davantage de fermeté vis-à-vis des pays tiers, tout en dénonçant les régularisations massives de Sanchez, un «appel d’air pour tout le continent».

Le vote de Loiseau est plus intéressant encore par contraste avec 2021. Lors de la précédente crise de Ceuta, «voix» du groupe sur les questions de politique étrangère, elle appelait Madrid et Rabat à «reprendre rapidement un dialogue apaisé» et concluait: «Ne faisons jamais des migrants les otages de nos désaccords politiques.» Cinq ans plus tard, l’ancienne directrice de l’ENA vote pour un texte porté par le PP espagnol et durci par Vox.

Faut-il privilégier la solidarité européenne? Réformer les instruments du Pacte? Durcir les relations avec les pays tiers? Renforcer Frontex? Sur chacune de ces questions, Renew produit plusieurs réponses et confirme son absence de doctrine commune sur la question migratoire. Cela laisse, pour Rabat, un espace politique ouvert– d’autant plus précieux qu’au même moment, le reste du PE se polarise. Et d’autant plus important que Renew rassemble les familles politiques de deux des prétendants les plus sérieux à l’Elysée.

Par Florence Kuntz
Le 26/09/2026 à 11h00